Chapitre 3 - Bonnie and Clyde ?

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Assis à mon bureau, je méditais sur ce que j’avais vu le matin même. Il était tard, la nuit brumeuse d’octobre avait déjà envahi la ville. Je me demandais, "mais, pourquoi Pont-Audemer ? Pourquoi une agence bancaire quelconque dans cette ville moyenne ?" et puis, "pourquoi pas ?".

La brutalité de cette attaque avait fait irruption au cœur des petites rues pavées de cette cité paisible, de ses ruisseaux qui se faufilaient entre les maisons à colombages. Elle avait franchi ses petits ponts ornés de jardinières remplies de fleurs, et bouleversé la tranquillité de ses habitants.

Les malfrats s’étaient enfuis et avaient abandonné l’ambulance, auparavant volée à une clinique. Les gendarmes avaient quadrillé le marais Vernier à leur recherche, mais en vain. J’avais entendu parler de cet endroit où je n’avais jamais eu l’occasion d’aller. A perte de vue, il y avait, parait-il, des prairies où des chevaux paissaient paisiblement, des étangs bordés d’arbres, nulle maison à l’horizon, aucune trace de présence humaine. Personne ! Un désert, mais un désert verdoyant et paisible, comme peut en offrir parfois la Normandie. La cachette idéale.

Les fermes alentours avaient été fouillées, ainsi que les maisons de Saint Opportune La Mare, le village le plus proche, mais sans succès. Où se cachaient-ils ?

J’avais extrait la photo anthropométrique de Cacheux du tiroir des fichiers. Une photo de face et une de son profil droit. Elle était assez ancienne. Son visage aux traits émaciés, le regard fixe de ses yeux profondément enfoncés, avec cette lueur indéfinissable dans ses prunelles, suscitaient l'inquiétude. Je me demandai ce que Marie pouvait lui trouver.

J'étais également fasciné par cette blonde charmeuse qui trompait bien son monde. Une vamp qui paraissait agir par cupidité, et qui pourtant s’avérait folle. Sa personnalité semblait double. Souffrait-elle de schizophrénie ? Je n’étais pas un spécialiste pour le dire.

Puis, je me mis à réétudier mes notes. Il me fallait absolument dactylographier ce fichu rapport.

Le témoignage de Mme Fromentin était le plus complet de tous. Elle avait quasiment tout vu de bout en bout. Celui du jeune homme, caché dès le départ sous la caisse, l’était moins. Il avait surtout entendu des bruits, le rire hystérique et l’étrange applaudissement de la femme complice.

Deux témoignages, issus de visions différentes, mais complémentaires. Quant au directeur… il ne faisait que comptabiliser les dégâts : dix mille francs de la caisse envolés et une agence dévastée. Il ne prenait pas en compte la peur ressentie par ses employés.

Et puis, il y avait la voix nasillarde, les masques de Bambi et de Mickey, et les tirs dans le plafond et sur la devanture. Tout cela formait un étrange cocktail surréaliste.

Ce hold-up avait été brutal et mené rapidement. En quelques minutes. On avait frappé vite et fort, laissant tout le monde dans la sidération. Le moment était bien choisi. L’ouverture, là où on se méfie le moins, là où les employés se disent "bonjour" alors que les clients ne sont pas arrivés et que tout est encore calme. Heureusement, sinon, cela aurait été pire. Il y aurait peut-être eu des morts, ou une prise d'otages.

Entretemps, l'inspecteur Martineau entra et s’affala sur son siège, posant ses pieds sur la table.

— Quelle journée ! Je suis vanné ! s’exclama-t-il en bâillant bruyamment.

Je commençai à taper. Le bruit de la machine résonnait dans la grande pièce. Lorsque je vis Martineau retirer brusquement ses pieds, je compris que le commissaire était entré, entouré de ses volutes de gauloise bleue. Percevant l'odeur de sa cigarette, je détectai sa présence derrière moi.

— Drôle d'affaire, n’est-ce pas ?

Sa voix était plus grave que d’ordinaire, son ton plus désabusé. J’y percevais la fatigue d’une longue carrière. Je levai le nez de ma machine et tournai la tête vers lui. Il s’avança et s’assit sur un coin de mon bureau.

— Vous vous rappelez, Martineau ? L’attaque du Crédit de Normandie à Rouen en 1958. Pareil ! Rapide, efficace ! Cette fois-là, on avait attaqué un fourgon de convoi de fonds au moment où il livrait l’argent à la Banque. Résultat, deux passants blessés par des balles perdues, un convoyeur décédé et des millions disparus dans la nature. Un bilan pas terrible !

— Ah oui ! observa Martineau. Je m’en souviens bien. Nous étions sur les dents, mais nous n’avions jamais pu l’attraper, lui et sa bande.

— Et non ! constata Renouf. Bertier s’arrachait les cheveux à cette époque. Heureusement, il lui en reste encore.

Je le regardai. Il vit mon air surpris.

— Ah, c’est vrai ! reprit-il. Gilbert, vous étiez encore à l’Ecole de Police ! A l’époque, on avait déjà soupçonné Cacheux. Mais on n’a jamais pu mettre la main dessus. Il nous filait entre les doigts. Il y en a eu plusieurs comme cela, des attaques. Cacheux nous a tenu la dragée haute pendant un long moment. Un de nos plus gros échecs !

Il tira sur sa cigarette, fit des ronds de fumée et poursuivit :

— Puis, il a disparu de la circulation. Caché, le Cacheux ! Pendant quelques années, il ne faisait plus parler de lui. Effectivement, après tout l’argent qu’il avait dérobé… Pourtant, avec cette histoire de fausse monnaie impliquant Pierre Malandain, il semblait avoir repris du service, en prenant moins de risques. Et voilà tout à coup que le tigre se réveille… Je me demande bien pourquoi. Manquerait-il à nouveau d'argent ?

— Je vais vous dire quelque chose de bizarre, me hasardai-je. Marie Malandain faisait bien partie de la bande. Les témoins disent avoir vu une femme, qui riait et qui applaudissait. Elle avait l’air complètement folle. D'ailleurs, tout est fou dans cette histoire.

— C’est rare que des femmes participent aux hold-up. En général, elles sont plutôt en retrait, se contentant de jouer le rôle de la petite amie. Mais, si elle est folle...

— Et, comme Marie est la maîtresse de Cacheux, elle a pu l’influencer, avoir une emprise. Ils seraient tous les deux devenus une sorte de couple, du genre… Bonnie and Clyde, qui frapperaient vite et fort, et surtout, marqueraient les esprits.

— Ça, c’est la meilleure ! Toujours votre esprit romanesque… Des Bonnie and Clyde normands, alors !

Son visage se fendit d’un large sourire. Je poursuivis mon raisonnement.

— Elle, dans sa folie, lui, amoureux d’elle et prêt à tout pour lui plaire… Ils s’entraîneraient l’un et l’autre sur la pente du crime et chercheraient à impressionner les gens en menant des actions brutales.

— Ça ne réussirait donc pas à Cacheux, l’amour ! Et si en plus il devient aussi fou qu'elle...

Renouf et Martineau se mirent à pouffer. Je me sentis idiot. Tirant une nouvelle fois sur sa cigarette, le commissaire retourna dans son bureau, les épaules encore secouées par son rire silencieux.

— Pfff ! Bonnie and Clyde ! s’exclama Martineau. Elle est bien bonne, celle-là ! Allez ! Bonsoir, mon vieux et fais de beaux rêves… ou sinon, si tu a des insomnies, écris donc des romans à l’eau de rose.

Se levant, il me tapa sur l'épaule d'un air condescendant. Soupirant, pensant que je ne manquais jamais une occasion de me rendre ridicule, je me remis à taper mon rapport tandis qu’il enfilait son manteau pour partir.

Ma tâche finie, il était temps que je rentre chez moi pour retrouver ma petite femme chérie et mon chérubin de six mois. Six mois déjà ! Eux, au moins, ils me prenaient au sérieux. Du moins, je le crois.

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