Clairvoyance : Partie I

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Les flux d’Iris le traversent comme des bourrasques qui désembuent son esprit.

L’Éternel, devant la Marquée, se remémore parfaitement le baptême, la dernière fois où il s’est tenu devant elle.

Les rondeurs du visage d’enfant ont disparu, de la petite, il ne reste que peu de choses, à peine l’éclat de ses yeux, qui dégagent une perspicacité désarmante.

Sa paume gauche chauffe au contact de la main d’Iris.

Elle n’est pas la seule. Partout dans le Palais des Conseillers, les Fantômes regardent leur main, sentant le contact d’une peau invisible sur elle. Fêlé se retourne vers les escaliers qui mènent aux quartiers de l’Éternel.

Tous voit Iris aussi clairement que leur maître.

Il se penche en avant, et murmure :

« M’entends-tu ? »

Les mots font vibrer la surface du verre, jusque dans la ville de Ragwell. Là, Iris sent le miroir réverbérer la voix du Marqué. Ses pupilles se dilatent lorsque lui revient le souvenir de la venue du chef des Fantômes.

Oui.

Les flux se tendent de la capitale de Rysonnel a celle de Vylyindyll. L’Éternel entend la pensée d’Iris jusque dans son esprit, et pousse un rire satisfait en sentant la chaleur de la Marque droite. Il détaille la tenue de la Marquée, et comprend sa confusion temporaire en reconnaissant l’accoutrement de sa sœur.

La clarté de ses réflexions le désarçonne. Face à la jeune femme, il lui vient à l’idée qu’il faut qu’il s’assure de quelque chose. Il serre son poing droit, et Iris sent ses doigts se recroqueviller, répondant à des tensions intérieures.

Au mépris des raideurs de son corps, l’Éternel se redresse d’un bond, éloignant sa main du verre.

Iris sursaute alors que le miroir ne reflète désormais plus qu’elle.

Elle saisit les contours de bois et l’écarte pour regarder derrière cette fenêtre sur l’autre continent, mais il n’y a guère que le parquet et les ombres qui dansent dessus. Elle ne sent plus qu’une chaleur au dos de sa main gauche, et l’impression que le vent fouette son visage. Elle ferme les yeux, et voit des nuages apparaître de façon subliminale dans son champ de vision.

Elle plisse les paupières, et se retrouve dans une tempête de cendre, à suivre des panaches d’énergie qui filent à l’horizontal à travers le brouillard permanent.

Iris, agitée, attrape sa canne et un manteau, et se précipite dans le couloir. Son regard est magnétisé par un point précis, même si elle ne voit qu’un mur devant elle, elle n’a qu’une idée : le contourner pour aller chercher ce que son esprit pressent. Elle continue de garder ses paupières à demie-close, d’écouter les chants, et elle arpente les couloirs du Palais, au mépris des murmures qui commentent son empressement.

Iris accourt jusqu’aux portes du bâtiment, les battants encore ouverts, elle surgit hors des murs qu’elle n’a jamais vraiment quittés et ralenti son pas. Regardant au-delà des murets qui délimitent la haute-ville des falaises qui donnent sur des plaines qu’elle ne peut plus voir derrière la tempête, elle sent ses jambes flageoler, ne plus lui répondre.

Les gardes qui protègent l’entrée du Palais se rendent enfin compte qu’il s’agit de la protégée du Praedicator et s’avancent jusqu’à être face à elle, barrant le chemin de la jeune femme de leurs hallebardes.

« Vous ne devriez pas quitter le Palais, Mademoiselle Véeltath. »

Les yeux grands ouverts, Iris ne voit plus que l’acier qui lui barre la route. Elle détourne son regard et scrute la tempête. Là, elle sent le dos de sa main gauche qui s’enflamme toutes les quelques secondes, un vent qui caresse son visage mais ne lui soulève même pas une mèche.

Il approche.

Elle baisse les yeux, vers la plaine.

Soudain, elle bondit sur la gauche et contourne les gardes. Hébétés, ces derniers lui hurlent de s’arrêter mais elle poursuit sa course effrénée, dévalant le chemin de ronde sur lequel les vigies n’ont eu de cesse de se raréfier au cours des années.

Bientôt, les cliquetis des cuirasses deviennent si lointains qu’ils sont couverts par le bruit du vent qui fouette les oreilles de la Marquée. Elle ne se rappelle pas avoir tant couru.

Les rues sont vides. Ses pas soulèvent des panaches de cendre tandis que les habitants la regardent courir depuis les étages, à travers leurs volets.

Elle parvient aux falaises qui séparent la haute de la basse-ville, le souffle court. Des soldats protégeant le chemin qui mène en contrebas la regarde se plier sur elle-même, tandis qu’elle considère la route à faire pour descendre.

Iris voit le sol, à cinquante mètres plus bas, s’étendre alors que son champ périphérique se met à tourner. Elle secoue sa tête et noie sa nausée dans l’ivresse et poursuit sa route. Les gardes répètent le même geste que ceux qui les ont précédés, et Iris fait mine de ralentir, jusqu’à ce que leurs traits s’adoucissent et qu’ils redressent leurs hallebardes…

… moment qu’elle choisit pour accélérer à nouveau et s’engouffrer dans la route qui longe la falaise, formant un serpent qui descend jusque dans la ville-basse.

Quand Iris a fini de zigzaguer en courant le long du versant de la falaise, ses mollets lui brûlent, et l’endroit où sa canne a frappé sa cuisse au moins cent fois ne l’épargne pas. Elle poursuit sa route et traverse les quartiers populaires en avançant toujours plus vite.

Enfin, elle surgit dans les faubourgs, et après eux, voit la tempête qui ne masque désormais plus que des plants secs, protégés de la cendre par des serres de toiles qui les recouvrent.

Il lui semble voir une étincelle bleue, visible dans le linceul gris qui voile l’horizon. Elle serre son poing gauche, plisse les yeux, et se voit au milieu de cette tempête.

Il serre son poing droit, et sait qu’il se voit depuis quelques centaines de mètres de là. Un frisson le traverse, dilate les pores de sa peau de sous son voile, tandis que dans la purée de poix, il voit apparaître d’abord l’éclat d’une cicatrice, avant que deux ronds azurs se dessinent dans le manteau morose de l’atmosphère.

Elle aperçoit son masque blanc, il pourrait être une illusion si elle ne voyait pas cette main gauche dont crépitent des braises bleues.

À dix mètres l’un de l’autre, ils peuvent enfin se voir.

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