Clairvoyance : Partie II
Face à face, l’Éternel sent son souffle se raréfier en entendant les expirations bruyantes d’Iris, elle, toise l’homme qu’elle n’a plus vu qu’en songe depuis huit ans, et remarque le moindre des changements.
Son épaule gauche s’est déséquilibrée, plus basse que la droite. Sa posture est plus basse, son bras gauche est figé comme une branche d’un arbre mort.
Il la détaille lui aussi. L’Éternel remarque la ressemblance frappante entre Iris et sa mère, mais il y a aussi la subtile luminescence qui se dégage des veines qui s’enracinent de la Marque jusqu’à son épaule, cette posture droite, le menton fier et levé, ses traits droits, les arcades sourcilières encadrant des yeux enfoncés, mais plus rondes que l’ensemble de son visage.
Elle ressemble maintenant tellement à Ariane, que la moindre différence la rend infiniment plus étrangère au souvenir qu’il en a.
Les lèvres d’Iris papillonnent quelques instants, avant qu’elle ne brise enfin le silence :
« Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ? »
Les mots ont tremblé. L’Éternel entend toute la peur d’Iris dans cette question. Il baisse son regard vers son bras, et le redécouvre, comme tous les jours, dans cet état de décrépitude. Il peut voir ses tendons remuer, sous le fin voile qui recouvre sa chair désormais trop asséchée pour masquer quoi que ce soit.
Depuis longtemps, le cuir de son gant a fusionné avec la peau qui entoure la Marque, et le bout de sa manche s’est enflammée, laissant le triste spectacle de la nécrose visible à l’œil nu.
« Ce n’est pas grave. »
Souffle-t-il en amenant son bras le long de son corps.
« Tu as grandi. »
Il reporte toute son attention sur elle. Il faut plusieurs secondes pour qu’Iris cesse de contempler le bras de l’Éternel, les lèvres pincées, avant qu’elle ne croise son regard.
« Tu as vieilli.
— Six-cent-huit ans au lieu de six-cent ans, ce n’est pas une différence aussi importante qu’entre huit et seize. »
L’acuité de sa mémoire le désarme. Les flux sont si nombreux autour d’eux, qu’il les voit à l’œil nu, comme des vents azurs qui gravitent en les protégeant du reste du monde.
Les deux Marqués sentent l’exceptionnelle densité d’énergie, leurs Marques palpitent, leurs cicatrices se gorgent des miasmes qui crépitent dans l’air.
« Mais je me demande, la Marque a-t-elle aussi bien mûri que ton corps ? »
Il saisit la canne qui pend à son côté et la détache de sa ceinture. Iris le regarde faire, fronçant les sourcils. Elle attend qu’il fasse jaillir la lame de son arme, mais il n’en fait rien, se contentant de la tenir dans sa main droite, parfaitement calme.
« Pourquoi es-tu venu jusqu’ici ?
— Pour m’assurer que ce que j’ai fait il y a huit ans a servi à quelque chose, il inspire profondément, allez, montre-moi ce qu’Amel t’as appris. »
Sa main proche de la canne d’Ariane, Iris considère la proposition de l’Éternel, une pointe de chaleur prenant de l’ampleur dans son ventre. Elle effleure son arme, et déjà, les runes s’illuminent de bleu alors que les flux traversent ses plaies qui suintent d’énergie.
Elle serre ses doigts autour de la canne et la décroche à son tour de sa ceinture, la Marquée se met immédiatement en position.
Devant elle, l’Éternel reste bien droit, son arme basse, tandis qu’Iris lève la sienne.
Immobile, la jeune combattante attend qu’il fasse un geste pour attaquer.
Quand elle comprend qu’elle est la seule impatiente des deux, elle charge.
Il ne lève pas son arme lorsqu’Iris est à quelques mètres de lui.
Lorsqu’elle abat sa canne, il s’évapore en braises qui se dispersent. L’arme traverse le nuage crépitant. Iris balaie les environs du regard, et sent une tension au-dessus d’elle. La combattante dresse sa canne et râle en titubant en arrière lorsque le choc comprime ses avant-bras.
Tombé des cieux, l’Éternel se réceptionne sur ses jambes et frappe d’estoc vers le ventre d’Iris. Son élan emporte les flux et la cendre qui s’illumine dans l’effort du maître des Fantômes. La Marquée pare les assauts, mais chaque coup physique est suivi d’une vague d’énergie qui la percute avec une seconde de retard.
Elle recule à chaque attaque, parant l’arme de sa canne tenue par la main gauche, et ralentissant les vagues qui la percutent avec la droite.
Elle serre le poing marqué et le soulève, envoyant les flux vers les hauteurs et ouvrant une faille dans la défense de l’Éternel. Sa canne file vers le masque, mais il se soustrait en disparaissant, lorsqu’il reparaît, il se matérialise quelques mètres en arrière, le sillage de son déplacement laissant des flocons de lumière bleue.
Iris halète, le souffle court. De l’énergie coule de la main de l’Éternel, tandis qu’il fait quelques pas pour tourner autour de la jeune Marquée.
Elle se rend compte qu’elle a le dos courbé et se redresse, chassant d’un geste vif la sueur qui perle sur son front. Sa Marque lui brûle, elle ne se rappelle pas l’avoir utilisé, sa manœuvre lui a échappé. Les flux autour d’elle chante au même rythme que les chœurs qu’elle entend dans son esprit.
« Il t’a appris à te battre comme une soldate, pas comme une Marquée. »
Déclare Masqué en levant la pointe de sa canne vers Iris.
« La Marque sait quand et comment te défendre, mais il va falloir que tu apprennes à l’utiliser, sinon, un jour, elle te trahira et fera ce que tu ne veux pas faire. »
Il s’arrête net, lève son bras gauche. Elle peut voir d’ici, le tissu du voile qui se consume en même temps que la peau au milieu de l’avant-bras du Masqué.
Il utilise sa Marque, au mépris de ce qu’elle coûte à son corps.
Et au mépris des râles de douleur qu’il entend dans son esprit, venant de l’autre continent.
Lorsqu’il serre le poing, les flux alentours convergent et viennent s’infiltrer par la Marque, glisser dans ses veines, circuler dans son corps.
« On apprend mieux quand on y est contraint. »
Iris est tellement concentrée à observer la densification de l’air autour de lui, qu’elle ne sent pas immédiatement la légèreté de ses jambes.
Elle baisse les yeux, et voit le sol qui s’éloigne.
Empoignée par les épaules, tirée par les flux, elle se soulève de terre, elle essaye de balayer ses jambes dans des gestes erratiques, rue comme un animal emprisonné, mais son corps continue de s’élever.

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