Chapitre 2
Les premiers jours s'écoulaient lentement et étaient passablement difficiles. Les quelques fois où les adultes, laconiques, s’adressaient à moi, je ne comprenais mot. Tout l’endroit était si abscon, que je n’étais que dans un flou pur. Les mots entraient trop lentement dans ma tête, tout était trop différent de ce que je connaissais. Je ne me souviens que de ma surprise, car dans ce lieu froid, j’ai eu du confort. Je partageais ma chambre avec d’autres filles, la plupart étaient plus âgées que moi. Il y avait dans l’air l’odeur d’un bois sec et abîmé. Un bois ayant respiré, vécu, épié des milliers de conversations dont de nombreux silences. Avec mon regard d’antan, ces meubles étaient magnifiques alors qu’ils étaient tout au plus de belle facture. Les draps de laine étaient propres. Des arômes de noirs dahlias s’instauraient dans la pièce ; quelques fleurs coupées et disposées au bord de la fenêtre. Pendant des semaines, je tirais un sentiment de richesse lorsque je posais mes joues sur l’oreiller emplumé. Chaque jour, j’ai appris la langue des verticaux, jusqu’à d’un moment je me surprenne à ne penser que dans cette langue.
Des vêtements m’étaient donnés. Une tunique en laine, un pantalon coton gris, des bottes démodées tâtonnant mes tibias. J’avais cette impression, pour la première fois de ma vie, d'être habillée. Pas de manière distinguée, néanmoins assez, pour me sentir propre. Je savais que j’étais loin d’être une simple fillette, car l’idée de le devenir avait été délaissée bien avant que je franchisse l’immense portail. Nous avons tous les mêmes vêtements à quelques détails près, ça en disait long pour moi. J’appartenais, ou du moins, je me suis retrouvée affiliée à quelque chose. Appartenir à un lieu qu’on ne connaît pas, m’apporte tout du moins un certain réconfort. Une minuscule boule de feu au fond de moi.
J’ai compris tardivement que l’endroit où nous sommes s’appelle Nuitonnes : une académie. Elle permet d’apprendre des ars, diverses communes choses dont les enfants sans éducation se rêvent d’obtenir. Souvent, un adulte nous rassemblait. Nous étions une bonne trentaine d’individus, des enfants un peu plus âgés que d’autres. Pour la première fois, on a donné un sens à ma vie, un but. C'était un endroit réservé au grand art, lui-même donné aux personnes de talents. Les leçons ont commencé tôt pour nous apprendre à lire et à écrire. Cela faisait des jours que nous passions nos doigts sur des livres, essayant pour plusieurs d’entre nous de suivre les mots et de comprendre les sons associés. Certains enfants étaient déjà éduqués, ils s’ennuyaient, et leurs regards étaient comme plein de jugements muets. Ce n’est qu’en sortant des classes, que certains mots fusent. Des critiques qui, comme des aiguilles, s'enfoncent en plein dans ma poitrine. Je me sens visée et rabaissée. Je me rends compte que certains des enfants, qui comme moi, ne savent ni lire ni écrire, affichait une mine offensée, et une autre fille s’en moquait péniblement. Je n’avais pas le choix que d’être à la hauteur.
Je me suis installée sur le joli bureau de ma chambre, j’ai réussi à emprunter deux encriers, un buvard et une plume. À ce moment, le monde n’existait plus, il n’y avait que le besoin le plus pur de fabriquer des jolies lettres. Qu’il n’y ait plus de ratures, plus de choses laides, plus de gestes disgracieux, plus de craquelures. Ce fut une obsession totale : réussir à écrire. Le soleil s’est couché que je n’avais pas mangé, les autres dormaient et je n'était éclairée que par une faible lanterne. La plume s’est cassée alors que j’avais déjà rempli des feuilles. La prise avec cette plume m’a fait mal. J’ai continué d’écrire, à persévérer même lorsque la plume écorchait mes doigts. Jusqu’alors mes traits étaient toujours entaillés. J’avais mal, mais j’étais incapable d’abandonner. Je ne pouvais refuser de continuer ces souillures, je ne suis pas une bien-né, et le seul privilège de ma vie c’est d’être entrée ici. Je ne laisserai pas mon ancienne vie me rattraper. Et si je dois m'échiner à m’acharner pour rattraper une enfance, si je dois poursuivre les petits bourgeois, j’irais jusqu’à me mutiler le corps et l’âme pour les devancer. Jusqu’au matin j’ai écrit, recouvrant encore et encore l’alphabet, et j’ai assemblé des mots. Il y a eu un cri.
Une fillette s’était réveillée, et elle était derrière moi une main se couvrant la bouche. Elle fixait avec des yeux pleins d’horreur mes mains. J’ai alors laissé tomber la plume, prise à la fois de vertige et d’engourdissement. Ma main droite était recouverte de sang sec et continuait de couler. Elle était noircie, et une texture poisseuse ainsi que sale recouvrait ma chair. Une autre fille s’est levée, et Sahra, la première, celle qui avait crié est alors partie en courant. J’ai observé le sang qui avait noirci le bureau, qui rendait des feuilles sales, les encriers renversés, le parquet tâché à jamais. Gâché par ma maladresse, une bouffée de chaleur, et un sentiment profond de honte m’étranglait. Des minutes et minutes sont passées et je n’ai fait que pleurer. Finalement un adulte est entré dans ma chambre, il n’a dû voir qu'une miséreuse avec ses mains recouvertes de sang. Une autre femme est apparue au seuil de la porte. Le premier homme qui est entré semblait las, il avait une tenue différente du professeur.
« Tu peux la soigner, demande-la femme ?
— Cela va sans dire. »
Il prit une inspiration, puis ma main. Il n’y avait ni douceur ni violence, ni d’intention particulière. J’ai rapidement senti quelque chose sur ma paume. J’ai vu quelque chose d'anormal, une sensation que mon bras entier s'apaisait. Puis, tandis que je ne discernais plus ma main, le sentiment de quiétude s’est envolé. Quand j’ai regardé ma main, elle était encore sale, mais plus noire, le sang a arrêté de couler. Ma peau me semblait lisse. La femme s’est approchée du bureau et elle a commencé à regarder mes feuilles. Je me suis dit qu’elle devait me juger et elle s’est mise à tourner les dizaines de pages. Elle les a prises, et est partie. Je ne me suis pas sentie bien que quelqu’un prenne des feuilles, les preuves de mes efforts. C’était à ce moment-là des trésors qui n’appartenaient qu’à moi, mais je ne pouvais rien dire. Je n’ai pas protesté car je ne sais pas ce que j’aurai pu dire ou faire contre ça. Et même, si c’était possible de dire quelque chose. Je ne me suis sentie que mal à l’aise, pendant toute la journée. La leçon d’aujourd’hui, de l’écriture, s'est bien déroulée. Mes lignes étaient soignées, il n’y avait toutefois pas la beauté pure de la calligraphie, c’est-à-dire que d’autres enfants enjolivaient, ajoutant des boucles jolies. Mes lettres à moi étaient droites, géométriques, centrées, alignées, mais sans fantaisie.
Lorsque tout le monde a raisonnablement appris à écrire de façon convenable, le professeur est passé à d’autres leçons. Des choses dont j’ignorais tout. De l’histoire, de la géographie se sont entremêlés dans des notions plus qu’abstraites. Ces leçons étaient très intéressantes, et pour moi qui n’a jamais connu Vertical que par une petite existence d’étrangère, certaines versions s’enlaçaient. Quand mon pays a été évoqué, j’ai ressenti mon cœur battant la chamade, j’avais peur d’être découverte et que tous me pointent du doigt. À mon plus grand bonheur, personne ne m’a regardé, ni même ne faisait particulièrement attention à moi. Le professeur n’avait qu’un rythme suffocant, il n’y avait pas de directive, et ce n’était pas un très bon orateur. Il butait sur des mots, se mélangeait et recommençait ; et ça, ça pouvait arriver deux fois par pages. Si bien qu’à force je lisais plus vite qu’il ne parlait, et la langue des verticaux arrivait facilement à dissoudre celles de mes crasses origines. En plus de la sensation de me sentir exclue parmi mes camarades, cette façon dont leurs regards m'arrachait la peau, j’étais de plus en plus mal à l’aise. Je n’arrêtais pas de me dire que les deux mages devaient avoir fait un rapport contre moi, et que bientôt je serais convoquée.
La chose qui a arrêté cette obsession était un cri perçant. Un garçon est tombé de deux étages sous mes yeux. Il avait une oreille arrachée, un bras tranché, et une tête coupée. J’ai eu peur, très peur. Si j’avais déjà assisté à des morts, celle-ci n’était qu’encore moins ordinaire. L’histoire des ogres me restait en travers de la gorge. C’est à ce moment là, que j’ai compris que Nuitonnes était à la fois un privilège mais qu’il y avait un prix. Un montant qui était juste sous mes yeux : le liberticide était maintenant évident. Je ne pouvais pas aller dehors sinon faire quelques pas dans le jardin avant d’être réprimandée. Étudier la magie allait me demander des efforts plus que prodigieux, il fallait y incorporer toute son âme. Et plus que se donner, il fallait s’y consacrer, si bien qu’on ne devient qu’une coquille vide. Nuitonnes était un fantôme qui vous poursuit pour le restant de vos jours, mais à cet instant je n’avais compris uniquement que deux choses : cette liberté que je ne possédais pas. Néanmoins, le fait de ne pas avoir de liberté ne me dérangeait pas, le fait d’être imposée d’une vie non plus. J’ai toujours été réaliste, et mon destin avait été de mourir dans une ruelle. La seconde chose, c’était que la magie était responsable de beaucoup de maux. J’étais tout à fait certaine que la magie ne pouvait pas me rendre heureuse. Hélas, j’étais consciente que le bonheur n’était pas quelque chose qu’on pouvait rechercher.
À force de vivre avec autant de monde, d’enfants plus ou moins âgés, j’ai fini par correspondre avec quelqu’un. Framboise était une jeune et jolie fille qui avait à l’origine une famille plutôt aisée. Je le savais car elle parlait de petits détails comme des poupées, d’une salle de jeu, et d’autres comme un poney. Nous avions le même âge tous les deux, c’était donc l’une des plus jeunes. Il s’agissait notre plus grand point commun, toutefois, les similarités s’arrêtaient là. Je dirais que nos intelligences se complétaient : si elle était toujours innocente, elle pouvait aborder des sujets complexes que j’apprenais en classe. Moi, j’étais loin de partager sa candeur, mais encore plus éloignée d’elle car ses divagations ne me laissait pas le temps de réfléchir qu’elle partait sur une autre idée. Son éducation faisait d’elle une sorte de parangon de ce que devait être la magie. Et surtout à qui il devait être enseigné. Une jeune enfant cultivée comme une adulte, je l’appréciais sincèrement, sans pour autant ressentir une pointe de jalousie rance. Ses bouclettes châtaignes et le phrasé de ses mots, de son articulation, de son vocabulaire lui donnaient l’impression d’être une princesse. C’était impossible qu’elle en soit une, sinon elle aurait été à la capitale.
Nous échangions en devisant avec des petits mots, tout en jouions. Des jeux de l’esprit comme des jeux de dames dont les garçons s'enorgueillissent d’être plus malins. Lorsque nous ne pouvions être vus que de nous-mêmes, à l’abri de braillards, elle avait cet esprit macabre. C’était certainement la meilleure, plus que tous les garçons, ou que toutes les fillettes. Elle en maîtrisait toutes les arcanes. Je ne parle pas uniquement de ses pions, mais du plateau entier, et même les évènements. Pour moi, c' était hasardeux. Pour elle, c’était un tout complexe dont son intelligence intègre tout, elle inventait, réinventait et s’approprie des coups démentiels. Ce qui est encore plus effrayant, ce n’était pas qu’elle ne faisait jamais d’erreur, mais que chacun de ses coups étaient organiques. Il y avait cette possibilité pour elle de vous clouer, vous forcer à réfléchir jusqu’à l’épuisement jusqu’à que vous arriviez à sortir une combinaison tout juste correcte, et elle réussissait à vous écrouler en peu d’efforts. Vous pourriez dire que ce n’est qu’une question de chance, mais sur des dizaines de parties, cela tendait vers de l’omniscience.
Très souvent, Framboise faisait exprès de me précéder pour ouvrir les portes. Avec elle, ce n’était pas un hasard. C’était dans l’intention de nous distinguer de nos rangs respectifs. Ça ne lui suffisait pas que j’ai des erreurs de langages, un vocabulaire agreste, ou peu de manières. Il fallait qu’elle puisse au moins afficher une démarcation nette. Par contre le secret de son jeu des vestiges et sa maîtrise prodigieuse étaient tabous : elle me l’avait fait promettre. Au début des classes elle se montrait toujours concentrée et parfaitement occupée à répondre aux questions. Après, elle n’était que rêveuse. Je n’étais pas mécontente de savoir qu’elle se tenait éloignée. C’était pour moi une sorte d’insulte que son insouciance, son oisiveté ne lui empêchait nullement d’être plus cultivée. Ce décalage était en permanence frustrant, et si chaque jour j’avais l’impression d’avancer, le fossé entre nous ne se comblait pas.
J’ai finalement abandonné le fait de me comparer. Je ne pouvais pas sans cesse regarder ces gens d’honnêtes maisonnées. Je savais que ce qui tuait les gens à Nuitonnes pouvait être les autres mages, ou son propre maître. Je n’avais d’autres choix que de vaincre. Je ne pouvais rester statique à me complaindre. J’avais ce besoin de survivance. Je savais que le professeur, même monotone, avait une incidence sur les mages que nous allions devenir. Nous n’avions pas de sanction, nous n’étions pas évalués, mais ça cachait un quelque chose. L’élan lumineux avant le bruit du tonnerre. Je ne travaillais plus durement, je ne me contentais que de retenir les informations et de les classer dans mon esprit. C’est Framboise qui m’a appris cette technique.
Le soleil ne s’était pas encore couché. Framboise et moi étions attablées à une partie de vestiges. Dans une pièce jouxtant l’immense réfectoire pour les non-initiés comme nous. Ce réfectoire était assez grand pour un nombre plus conséquent de personnes. Framboise avançait un pion, rendant un garde-fou obsolète. Laconiquement, sa paume soutenait sa mâchoire, le regard tourné par la fenêtre. Elle m’a sourit, puis un regard s’est échangé, m’invitant à jouer. Elle composait un air toujours poli, cachant la lassitude de m’affronter. Je ne la surprenais pas. Elle jouait de manière mollassonne avait de reporter son regard sur un je ne sais quoi. C’était frustrant. Puis je lui ai lâché un regard interrogateur. De ceux qui pèsent, et elle s’est tournée vers moi en arquant un sourcil. Elle a expiré faiblement pour revenir sur ses dernières semaines.
« Je m’ennuie, finit-elle par prononcer.
— Tu t’ennuies tout le temps, alors pourquoi ?
— Je n’arrive plus à faire semblant. Cela commence à m’éreinter de maintenir un masque de façade auprès de tous. Je n’ai pas envie de jouer toute ma vie comme si j’étais une autre !
— Tout de même, tu devrais te montrer plus investie.
— Pourquoi ? Je suis supérieure à tout ça, et ils le savent.
— Peut-être qu’ils ne s’en souviendront pas, et que ça te portera préjudice. Ou peut-être qu’ils te jugent sur ta façon de te comporter.
— Pfff. Elle soupire. Comment pourraient-ils nous juger ? Nous sommes déjà trop nombreux pour un seul précepteur. Nous ne sommes pas à l’Académie. Ici, je peux faire ce que je veux et je deviendrais l’apprentie d’un des meilleurs mages.
— Je pense que tu agis comme les garçons. Tu leur ressembles ; je ne pense pas que la magie fonctionne comme ça, et je ne crois pas non plus que les mages réfléchissent comme tu penses.
— Et comment tu pourrais le savoir ? Pour qui tu te prends, tu crois qu’être dans une vulgaire académie fait de toi la prochaine Héroïne ? Ce n’est pas parce que nous sommes assises ensemble, que je t’autorise à me tutoyer, que tu deviens ce que tu n’es pas. Tu n’es qu’une petite souillonne comme il en existe des milliers ! »
Lorsque ses insultes ont fusé, j’ai senti couler des larmes, elles ont sillonnées. Ma poitrine s’est refroidie. Je suis restée assise, puis je me suis rendu compte que je n’étais pas aussi atteinte que je le croyais. Dès le premier jour, je m’attendais à me faire insulter ou rabaisser par mes origines. Ça n’a jamais été que des insultes voilées, et peu directes. Elles m’ont toujours chagrinées, le soir je pensais à elles en ressentant du venin dans ma bouche. Mais cette fois-ci, même de la part de celle que je prenais pour mon amie, ne m’a fait que couler quelques larmes. Toutefois, j’ai senti mon coeur devenir un peu plus rocailleux. Ma propre fierté n’a pas été éteinte, car de toute façon elle était assez faible. Je me sentis molasse à observer la position en suspens, et le goût de la défaite suspendue était un peu plus amer. J’étais trop engourdie pour me lever, alors je réfléchissais aux différents coups joués, comprendre le pourquoi du comment. Je ne pouvais discerner les motivations de mon opposante. Mais sur mon jeu à moi, j’ai vu pas mal de grossièretés. Je me suis sentie dégoûtée. Car pleins d’erreurs étaient visibles, il ne suffisait que de les voir. Puis, il y a eu de la colère. Parce que je n’avais pas besoin qu’on me le dise, j’avais conscience d’être une enfant de la boue. Que ça me définit jusqu’à mes entrailles, et alors que j’étais fâchée un groupe de garçon est entré.
« Eh beh, tu t’es pris une raclée !
— C’est une fille. »
Les deux garçons étaient Marc et Avoine. Le premier était fils de commerçant et avais quelques amis. Les cheveux châtains, un teint clair et des yeux verts. Le second, fils de paysan pouvait être considéré plus beau. Des longs cheveux blonds, un air un peu imbécile mais des yeux bleus profonds. Un autre le rejoignait avec eux. Des cheveux de même couleur que les miens mais portés mi-longs. Des iris plus pâles que Avoine et un prénom alambiqué que j'ai oublié. Le rougetoujours aux joues m'avait fait perdre la raison :
« Si je suis une fille, toi tu n’auras aucun mal à me vaincre.
— Je ne vais pas t’affronter, la folle-dingue. Ce ne serait même pas marrant tellement c’est joué d’avance.
— Ton père t’a donc appris à être couard ? »
L’esprit enflammé, Marc s’est installé. Nous avons replacé le jeu. Il était fait pour susciter la créativité, l’imagination et la concentration. Il y avait des règles, des imprévus, et ces évènements pouvaient plus ou moins être prévisibles. Bien plus tard, le jeu était populaire jusqu’aux nobles. À cette époque, ce n’était que quelque chose d’utile aux académies dont nous ignorions tout. C’était à nous de choisir quels pions, quelles formations nous désirions dès le début du jeu et de composer sur mesure. À l’époque j’adorais les parties longues, ça me permettait de combler mes erreurs tactiques. Je créais des tas de structures défensives pour forcer les vestiges à engloutir une armée. Il avait évidemment opté pour quelque chose de rapide, d’efficace. Il était doué et manipulait mieux ses pions que moi. Ils les faisaient bouger avec aisance, et j'ai dû perdre beaucoup de fantassin contre sa cavalerie. Finalement, nous parvenons à égalité lorsque les spectres nous tuèrent en même temps.
« Tu vois, j'ai gagné !
— Mais pas du tout, on s’est fait manger tous les deux !
— Bien sûr, mais tu avais une meilleure position, et tu es quand même morte.
— Nous restons à égalité, insisté-je.
— Allez, allez, interrompt le nobliau. Refaites une partie. Et cette fois-ci nous verrons
qui gagnera. »
La deuxième partie s’enchaîne. Boudeur, faisant la moue à ses amis, il s’est plongé en avant. J’ai essayé de replacer ma stratégie sans faire d’erreur d’infanterie. Marc est arrivé à encore, engloutir mes soldats. Des bûcherons et mineurs commencent à construire de façon plus lente et durable. Il a de son côté, construit une véritable armée. Des engins de siège et une armada se sont empalés contre le château. Et, un sourire aux lèvres, il y vint à bout. Il déchanta rapidement lorsque son armée était trop faible pour prendre d’autres avant-postes. J’enchaîna des maladresses, des mauvais coups, si bien qu’il faillit tomber sur une égalité. Mais sa dernière pièce est prise par un archer. Il affichait une mine écoeurée, il n’a pas dit un mot tandis que Avoine l’accompagna. Seul le nobliau me dévisageait.
« Tu as gagnée sans te battre à la loyale.
— La guerre n'est pas loyale, rétorqué-je.
— Bien sûr que si, ce sont les meilleurs généraux, les meilleurs mages qui gagnent.
— Si tu le dis, réponds-je, lassement.
— Tu t'es battue sans honneur, lorsque je serai un grand mage, je réformerais le jeu pour
que ça n'arrive plus !
— As-tu autant d'ambitions pour une si frêle chose ?
— Tu ne le vois pas, mais si ce jeu n'est connu que de quelques-uns, il pourrait devenir
mondain. Ainsi, il deviendra important.
— Je vois, dis-je en ne voyant rien. Je te souhaite une belle soirée. »
Avec le recul, je m’amuse de la remarque du Nobliau sur le jeu. Sur l’instant j’avais gagnée et ça me suffisait. J’avais laissé tomber le rideau et il m’était inutile d’argumenter, et il était futile de gagner cette bataille. Entre les agissements de Framboise et de ce noble, c’était difficile de croiser des enfants normaux. Ou peut-être que ces derniers étaient comme Marc, trop ordinaires pour n’être qu’à mon regard : quelconques. Nous étions tous formatés lorsque nous avions franchi le portail de l’académie. Il y avait déjà des convictions innées ou apprises qui se sont incorporées. La compétition sauvage était là, avant même les épreuves. Rien n’avait plus de réponse que l’académie, qu’on me rabaisse, jalouse ou qu’on essaye de me tuer, rien de tout ça ne me dérangeait vraiment.
Pour ceux qui ignorent le fonctionnement des académies, elles avaient toutes une hiérarchie bien définie. Que ce soit par le bleu de sang, comme par le rang véritable d’un magicien. Chaque rang visait à établir une frontière entre chaque Cercle. La politique entrait énormément en compte, et la relation entre les individus était chargée d’intérêts. Le meurtre n’était interdit que dans les règles officielles. De manière toute officieuse, c’était acquis. Je n’étais qu’une simple enfant, et même si j’ignorais beaucoup des protocoles, le fait d’avoir été entouré dès mon entrée par des nobliaux ou des bourgeois m’a forgée. De cette grâce, j’ai vite compris que de alliances étaient fomentés, des petites ententes pour ce que désiraient les personnes : le gros lot. Un maître qui a un rang, des relations et du talent. Je n’avais pas le temps pour ces jeux que je trouvais alors puérils. Si les compétences seules ne pouvaient pas me faire mériter une place, je n’avais aucun droit de siéger ici. Tels étaient mes idées, que l’incompatibilité entre une méritocratie et ces galanteries aristocrates.
J’apprenais mes cours, suffisamment pour tout retenir, mais pas assez pour être qualifiée d’excessivement studieuse. L’expérience de la plume cassée m’a suffit, et en toute honnêteté, j’étais bien heureuse de pouvoir faire autre chose. J’allais me cultiver dans la bibliothèque. Cette dernière était une salle gigantesque où des livres sur plusieurs étages. Il n’y avait pas d’autres enfants comme moi, et j’attirais la curiosité de certains. Néanmoins, tous pouvaient replonger dans leurs petites affaires, et j’en étais heureuse. Le bibliothécaire m’interdisait de prendre le moindre ouvrage en rapport avec la magie. Je vagabondais entre différentes colonnes pour trouver un livre qui attirait l'œil, une couverture plus intriguante qu’une autre. Parfois, je retrouvais un livre poussiéreux qui traitait de sujet comme l’économie ; certaines fois, plutôt que de m’instruire, c’était des petites lectures pour cette petite passivité dans le fait d’écouler le temps, de feuilleter les pages, sans vraiment réfléchir. Je trouvais des mots qui m’étaient inconnus, et j’allais constamment voir le bibliothécaire. Ce n’était jamais le même, et il y avait toujours une seule personne chargée de tout surveiller alors que c’était immense. Ils étaient tous plongés dans leurs propres lectures, prenant des notes, ou dévergondant des inconnus sur leurs papiers.
Comme d’habitude, j’entrais en cours, désormais seule. Le sentiment d’être différent, de par mes origines, de par mon asociabilité continuait de me différencier. Toutefois, par le fait de lire, de retrouver un « tu » ou un auteur s’adressant à moi par le « je » me rendait au moins vue. Dans la salle, ce qui m’a marqué, c’est que chaque bureau avait plusieurs encriers et au moins deux plumes. Il y avait également beaucoup de feuilles, beaucoup. Le professeur avait l’air de porter un côté encore plus solennel en appuyant sur certains mots, cherchant à les faire peser.
« Je vous ai appris tout ce que vous devez savoir. Aujourd’hui, c’est un jour important… Vous devrez vous appliquer, donner le meilleur de vous-mêmes. Vous aurez une liste de sujets sur différents thèmes que nous avons vus. Il faudra répondre aux questions, n’hésitez pas à développer. Vous pourrez partir dès que vous le désirez. Pour votre information, vous ne pourrez pas non plus revenir dans la salle pour manger ou dormir. »
C’est ainsi que pour la première fois de ma vie j’étais jugée. Pas sur un critère physique, pas dans une ruelle pour ce que je laissais paraître de moi. Mais sur ce que j’allais produire, sur des mois à l’académie. Des mois que j’ai passé à la bibliothèque, des mois où après des cours, quelques heures durant, j’ai cherché à retenir des bribes d’informations. Une posture de bon soldat se prit, je me mis au garde-à-vous, et toute raide commença à exécuter des mouvements. Les mots étaient oubliés, les autres effacés. Framboises, les autres, leurs jeux cruels, leurs chamailleries, ce n’était que du passé. Rien n’étant plus présent que moi et ma feuille, ma plume dans ma main et l’encre qui prenait place sur la feuille. Je consacrais à chaque exercice une dévouement proche de l'obsessionnel. J’avais dans la tête qu’il ne s’agissait pas d’un concours de vitesse, alors j’écrivais, proche du besoin de calligraphier.
J’arrivais à passer une page, puis une autre. Des mathématiques, de l’histoire, de la grammaire. Au bout de quatre pages, j’avais soif. Puis, après deux pages, j’avais faim. Le soleil est tombé, et des bougies éclairaient faiblement mes pages. J’ai manqué plusieurs fois de renverser totalement mon encrier, quelques petites gouttes maladroites ont tâché à la fois le meuble, comme la feuille. Le buvard n'a pas pu tout éponger. La fatigue s’est prise, la gorge sèche, la faim me tiraillait, je continuais. J’étais habituée à la faim et la soif. J’étais habituée à de l’inconfort plus grave. Ça ne m’empêchait pas de les ressentir, mais au moins, je savais les endurer. J’avais cette détermination de continuer. Je continuais de terminer des énoncés, de tourner encore et encore à tourner. Je ne désirais pas que mon avenir me glisse entre les mains. Je voulais prouver que moi au moins, toute crasseuse que je suis au fond de moi, moi au moins, je peux réussir ! Je ne serais pas la première, et je ne la veux pas cette première place. Mais je dois être au-dessus du lot, au-dessus de la moyenne.
Le matin, puis le midi est venu. J’ai levé plusieurs fois la tête, et j’ai vu que le professeur était parti, mais qu’une autre personne le remplaçait. J’étais au deuxième rang, et je n’ai vu qu’une autre personne. Je n’ai pas cherchée à me retourner. J’ai persévéré. Jusqu’à ce que je ne puisse plus. Mon front était brûlant. J’étais à bout. Mes paupières se fermaient toutes seules, je les ouvrais constamment, mais j’avais trop froid. La phalange s’est épuisée, et la pile innombrable d’autres énoncés m’attendait. Pourtant, je n’ai pas terminé. J’avais soif, faim, sommeil. J’avais ce sentiment de sombrer dans les abysses, et je n’ai pu me retenir que de les laisser s’emparer de moi.

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