La place manque dans nos vies
On peut presque apprendre à tout faire par automatisme.
Marion entend tout ce qu’on lui dit, même lorsque cinq personnes parlent en même temps, et parvient à répondre par des œillades, quelques mots glissés, parfois même un trait d’esprit qui illusionne ses comparses.
Assise à la table du conseil, entre un Amel et une Shifa qui débattent ensemble de l’état des hospices en ville, Marion a le regard plongé entre deux pointes de la couronne de pierre.
Elle se remémore Xilwell, assit à son trône, lorsqu’Ariane et Ylius débattaient de la marche à suivre pour gérer le risque d’attentat. Elle se souvient avoir lu le vide dans le regard du Roi, sans vraiment savoir si c’était un manque d’intérêt, une intense réflexion, ou quelque chose de plus détaché encore.
Maintenant elle sait, qu’à l’instar du régent, les affaires courantes doivent être gérées en même temps que le reste de votre existence. Nous sommes comme des digues qui doivent grandir à mesure que l’océan des problèmes croît, et ses accalmies se raréfient à mesure que le temps passe.
Elle avait moins de choses à penser, lorsqu’elle était sur les routes.
« Nimod, tu peux m’expliquer pourquoi tu fournis des rations moins importantes pour les malades ? »
La voix d’Amel, plus basse et calme que celle de Shifa, a sorti Marion de sa torpeur. Elle lève les yeux vers le propriétaire terrien. Elle l’a connu bien rempli, pansu et joufflu, désormais, elle découvrait qu’il avait une mâchoire.
Il joint ses mains sur la table, lève un index, et répond d’un ton las :
« Pour la même raison que j’ai réduit les rations des logisticiens.
— On manque à ce point de vivre ? »
Maïlys, des cheveux grisonnants dans sa touffe sombre, maquille comme elle peut les cernes qui alourdissent son regard. Nimod se tourne vers elle, et soupire.
« J’ai réduit du tiers la quantité des rations de tous les agriculteurs il y a deux ans, pour éviter qu’on ait une pénurie, je rogne là où je peux avant qu’on ne s’attaque à la population générale.
— On perd combien par an ? demande Amel en pinçant l’arête de son nez, est-ce que tu prévois une embellie ?
— Demande au Soleil, Amel, tu peux prier pour nous si tu veux, mais ça fait dix-sept ans qu’il ne fait rien pour nous. »
Tout le monde se tait. La mine de Nimod s’assombrit, le Praedicator serre sa mâchoire.
Maïlys secoue la tête.
« On ne peut pas se laisser aller, Edan, as-tu encore contact avec Iron, Khotay et Valsh ? Il me semble qu’on n’a pas levé l’impôt cette année, on pourrait demander des vivres en lieu et place d’argent ? »
Le chef de la garde, le bas de son visage recouvert d’une barbe cachant sa peau, regarde la dirigeante des logisticiens et des artisans avec un air désolé.
« Iron a à peine de quoi nourrir sa population, Khotay nous a demandé des vivres le mois dernier, et Valsh a coupé les communications.
— Les Valshiens nous font encore une crise d’indépendantisme ? ironise Nimod d’un ton sec, Ça faisait longtemps.
— Il y aurait eu des émeutes dans la Cité, avant que les citoyens ne se dispersent et n’émigrent vers Khotay, où il y aurait eu d’autres émeutes. »
Amel ferme les yeux, Shifa ouvre la bouche et on peut distinctement lire un « merde » sur ses lèvres. Marion écoute et regarde au-dessus d’elle, sur la verrière où le dépôt de cendre est si épais qu’on ne voit la lumière du jour. Les grains paraissent juste un peu plus clairs.
Bientôt, le Soleil ne se manifestera plus dans la salle du trône. Shifa suit le regard de l’archéologue, et devant ce spectacle, rompt le silence, d’une voix moins tremblante que ses mains.
« Bon, si je comprends bien, je vais avoir plus de travail, et moins de vivres ?
— Tu comprends bien, résumé Nimod. On peut amoindrir l’impact en réduisant l’ensemble des rations d’un dixième, peut-être que la population ne s’en rendra pas compte, et ça diffère un peu la crise, mais si on est en déficit en fin d’année, on devra prendre des mesures drastiques à la prochaine.
— ça me paraît correct, acquiesce Amel. Plus que l’idée de devoir couper les quantités trop brutalement en tout cas.
— La seule éclaircie, c’est que d’après Edan, il n’y a plus vraiment de vagues d’immigrés Vylyindiens, déclare Nimod en souriant. Ça va soulager un peu l’opinion publique.
— Tu penses vraiment qu’ils en ont quelque chose à foutre ? s’agace Shifa en grinçant des dents, S’ils commencent à crever la dalle, les Vylyindiens seront le dernier de leur problème.
— S’ils commencent à crever la dalle, ils vont commencer à chercher des coupables pour réduire les bouches à nourrir, et ils n’auront pas tort de se tourner vers les Vylyi…
— … Nimod. »
Amel s’est tourné vers le propriétaire terrien. L’homme pousse un long soupire et s’enfonce dans son siège, détournant son regard de la Mire, qui desserre ses poings.
« On va s’en sortir, ça sera juste plus difficile.
— Comme tous les ans. »
À ses mots, Nimod se redresse, salue le Conseil d’un coup de tête, et quitte la table.
Ses pas finissent de résonner, lorsque Amel prend la parole :
« Ceci conclue cette séance. »
Le Praedicator se lève, et le reste du Conseil l’imite. Edan et Maïlys s’en vont en même temps, tandis que Shifa reste aux côtés des deux restants.
« Je peux te parler, Amel ? »
Ce dernier lève les yeux vers la Mire et fronce les sourcils.
« C’est bien la première fois que tu m’en demandes la permission.
— J’ai plus de malades, moins de soignants, et la peste devient plus mortelle, on a aussi des afflux de malades des autres villes, rien ne va en s’améliorant.
— Je sais.
— Je ne voulais pas en parler devant les autres, parce que je sais que le moral est bas, mais je commence à manquer d’options et d’idées, j’ai surtout besoin de bras et je voulais te demander si les serviteurs du Palais ne seraient pas plus utiles dans les hospices. »
Le Praedicator ouvre la bouche, prêt à s’offusquer. Il se donne quelques précieuses secondes avant de répondre, et réfléchit à l’utilité des serviteurs.
Ils entretiennent un jardin mourant. Nettoie des couloirs et des chambres de moins en moins usités, préserve la beauté d’un Palais qui ne sert plus qu’à accueillir ce qui reste des dignitaires d’un Royaume en déclin et un Conseil.
Son coeur se serre. Il ferme les yeux en se rappelant le Palais il y a vingt ans, plein de vies, de nobles, de diplomates, de citoyens faisant la queue pour les doléances.
En ce temps, les serviteurs étaient utiles.
« Accordé. Je leur donnerai l’ordre de venir en renfort des hospices.
— Vraiment !? »
Les paupières de Shifa disparaissent, tandis que le Praedicator lui offre un sourire triste. Peu après, il se redresse et s’en va en déclarant :
« Si vous me cherchez, je suis dans mes quartiers. »
Marion a écouté l’échange, sans mot dire, plongée dans ses pensées. Elle met un moment à remarquer que la Mire l’observe.
« Cela fait longtemps que je ne t’ai pas vue comme ça, Marion. »
L’archéologue se raidit. Chaque fois qu’elle regarde la Mire, elle revoit le couteau entre ses mains, le jour de l’accouchement, et sa voix, aux notes basses, la ramène au jour où elle est venue lui apprendre qu’elle était enceinte.
« Un peu fatiguée.
— Tu ne t’es pas encore faite à la vie au Palais ? demande Shifa du ton le plus léger qu’elle peut.
— Oh ça, ça va, Marion rit poliement. C’est plutôt l’état du monde.
— Un conseil, n’y pense pas. Le ciel n’est plus fait pour être contemplé.
— Comment tu fais pour l’ignorer ?
— On critique à tort ceux qui sont dans le déni, mais ils vivent bien mieux les vingt dernières années que ceux qui se morfondent, elle hausse les épaules. J’apprends juste des meilleurs d’entre nous. »
Marion sourit, remarque les tremblements des mains de la Mire, et se rappelle qu’elle savait déjà comme cette dernière tenait le choc.
Shifa fronce les sourcils, et l’autre conseillère la regarde à nouveau et s’excuse d’un soulèvement de lèvres.
« Je dois te laisser, la journée a été longue.
— Iris ne te les facilite pas, n’est-ce pas ? »
Les yeux de Marion se dérobent vers la porte, mais cette dernière est à vingt mètres. Si elle veut esquiver cette conversation, elle devra au moins trouver une meilleure excuse.
« C’est une adolescente, je lui pardonne.
— Tu n’en parles jamais, elle non plus ne parle jamais, je me demande juste si tu vas bien, parce que je sais qu’elle, ça peut aller, elle n’a même jamais mieux été depuis que tu es revenue.
— Comment ça ? »
Marion, stupéfaite, ne comprend même pas comment Shifa peut affirmer une telle chose. Cette dernière croise les bras, et répond.
« J’ai vu cette gamine grandir, de loin, Amel en parlait peu. Mais je ne l’ai jamais vu montrer d’émotions négatives, comme si elle n’avait pas le droit d’en avoir. Depuis que tu es là, elle est en colère, elle est frustrée, elle a même l’air triste, tout un tas de choses qu’elle ne montrait pas avant.
— C’est censé être une bonne chose ?
— C’est la meilleure chose qui puisse arriver à un enfant que de libérer ses émotions. »
Une lumière s’allume dans le regard de la Mire, Marion la fixe, et sent immédiatement que Shifa dit quelque chose de vrai, une connaissance intime.
« Elle te fait peut-être vivre un enfer, mais cette gamine n’était jamais intimidée, elle était silencieuse, mais elle essayait toujours de plaire à tout le monde, et même lorsqu’elle est devenue un peu plus grande, on sentait qu’elle n’était jamais là. »
Shifa détourne le regard un instant, l’air nostalgique.
« Quand tu es revenue, quelque chose a changé, elle est devenue plus émotive, plus présente, plus désagréable aussi, mais quelque chose a bougé, et je sais que c’est bon signe.
— Donc si elle… si elle s’énerve contre moi, si elle se confronte à moi est-ce que c’est…
— … la meilleure chose qui puisse arriver ? Oui. »
Marion acquiesce, troublée par l’acuité de son interlocutrice, elle lui jette un regard en biais. Après quelques secondes, elle se rend compte que Shifa a le teint plus pâle que d’habitude.
« Merci pour tout mais, tu devrais te reposer. »
La Mire penche la tête sur le côté.
« Un problème ?
— Tu es un peu pâle.
— La fatigue, sûrement. »
Elle esquisse un sourire et se dirige lentement vers la sortie. Marion la suit, tout en songeant à sa fille.
C’est l’anniversaire d’Iris. Elle aimerait que ce qu’elles ont vécu ensemble ne soit pas le dernier souvenir qu’elle ait de cette journée. Shifa s’engage dans le corridor sud du Palais, saluant l’autre Conseillère.
Une dizaine de secondes plus tard, Marion croit entendre une toux étouffée.
La conseillère se répète qu’elle n’a plus de carnets à offrir à sa fille.
Il lui vient une idée. Une idée étrange, qui veut dire beaucoup pour elle. Ce serait probablement une erreur.
Sa main se serre autour de sa canne, tandis qu’elle se dirige vers ses quartiers.

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