Chapitre 2 - Hold-up à Pont-Audemer.
On m’a souvent dit que les braquages ne ressemblaient jamais à ceux qu’on voit au cinéma. Mais pas celui de Pont-Audemer. Rapide et violent.
Notre voiture de police, sirène hurlante, fit une entrée fracassante dans cette paisible ville de l’ouest de l’Eure, presque à la limite du Calvados. Pont-Audemer, tranquille cité touristique et médiévale, couramment appelée "la Venise Normande", était ce jour-là en ébullition.
Lorsque nous sommes arrivés dans le centre-ville, les gendarmes, alertés en premier, étaient encore là, bouchant la rue et empêchant les inévitables curieux de s’approcher des lieux. Les gyrophares tournaient, dans une atmosphère de panique et une odeur de métal chaud qui flottait encore devant la vitrine de la Banque éclatée, des débris de verre jonchaient le trottoir.
La voix du commissaire me fit sursauter. Je détournai enfin les yeux.
— Gilbert, vous allez interroger les employés, m’ordonna Renouf. Prenez leur déclaration proprement.
"Proprement ? Que voulait-il dire ? Que je travaillais comme un sagouin ?" Martineau me lança un regard en-dessous, assorti du sourire en coin qu’il me servait quand je me sentais en difficulté. Il est vrai que je n’avais jamais travaillé sur un hold-up. Que sur des meurtres. C’est déjà pas mal.
Grâce au procureur, nous étions désormais devenus "la brigade des causes perdues". Nous enquêtions sur tout et n’importe quoi. Depuis quelques mois, nous considérant comme des spécialistes, il nous confiait les affaires plus difficiles, souvent irrésolues, parfois même au nez et à la barbe de la gendarmerie locale et nos missions nous emmenaient au-delà de Rouen.
Pendant que le commissaire parlait aux gendarmes avec Martineau, ainsi qu’aux membres de la police scientifique à la recherche d'indices ou de traces, je m’approchai des témoins restés devant la porte, carnet en main, et leur demandai de raconter toute la scène.
Le Directeur de la Banque en tremblait encore. "jamais vu ça en vingt ans de carrière" répétait-il sans cesse. C’était tout ce qu’on pouvait tirer de lui, le pauvre homme. Livide et tremblant, en total état de choc, il ne semblait pas vouloir se lever de la chaise sur laquelle on l’avait assis.
Je le laissai reprendre ses esprits et m’approchai d’une employée, Mme Fromentin, qui tenait le guichet, une femme d’une cinquantaine d’années, tirée à quatre épingles. Pâle, tremblant encore, elle faisait l’effort de rester digne, quoi qu’il arrive. C’est cette attitude courageuse qui m’avait le plus touché.
Ravie et peut-être soulagée d'avoir été prise en considération, elle n’hésita pas à décrire la scène, déjà narrée aux gendarmes.
— Bon, racontez-moi tout dans l’ordre, s’il vous plait, demandai-je doucement.
— Nous venions juste de démarrer la journée. Soudain, la porte s’est ouverte brutalement. Ils étaient quatre, dont une femme, le visage masqué. Je l’ai bien vu, à sa silhouette et parce qu’elle était plus petite que les autres. Elle portait un masque de Mickey, vous savez, celui qu’on achète pour les enfants, et les trois autres, des masques de Bambi. Puis, on a entendu "haut les mains, c’est un hold-up".
Ça, c’était la scène classique vue dans de nombreux films policiers. Je notais tout, bien que cela ne nous avancerait pas beaucoup. Les braqueurs masqués sont comme des fantômes insaisissables. Et puis les masques de Mickey ou de Bambi, cela contrastait étrangement avec la violence de l'assaut. Comme un cynique pied de nez à l'innocence.
— Je suppose qu’ils étaient armés.
— Oui, ils avaient des armes de guerre, peut-être des… mitraillettes. Enfin, je crois, je n’en ai jamais vu en vrai, seulement dans les films.
— Et ensuite?
Elle inspira profondément.
— J'ai voulu appuyer sur l’alarme, croyant que l'on ne me verrait pas. Mais ils l'ont deviné. L'un d'entre eux a braqué son fusil sur moi.
Elle resserra son châle comme si elle avait froid.
— Puis, il m’a dit d’ouvrir la caisse. Il parlait avec brutalité. Il criait. Il m'a dit "ouvre la caisse, connasse, plus vite que ça !"
Puis, elle déglutit, les yeux brillants de larmes.
— J’ai obéi. Je tremblais tellement que j’ai dû m’y reprendre à deux fois. Et puis j’ai sorti les billets. J’en ai fait tomber par terre. Le type a relevé son arme vers mon visage. Je les ai ramassés et la femme s’en est emparée. Elle a tout mis dans un grand cabas. Elle riait comme une folle. Oh mon dieu ! Comme une folle ! C’était un vrai cauchemar ! Et puis après...
Elle s'interrompit encore.
— Ils ont levé leurs armes et tiré sur les murs. J'ai juste eu le temps de me jeter à terre.
Je lui demandai si elle avait entendu parler les gangsters.
— Oui, mais peu. Ils communiquaient surtout par gestes.
Elle hésita un instant, se concentrant sur ses souvenirs.
— L’un d’eux avait une voix nasillarde. Celui qui donnait des ordres. Comme s’il aboyait. Peut-être leur chef… Je sais que ça ne vous aide pas beaucoup.
Je lui souris.
— Mais si, au contraire, le moindre détail, ça aide !
Même si ce n’était pas toujours vrai.
— Et le chef, enfin, celui qui commandait. Il était petit ? Grand ? Brun ou blond ?
— Je ne sais pas, répondit-elle, haussant les épaules, une taille moyenne. Je crois qu'ils portaient tous des bonnets.
Je la remerciai et je me dirigeai vers le deuxième témoin. Un employé, guère plus âgé que moi, au teint encore pâle. Une ecchymose rouge apparaissait sur son front.
— J’étais derrière la caisse et je préparais les chéquiers. J’ai entendu un bruit sec. Comme un claquement. Et puis tout le monde s’est mis à hurler. Je me suis retourné, et je les ai vus.
Il parlait vite, comme s’il avait peur que ses souvenirs s’effacent et tremblait encore.
— Je me suis jeté sous le guichet et j’ai glissé sur le carrelage. Je me suis cogné la tête sur le bas du comptoir.
Y repensant, il massa sa bosse, par réflexe.
— J’ai cru que j’allais mourir. Vraiment. Puis ils ont braqué Josiane. Et à la fin, ils ont tiré en l'air avec leur fusil mitrailleur. Puis, ils sont repartis, aussi vite qu’ils sont arrivés.
— Les avez-vous vus repartir ?
— Non, vous comprenez, nous étions sous le choc. J'étais encore à terre. J’ai simplement entendu une voiture démarrer en trombe.
Et la femme?
Il fronça les sourcils.
— Elle a ri bizarrement en prenant les billets, comme excitée. Je l'ai même entendu applaudir à un moment donné. Enfin, je crois que c'était elle.
— A-t-elle parlé ?
— Je ne me rappelle pas avoir entendu le son de sa voix, hormis son rire, un peu… nerveux.
Cela me frappa. Son rire, mentionné deux fois. Elle ne ressemblait pas à une complice ordinaire. Cette nervosité, cet applaudissement, comme un enfant le ferait de contentement. Si c'était elle, ça pouvait bien être Marie.
Devant également recueillir le témoignage du directeur, M. Dumoulin, un homme massif, toujours assis sur sa chaise, et qui essayait de garder une certaine contenance mais dont les mains trahissaient la nervosité, je me dirigeai vers lui.
— Ils sont repartis en tirant. Une rafale, puis une autre. Ils ont tiré partout. Comme pour… pour signer leur passage. J’étais dans mon bureau, au-dessus. J’ai tout entendu, mais je n’ai rien vu.
Il secoua doucement la tête et leva les yeux vers moi.
— C'est la première fois que nous nous faisons attaquer. Nous avions dix mille francs en caisse*. Principalement de dépôts provenant des recettes des commerçants des environs.
Notant ce renseignement, je le laissai ensuite. Lorsque je rejoignis Renouf et Martineau, j’avais mon carnet plein et la tête lourde de leurs confidences.
— Alors, Gilbert ? demanda ce dernier, Ils t’ont raconté des trucs utiles, ou juste leurs états d’âme ?
Il se moquait de moi, de ma sensibilité et de mon empathie. Je refermai mon carnet.
— Les deux.
— Les états d’âme, ça ne nous avance pas, grogna-t-il.
Je haussai les épaules. A ce moment précis, je le trouvai insensible et détestable.
Renouf, lui, m’avait regardé longuement.
— Au contraire, a‑t‑il dit. Ça nous dit à qui on a affaire.
— J'ai interrogé les deux employés et le directeur. La caissière est celle qui semble avoir vu le plus de choses. Le petit jeune homme s'était tout de suite planqué sous le comptoir. Mais, vu que les assaillants étaient masqués et parlaient peu...
— Moi, patron, j’ai interrogé les passants, intervint Martineau. Ils se souviennent d’avoir vu une automobile démarrer en trombe. L’un d’entre eux, qui s’y connait bien, m’a dit que c’était une ambulance de couleur blanche, modèle ID19 de 1961, mais il n’a pas pu noter le numéro de la plaque. Il a seulement vu les derniers numéros, GB 27 et il a déjà donné ces renseignements aux gendarmes.
— Effectivement, une ambulance, sirène hurlante, tout le monde la laisse passer. Y compris les gendarmes, sauf si des barrages ont été établis.
L’un d’entre eux nous rejoignit.
— Commissaire ! Un véhicule correspondant à ce signalement a été vu sur la départementale du côté du Marais Vernier, à dix kilomètres d'ici, au nord. Il a été abandonné dans un fossé, vide, bien entendu. Nous allons envoyer notre équipe quadriller la zone. Il est possible qu’ils se cachent dans le marais.
— Bon, tenez moi au courant.
Renouf soupira et tourna les yeux vers ce qu'il restait de la vitrine.
— Bon, on va entrer à l’intérieur, histoire de comprendre un peu les choses. Mais la police scientifique n’a pas relevé de traces. Seulement les balles pour les analyser. Le rapport va nous être envoyé.
Nous pénétrâmes, essayant d’éviter les éclats de verre qui pourtant, crissaient sous nos pieds. Des morceaux de plafond parsemaient le sol. Martineau se mit à siffler, mains dans les poches.
— Eh bien, ils n'ont pas fait dans la dentelle ! s'exclama-t-il.
Du vrai saccage. Ils avaient tiré dans le plafond et le haut des murs, ainsi que sur la vitrine extérieure. Ils auraient pu tuer quelqu'un.
C’était sûrement signé Cacheux. Personne n’en doutait. Mais, ces tirs destructeurs, c'était nouveau. Du vandalisme dangereux, de la rage.
Et moi, je ne savais pas encore que ce n’était que le début.
*D'après le convertisseur de l'INSEE, 10.000 F de 1965 représenteraient environ 103.000 F, si le franc était toujours en cours, soit 15.770 EUR

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