Les miroirs

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Épuisée d’elle-même, Iris serre son drap contre sa poitrine.

La trace de ses ongles, enfoncés dans ses cuisses, lui brûle encore la peau. Sa tête est lourde et elle voudrait s’ouvrir le front pour en faire échapper les maux. Elle a tiré un seau jusqu’à côté de son lit, au cas où la nausée arriverait à son climax.

La fumée a enfin cessé de s’échapper des sillons cicatriciels au dos de sa main. Ils s’écartent encore un peu, assoiffés d’énergie, elle a dû ouvrir la fenêtre pour les satisfaire.

Elle se voit se pencher d’avant en arrière, dans le reflet qui apparaît dans son regard périphérique. Quand elle s’observe, son visage est partiellement déformé par le passage des doigts qu’elle n’a jamais nettoyés depuis plus d’une semaine.

Elle les regarde. Elle se met à penser qu’il y a peut-être des gens, prisonniers derrière le verre, prêt à venir la rejoindre, des gens avec qui elle pourrait parler. Elle ricane en entendant ses propres pensées magiques prendre un instant contrôle de son esprit.

Iris regarde l’eau maintenant tiède dans la bassine, elle pourrait en déverser le contenu dans ses oreilles pour nettoyer son crâne des dernières bribes de pensées d’enfant qui lui restent. Les tout-petits morceaux qui lui viennent quand elle a vraiment trop mal, ou quand elle est vraiment trop seule.

Lui vient le visage de ce garçon aux cheveux blancs. Son corps brûlait tout entier lorsqu’il lui est apparu, pourtant, ce n’est qu’un bon souvenir. Il lui avait parlé avec une douceur qu’elle n’avait jamais retrouvée, même lorsqu’Amel faisait tous les efforts dont il était capable.

C’est sûrement parce qu’il faisait tous les efforts dont il était capable…

À nouveau nauséeuse, Iris presse ses doigts contre ses yeux jusqu’à les entendre couiner, elle ne voit plus rien, sinon les nuances de lumière qui traversent ses paupières pressurisées.

Les chants.

Elle se concentre un moment sur eux. Ses épaules retombent, ses veines se détendent, son sang se fluidifie tandis que ses propres pensées sont remplacées par la musique.

Iris lève ses mains, ses doigts tendus devant elle. Les flux serpentent autour de ses phalanges, les caressent.

Des images. Une femme aux cheveux roux et bouclés, un nourrisson aux yeux azur, des hommes drapés de noirs, leurs corps torturés et leurs visages de cire grise.

Elle rouvre les yeux, et la pièce est vide.

On frappe à la porte.

Son souffle est suffisamment audible pour que Marion l’entende jusque dans le couloir. Cette dernière a un soupir saccadé, et jette un œil envieux vers ses quartiers, qui se trouvent à trente mètres, à l’angle.

Elle pourrait remettre ça à demain. Elle serait en retard d’un jour mais…

Ce n’est pas comme si j’y étais habituée.

La porte s’ouvre.

Iris la voit, le visage tourné vers le bout du couloir. Marion essaye de se tourner vers sa fille à une vitesse naturelle, c’est plus difficile qu’il n’y paraît.

Les bras chargés de vêtements, la conseillère sourit.

« Bon anniversaire. »

Elle tend la pile devant Iris. Cette dernière regarde la tenue, l’étoffe blanche et noire attire son regard. Le linge est frais, Marion semble l’avoir tout juste fait laver.

La Marque se met à chauffer, la jeune femme a un sentiment de familiarité devant ces vêtements. Sa main, qui tient encore le battant de la porte, est prête à le refermer, mais elle n’y parvient pas. Sa curiosité piquée, elle saisit le haut, le soulève, et le laisse s’étendre.

Une blouse blanche, ample, serrée par une ceinture au niveau de la taille. Un bustier de cuir noirci, souple et pourtant épais, est lacé à l’arrière. La regardant, Iris est traversée par de lointain, très lointain souvenirs.

Et la Marque brûle un peu plus, tandis qu’elle se voit enfiler le bustier, attacher sa canne de combat à la ceinture.

Dans le mouvement, elle voit ses mèches passer devant ses yeux.

Rousses.

Son regard s’abaisse mécaniquement vers la canne qui pend à celle de Marion.

Sa mère remarque l’intérêt que sa fille porte à l’objet.

Mais Iris attrape le pantalon, lui plus traditionnel, plus serré, avec de discrètes tassettes de cuir et de longues bottes qui recouvrent jusqu’au trois quarts des tibias.

Elle s’en va silencieusement disposer l’attirail sur son lit. Marion se risque sur ce terrain interdit, et fait quelques pas dans la pièce, appuyant un coup d’œil sur la bassine, le seau, et un carnet qui trône encore sur le bureau.

Elle entrouvre la bouche en le découvrant ouvert, environ au milieu de son contenu. Avant qu’Iris ne la surprenne, Marion observe le miroir.

Il y a une telle couche de poussière qui le recouvre.

Elle œille sa fille, pinçant ses lèvres.

« Tu veux la canne aussi ? »

Jusque-là, Iris était affairée à étendre les vêtements sur son lit. Elle se tourne vers sa mère.

Marion la voit clairement trembler des sourcils, comme si elle luttait pour les maintenir en place.

« Non c’est déjà… merci. »

Elle hausse les épaules et se retourne pour se concentrer sur ses cadeaux.

La mère inspire, bombe le torse, et déclare d’une voix tremblante.

« Il y a beaucoup de choses que je peux déchiffrer, beaucoup d’attitudes, de silences que je peux comprendre, je sais ce qu’ils veulent dire… »

La jeune femme, penchée au-dessus de son lit, se fige.

« Mais il y a tout un tas de choses que je ne peux pas juste deviner, et j’en ai assez de te voir te retenir devant moi. Je me doute de ce que tu penses, mais je ne veux pas que tu m’épargnes…

— … si, tu veux que je t’épargne, crois-moi. »

Les épaules et la tête droite, Iris se redresse. La raideur de ses membres et la fermeté de ses poings, alertent Marion au point qu’elle pose un pied derrière elle.

La Marquée se retourne, ses pupilles si dilatées que le bleu de ses yeux n’est qu’un halo qui encercle le néant.

« Tu as raison d’avoir peur, comme les autres avant toi. »

Marion tremble de sa jambe en retrait. Péniblement, elle la ramène au niveau de l’autre.

Iris la regarde faire, et la Marque au dos de sa main dégage un mince filet de fumée qui grimpe jusque plafond, avant de commencer à s’y répandre.

« Je n’ai pas peur de toi, j’ai peur qu’on ne puisse jamais se parler. »

Sa pomme d’Adam roule le long de sa gorge. Iris est parcouru d’un frisson, avant qu’il ne se loge et ne s’enflamme au sommet de son crâne.

La même fièvre s’empare d’elle.

« C’est toi qui en as besoin, pas moi.

— C’est faux. »

La tête a un mouvement oblique. Ses sourcils se froncent, sa lèvre inférieure papillonne.

Marion, d’un geste sûr, détache la canne à son côté, se dirige vers le bureau, et la dépose sur le carnet, sous le regard médusé de sa fille.

Ce geste réalisé d’un trait, dans la même foulée, elle se tourne d’un coup vers la porte et s’en va la rejoindre.

Une fois sur le palier, sans faire volte-face pour confronter sa fille, elle déclare.

« À présent, si tu as quelque chose à me dire, dis-le-moi. J’en ai assez de te fuir, et assez que tu me le permettes. »

Elle ne lui répond pas.

Elle attend là plusieurs secondes.

Une minute complète.

Puis lorsqu’elle sent sa gorge trop pleine de nœuds pour pouvoir respirer, elle disparaît dans le couloir, sans fermer la porte.

Iris lève sa main au moment où le bout du manteau de sa mère disparaît derrière le mur.


Le regard d’Ariane dans la peinture se reflète sur le miroir derrière l’Éternel.

Il sent le vent froid qui glisse sous son voile, la cendre qui atteint son tibia s’illumine à son contact, comme si elle recommençait à se consumer.

Il n’y a qu’ainsi, entre le regard de sa sœur et son reflet, qu’il arrive à arrimer ses pensées, sinon, elles viennent et se balaient aussi vite. Dans cette position, il oublie moins qu’il oublie.

La Marque au dos de sa main gauche, le chatouille depuis quelques minutes. Il la regarde, et chaque fois qu’il revient au portrait, il a l’impression d’être un peu plus vue, que le regard de sa sœur se met à s’illuminer.

Dans son champ de vue périphérique, il a l’impression que le reflet se déplace. Il se détourne de la peinture, pour mieux la contempler sous cet angle décalé, anamorphosé.

Les traits de sa sœur sont si déformés, les couleurs si délavées, qu’il ne la reconnaît pas tout de suite.

Elle lui paraît presque bouger.

Elle bouge.

Il se penche en avant pour mieux voir, si bien qu’il rentre dans la réflexion.

La Marque lui brûle encore plus, lorsqu’il distingue précisément les traits de sa sœur. C’est comme si son visage s’était un peu plus affûté, ses yeux avaient repris de l’éclat qu’ils avaient lorsqu’elle était Marquée, ses cheveux ont noirci.

Sa mémoire brumeuse l’empêche de mettre un souvenir sur le moment où elle aurait pu tant changer. De l’autre côté du miroir, il la voit contempler sa canne de combat comme si elle la découvrait pour la première fois, passant le bout de ses doigts sur les runes gravées, qui s’illuminent au contact de sa peau.

Cette femme… n’est pas sa sœur.

Il pense à elle depuis des années, la surveille comme on veille sur un bruit que l’on entend derrière un mur, qui croît dans le secret de notre regard mais dans la tension de notre écoute.

Iris.

Elle lève la tête.

Elle cherche partout autour d’elle, regardant nerveusement à travers la fenêtre de sa chambre. L’Éternel regarde lui-même vers la fenêtre, et voit la nuit et la tempête de cendre qui cachent les toits de Vyhysin.

Il porte à nouveau son attention sur le miroir, et leurs regards se croisent.

Derrière la poussière, Iris a l’impression de voir une tâche blanche.

L’Éternel tend sa main gauche.

Elle, sa droite.

Et ils époussettent le miroir, chacun de leur côté.

Les flux se concentrent autour d’eux, d’un bout à l’autre de leur monde.

Ils se dressent et se tendent, comme si l’air était bandé par des bras invisible, saisissant les flux par leur hampe.

Et lorsque la poussière s’échappe en volute et qu’ils se voient aussi clair que lorsqu’ils se sont rencontrés.

Les traits d’énergie transpercent leurs mains, collées l’une à l’autre.

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