Ça s’est passé ici, n’est-ce pas ? Partie II
Les couloirs sont plus fréquentés à cette heure-ci : on y entend distinctement les toux. Marion marche au milieu de chaque allée, les passants qui s’époumonent longent les murs et s’y tiennent. Le teint commun devient le gris, la moindre rougeur sur les visages est devenue une spectaculaire particularité.
Au milieu de cette morosité cutanée, Marion et Iris ne jurent pas, la Marque ayant depuis longtemps capturé la chaleur de leur teint.
Sous les yeux de sa mère, Iris marche droite, le torse bombé, le pas vif. La conseillère sent ses épaules lourdes, lorsqu’elle contemple sa fille. Elle n’a pourtant pas la moindre voûture, mais elle reconnaît devant elle un corps qu’elle a eu, et qu’elle n’a plus. Un goût désagréable dans l’œsophage, Marion presse le pas.
Elles parviennent rapidement devant la salle d’entraînement. Les portes ouvertes donnent sur Amel, assis sur un banc, faisant tourner une épée en bois dans ses mains.
Il lève la tête, et hausse les sourcils en voyant les deux femmes marcher côte à côte. Il braque son attention sur Marion.
« Une urgence ?
— Si vous voir vous entraîner est urgent, alors oui. »
Ironise la conseillère en croisant les bras. Le Praedicator acquiesce, un coin de ses lèvres se soulève tandis qu’il lance à Iris l’épée en bois qu’elle attrape sans même la regarder.
La jeune femme se surprend à regarder les bras découverts de son mentor, laisser ses yeux glisser sur les sillons musculaires.
Dès qu’il se retourne, elle détourne sa tête et se met en position de combat.
Marion sourit en remarquant la légère coloration des joues de sa fille.
Les jambes écartées aux épaules, pieds dans le sol, Iris plonge son regard dans celui d’Amel. Pointe d’épée en avant, la jeune femme sent l’attention de sa mère dans son dos, et ses tempes cognent comme elles l’ont rarement fait.
Elle bondit. Elle se réceptionne sur son pied et se prépare à franchir le pas qui la sépare du Praedicator qui lève sa garde.
Un regard à gauche, et elle saute.
Elle atterrit sur le flanc découvert et frappe. Amel dévie l’attaque d’un revers mais trébuche dans la manœuvre. Il voit la lame foncer sur son visage juste à temps pour s’écarter d’un pas et à son tour lancer une frappe vers la panse d’Iris.
Deux mains sur la poignée, la combattante bloque l’épée du Praedicator et bande tous les muscles de ses bras pour supporter la force de son adversaire. D’une poussée, il rompt le rapport de force et fait reculer de deux pas Iris.
Marion croise les bras, ses doigts serrent ses biceps.
Les dents serrées, Iris vise le cou, puis le flanc, la jambe, l’avant-bras, et son épée rebondit toujours sur celle d’Amel. À chaque frappe, il recule d’un pas, se rétablit sur ses appuis et pousse sur son arme à chaque impact à venir, donnant à son opposante des fourmillements dans ses doigts et ses bras.
Le Praedicator souffle pas le nez, continuant de se déplacer lentement, rompant sa position statique dès qu’Iris s’arrête pour reprendre son calme. Il tourne autour d’elle, pointe en avant, la narguant d’un sourire satisfait.
Iris regarde les jambes d’Amel, la droite passe systématiquement derrière la gauche dans son déplacement latéral. Elle compte la seconde qui passe à chaque pas.
Elle bondit lorsque la manœuvre se répète et frappe de toutes ses forces. Gêné par sa propre jambe, Amel titube et Iris frappe à nouveau, vers son torse.
Sa lame atteint le pectoral gauche du Praedicator, tandis qu’elle sent quelque chose de rugueux sur son cou.
Le bout de l’épée en bois d’Amel s’enfonce de quelques millimètres dans la gorge d’Iris. Elle lève le menton, baisse les yeux pour apercevoir le long fil de la lame. Elle croise le regard de son mentor, et siffle entre ses dents :
« T’es quand même mort.
— Moins vite que toi. »
Les deux combattants se regardent quelques secondes encore.
Puis s’esclaffent.
Ils abaissent leurs épées, Iris sent le poids de la main d’Amel sur son épaule.
Marion sent la sienne qui la démange. Elle sourit malgré tout en regardant sa fille heureuse.
La Marquée se détourne de son mentor, chasse une de ses mèches derrière son oreille et serre ses lèvres comme à chaque fois qu’elle veut s’empêcher de sourire.
Elle redresse les yeux et voit celui de sa mère.
Elle entrouvre la bouche, et fronce ses sourcils. Son regard s’assombrit d’un coup, la chaleur dans ses joues remonte à ses oreilles.
Marion recule instinctivement, décroise ses bras et ouvre ses mains.
Mais Iris a déjà détourné la tête et se dirige vers la porte.
« Tu t’en vas déjà, Iris ? »
Elle s’arrête en entendant la voix d’Amel. Elle fait volte-face et évite soigneusement de croiser le regard de sa mère.
« Je suis un peu fatiguée, je retourne dans mes quartiers. »
Avant même qu’il n’ait le temps de répondre, elle jette l’épée dans un râtelier, et s’en va sans que son mentor n’ait le temps de demander quoi que ce soit d’autre.
Les portes claquent.
Il toise Marion, son regard interrogateur demande à la mère d’Iris tout ce qu’elle ne comprend pas elle-même.
Elle sait juste que son cœur bat encore la chamade.
Il en est de même de celui de sa fille.
Iris serre et desserre ses poings, au rythme de ses talons qui battent le sol. Son souffle est irrégulier, lourd, elle s’étouffe dans ses propres respirations. Sa gorge comprimée comme si on l’étranglait, elle se retient de faire demi-tour et de hurler sur Marion.
Elle ne sait pas pourquoi.
Et c’est parce qu’elle ne sait pas pourquoi que la chaleur dans son crâne devient plus forte encore. Un vertige floute son champ de vision, elle passe sa main sur son front et ferme les yeux pour refroidir la fièvre qui la prend toute entière.
Quand elle sent le vent qui siffle depuis la cour du Palais, elle se précipite sous la fraîcheur du ciel.
Assise sur un banc, au milieu des quelques buies et fleurs qui survivent encore à l’épaisse couche de cendre, Iris serre sa poitrine dans sa main, pressant là où elle sent son cœur battre trop vite, espérant ainsi en apaiser la cacophonie.
Elle essaye de ne pas penser au visage de Marion, surtout à son sourire.
Ce sourire là.
Elle n’a pas le droit de lui sourire comme ça.
Et elle s’en veut immédiatement de le penser, alors son corps s’emballe à nouveau, de la fumée s’échappe de sa Marque.
Tant et si bien qu’un jardinier, sentant l’odeur âcre, cherche au sol le signe d’un début de feu. Il finit par apercevoir la Marquée, assise, pliée sur elle-même, les mains sur la tête.
Il murmure :
« La mutante ! »
Et s’éloigne dans un autre parterre, travailler une terre plus lointaine.

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