Chapitre 1 - Une machine infernale
Je n’ai jamais aimé les petits matins d’automne brumeux. Ils ont cette façon de vous faire frissonner, de glisser sous la peau, de vous donner la chair de poule.
Ce 12 octobre 1965, à peine arrivé au commissariat, j’avais su que cette journée serait longue. Renouf m’attendait déjà dans mon bureau, presque le reproche aux lèvres, le manteau encore sur les épaules.
— On a des nouvelles de Robert Cacheux, m’avait-t-il asséné sans préambule.
À vrai dire, je m’y attendais. J’avais entendu, à la radio, parler d’une attaque de banque ce matin, alors que je me rasais. J’avais sursauté et failli me couper. Mon petit doigt me disait qu'il pouvait être derrière cette attaque.
Cela faisait trop longtemps qu’il ne donnait plus signe de vie. Les types comme Cacheux ne disparaissent jamais vraiment. Ils se terrent, ils patientent, ils ruminent, préparant le mauvais coup à venir. Puis ils ressurgissent, plus durs, affamés, et dangereux. Et cette fois, d'après les indics, il n’était pas seul. Il y avait Marie Malandain, recherchée pour complicité de meurtre, et toute une bande derrière lui.
Marie Malandain, la belle-fille de Bernard Malandain et liée à son assassinat. Un notable dont j’avais appris que j’étais le fils adultérin. Une récente et douloureuse histoire.
Marie la folle, traumatisée par la guerre, vouant une telle haine à cette famille qu’elle était devenue la complice du meurtrier, puis partie en cavale avec son amant, Robert Cacheux, un gangster.
Celui-ci n'avait rien d'un prince charmant. Les photos anthropométriques dévoilaient une vraie tête de tueur. Mais peut-être que cela l’excitait.
Une histoire tordue, comme on en croise trop souvent. Elle avait rencontré ce malfrat qu’elle avait mis en relation avec son mari, Pierre Malandain, un époux veule et influençable qui se trouve finalement être mon demi-frère, en l’entrainant dans de coupables activités, puis en prison.
Mais quelque chose, chez elle, me troublait. Peut-être parce qu’elle semblait glisser entre les lignes. Insaisissable. Les motifs de sa participation au crime demeuraient obscurs. Sa mère adoptive la déclarait folle. Elle était perturbée après avoir vu sa génitrice tuée sous ses yeux lors du mitraillage d’un train au cours de sa petite enfance, d’avoir cru aussi à une rumeur infondée. Son père, résistant pendant la guerre, aurait été soi-disant exécuté par Bernard Malandain, alors que c'était son meilleur ami.
Bien sûr, la fausseté de cette rumeur avait été confirmée. Mais Marie n’avait jamais voulu en démordre. On l’avait un moment soupçonnée d’avoir souhaité venger sa mort en séduisant le fils Malandain et en l’entraînant sur la voie du crime. Nous en doutions et en étions toujours aux conjectures. Comme elle était en cavale, nous n’avions pas pu l’interroger. Et cela me paraissait extrêmement romanesque et pas vraiment plausible. C'était digne du Comte de Monte Cristo.
Mais, finalement, connait-on réellement les sombres dédales de l’âme humaine ? Et si c'était vrai ?
— Ne me dites rien, avais-je répondu. J’ai écouté la radio en me rasant. Un violent hold-up avait eu lieu au Crédit Commercial de Normandie de Pont-Audemer .
— Le procureur Farcy m’a appelé, confirma Renouf. La banque a été attaquée avec des armes automatiques. Elle venait juste d’ouvrir et il n’y avait pas encore de clients. Heureusement ! Un témoin parle aussi d’une femme blonde, portant un masque de Mickey, qui riait à gorge déployée pendant que les autres vidaient les caisses. De vrais sauvages !
Des clowns qui ne faisaient pas rire !
"C’est tout Marie, ça !" pensai-je. Sa démence gagne du terrain. Et les autres ? Portaient-ils des masques de Donald ?
Mais l'heure n'était pas à la galéjade. Et puis, je n’avais pas besoin d’en entendre davantage. Je savais déjà que cette affaire allait nous donner du fil à retordre, nous coller à la peau, comme un vieux chewing-gum sous une chaussure.
Martineau était entré à ce moment-là, revenant, de son petit tour matinal au café d’en face. C’est là qu’on rencontre des indics, qu'on apprend des choses et qu’on attrape aussi une cirrhose du foie, la deuxième maladie professionnelle des policiers, après la balle dans le buffet.
Nous étions au complet. Renouf leva les yeux vers moi : " On y va !" lança-t-il.
Sans un mot, j’enfilai le manteau que je venais tout juste d’accrocher à la patère. Il y avait des témoins à interroger, des traces à relever. Il fallait retrousser ses manches. Et ce nom, qu’on croyait enterré : Cacheux. Il n'y avait pas de doute. C'était lui.
"Où te caches-tu encore, Cacheux ?"
Je ne savais pas où cette traque allait nous mener. Mais je pressentais déjà que quelque chose d’implacable venait de se mettre en marche, comme une machine infernale.

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