Clairvoyance : Partie III

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À deux mètres de hauteur, l’Éternel abat son bras comme une guillotine, et Iris se sent tomber.

Elle percute le sol sur les genoux, l’éclair de douleur qui la parcoure lui arrache un cri, l’une de ses dents crisse sous le choc.

Mais elle s’élève aussitôt le Marqué lève le bras. Là, elle serre son poing droit, si fort qu’elle ne sent pas ses ongles s’enfoncer dans sa paume.

La main de l’Éternel, fébrile, se crispe tandis qu’il ricane. Iris écarte son bras droit d’un geste rageur et une bourrasque balaie la tempête, rompt la chute des cendres et fait tituber le maître des Fantômes. Il se rétablit au bout de trois pas maladroits, se tourne à nouveau vers son adversaire, et voit une véritable brume azure prendre lieu et place des chutes de cendre, pendant quelques secondes.

Iris atterrit sur ses jambes, ses yeux incandescents, sa prise resserrée sur sa canne et sa Marque dégageant des flammèches.

Elle lève son bras droit, visant l’Éternel, le serre avant de le retirer vers elle.

Sifflement.

Elle reparaît juste devant lui frappant de toutes ses forces vers le visage du Marqué. Il dresse son arme, accuse le choc en tenant son arme à deux mains.

Elle entend à peine son rire avant de frapper à nouveau et de briser sa parade.

À chaque coup qu’elle donne, les runes sur la canne s’illuminent un peu plus fort. L’Éternel ajuste l’angle de son arme pour faire glisser celle de son adversaire dessus. Ses bras faillissent à mesure qu’il supporte les assauts.

Il ouvre son poing gauche et le dirige vers la canne qui fond sur lui.

Iris sent une résistance dans son attaque jusqu’à ce qu’elle soit figé dans son mouvement.

Un mur entre eux, comme une bulle d’énergie qui coince son arme dans l’air, incapable de franchir les centimètres qui la séparent des doigts tremblants de Masqué.

Il lève sa tête vers elle. Iris finit par lui rendre son regard, mais ses yeux fument encore de l’incendie dans son crâne. Les dents serrées, la jeune femme rue rageusement pour franchir la barrière qui l’empêche de toucher Masqué.

« N’oublie pas qui tu affrontes, Iris. »

Elle sent l’odeur âcre de la Marque qui brûle le bras du Marqué, et celle de ses propres cicatrices qui consument les flux alentours, font bouillir l’énergie dans son sang.

Elle expire lourdement, et voit clairement que pour se défendre d’elle, l’Éternel est en train de brûler des centimètres complets de son bras.

D’un coup, elle relâche la pression, et titube, le bout de sa canne à peine tenue par ses doigts. Ses expirations rythment des vertiges qui floutent son champ visuel, et elle pose la main sur son front tandis que la fièvre monte.

« Discrètement, la Marque s’est bien enracinée, dit Masqué d’un ton détaché, parfait. »

Il desserre son poing. Son bras tremble, des morceaux de tissus et de chairs consumés tombent de son membre, sous le regard vibrant d’Iris. Les pupilles dilatées, cette dernière murmure :

« Désolée je…

— Ne t’excuse pas pour ce que les autres consentent à s’infliger, jamais. »

Il passe sa main sur la peau de son bras, l’époussette. Il chasse les scories de sa chair comme la cendre qui leur tombe dessus, indifférent à la nécrose qui vient de dépasser son coude.

« Ce qui est important, c’est que tu grandisses, le reste est accessoire.

— Tu n’as pas peur de mourir ? »

Il lève son masque et la regarde fixement.

« Je ne mourrais pas.

— Comment peux-tu en être aussi sûr ?

— La Marque me maintient en vie, le temps n’est pas mon ennemi.

— Mais elle te consume…

— … mais elle ne me tuera pas. Ce qui compte c’est que je sois là pour t’accompagner, et accompagner le monde qui vient, mon état n’a que peu d’importance. »

Il accroche la canne à son côté, sans que sa voix n’ait tremblé un instant.

Iris le regarde faire. La chaleur agréable dans son ventre et les tensions dans sa nuque détournent son visage lorsqu’il le croise. Iris se remémore leur seule rencontre. Elle ne se rappelle pas qu’il ait, ne serait-ce qu’une fois, expliqué pourquoi il lui portait autant d’intérêt.

Masqué sent les flux autour d’elle. Bien que son esprit chancelle et ne discrimine plus aussi bien les flux qui viennent de quelqu’un et ceux qui sont de la planète elle-même, il perçoit assez des pensées de la Marquée pour répondre :

« La Marque que tu as, était celle de ton père, et avant lui, celle de ma sœur. »

Elle l’observe, et il peut voir la pitié dans le regard de la jeune femme. Il secoue la tête.

« Et maintenant, tu portes ses vêtements, sa canne… je me demande qu’elle est la suite. »

Iris ne sait comment réagir. Son instinct la pousserait à sourire, mais elle ne sait comment interpréter ce commentaire.

Son torse se réchauffe, en tout cas.

« Tu vas repartir ?

— Je n’aurais sûrement pas dû venir, déjà.

— On ne se reverra plus ?

— Le destin semble nous conduire à une autre réunion, mais pas immédiatement.

— Pourquoi dois-tu partir, encore ? Si tu tiens à moi tu… tu pourrais rester et m’apprendre à maîtriser la Marque ? »

Sans mot dire, il se détourne d’elle, et contemple un ciel qu’il ne peut pas voir, où les flux qui l’ont conduit ici reste en suspension dans les vents.

Il soupire.

« Tu n’as pas besoin d’un maître, Iris. Tu as besoin de ne pas perdre de temps. »

Elle hausse les sourcils. Incapable de voir où il veut en venir, elle l’interroge :

« Perdre du temps ?

— Il est plus que temps que tu confrontes ta mère. Elle n’est pas comme nous, son temps est compté. »

Il lève les yeux plus hauts, jusque dans la sphère dont la lumière est étouffée, loin au-dessus de la tempête de cendre.

« C’est le problème lorsqu’on a le temps pour soi, on oublie qu’il presse pour nos proches. »

Iris, prête à s’ouvrir jusque-là, surprend les mots à ne pas quitter ses lèvres.

Il fait volte-face, croise le regard de la Marquée. Les flux se tendent alors que leurs yeux se croisent, et que pas un ne dit ce que l’autre attend.

Elle aimerait qu’il lui dise comment aborder sa mère.

Il aimerait qu’elle lui dise qu’elle ne lui rendra jamais sa sœur.

« Nous nous reverrons. »

Il serre son poing, et disparaît dans la tempête.

Iris, au milieu de la plaine et des flocons de cendre, croise ses bras, et les serre dans ses mains.

La Marque brille encore, mais sa tête est lourde. Les chants et les pensées s’accumulent, tandis qu’elle s’imagine ne serait-ce que parler à sa mère, de ce qu’elle voudrait lui dire.

Seule, elle sent sa gorge se serrer.

Les crampes d’estomac et les maux de tête lui font renoncer à sa réflexion. Elle se retourne, déploie sa main droite, et attrape des cendres dans sa paume.

Au contact de sa peau, les flocons s’illuminent.

Le besoin de se distraire est si fort qu’elle reste un moment à récolter des particules jusqu’à ce qu’elle ait un petit tas de lumière en poudre dans le creux de sa main. D’un geste elle les disperse dans l’atmosphère.

Mais au lieu de tomber, il reste en suspension. C’est comme si elle avait peint l’air avec une peinture azure.

Iris fait un geste plus large encore, et les particules suivent son bras. Riant, elle se met à tourner sur elle et les flocons alentours tracent son sillage bleu dans la purée de poix grise.

Ses yeux auparavant humides, s’allument d’une joie enfantine, tandis qu’elle danse avec la cendre lumineuse.

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