Chapitre 4 - Cacheux or not Cacheux ?
Le surlendemain, nous avions rendez-vous tous les trois au Palais de Justice afin de faire le point avec le procureur. Je n’ai jamais décrit ces lieux. Et pourtant, ceux-ci sont chargés d’histoire.
Le commissariat se situant à deux pas de là, nous nous y rendions souvent à pied, en vingt minutes. C’était plus rapide qu’en voiture.
Gagnant la place du Maréchal Foch, nous fûmes rapidement en vue de de sa magnifique façade gothique.
Ce palais du XVIème siècle, abritait autrefois l’"Echiquier de Normandie". Devenu "Parlement de Normandie" sous François 1er, puis faisant fonction de palais de justice à la Révolution, il fut agrandi au XIXème siècle, gagnant sur les rues adjacentes.
Il fut malheureusement ravagé deux fois pendant la deuxième guerre mondiale. La première lors d’un bombardement de grande ampleur sur Rouen et son agglomération, dit de la "semaine rouge" en mai 1944 et la deuxième, le 26 août, avant la libération de la ville. Le corps de logis central de style Louis XII avait été presque entièrement détruit. Seuls les murs de pierre étaient restés debout. Sa fine architecture de style gothique flamboyant, ses lucarnes et ses dentelles de pierres avaient pourtant résisté. Cependant, la restauration de cette partie du palais, commencée après la guerre, n’était pas encore achevée.
Nous étions arrivés à l’heure. Longeant les interminables couloirs pleins de courants d’air, salués par les gardes en faction et après avoir monté un imposant escalier, nous pénétrâmes dans le bureau lambrissé du procureur, garni de ses impressionnantes bibliothèques.
Farcy, égal à lui-même, souriant et bon vivant, trônait derrière son bureau, entouré de ses piles de parapheurs. Je lui trouvai un aspect « churchillien » la bonne humeur en plus et l'alcoolisme en moins. En vieillissant, il gagnait en largeur ce qu’il perdait en hauteur. Des tasses de café vides témoignaient de son addiction à cet excitant, lui permettant de tenir le coup tout au long de ses journées, et de remplacer le cigare qu’il avait fini par abandonner, sur l'ordre insistant de son médecin.
Il nous invita à nous asseoir, sous le concert des coups de marteau résonnant dans le bâtiment.
— Les restaurations reprennent, observa-t-il. Que voulez-vous, nous devons en endurer les désagréments, pour retrouver notre beau palais, tel que nous l’avions connu.
Il soupira. Renouf lui jeta un regard qui en disait long. L’ombre de la guerre mondiale et de ses destructions planait encore sur Rouen. Ils avaient environ quarante ans tous les deux à cette époque et ils avaient vu tout ce en quoi ils croyaient réduits à néant, les murs, comme leurs convictions.
Puis il dialogua avec le commissaire.
— Alors, cette attaque de banque à Pont-Audemer ?
— Nous sommes allés sur les lieux, ce n’était pas très beau à voir. Avant de partir, les gangsters ont littéralement détruit l’agence en tirant avec leurs fusils mitrailleurs et repartis avec dix mille francs !
— A-t-on retrouvé des indices ?
— Rien, à part le rapport de la balistique qui nous informe que l’attaque a été menée avec des armes lourdes, confirmée par les témoins. Cela semble n’avoir duré que quelques minutes.
Farcy réfléchit.
— Une attaque-éclair alors ! Rapidité, efficacité, brutalité ! La marque de Cacheux, assurément. Mais ce qui m’étonne, c'est qu'ils ont mitraillé l’agence à la fin ! Une telle rage...
— Cacheux était rapide et précis et souvent brutal. Mais il ne saccageait rien. Toutefois, il y a déjà eu des morts dans ses attaques. Rappelle-toi, l'histoire de l'attaque du fourgon des convoyeurs à Rouen.
— Oui, certes, mais est-tu sûr que c'est bien Cacheux ?
— Ma foi... Il peut avoir changé, être plus enragé.
— Alors, Docteur, quel traitement préconisez-vous contre la rage ? plaisanta-t-il, Un vaccin ?
— Comme d’habitude, pour commencer, collecte de renseignements, et filatures ! Lenormand et Martineau vont s’y mettre.
Je tentai de prendre la parole au sujet de Marie.
— Et il y avait aussi une femme parmi eux. La description de son comportement me fait penser que cela pourrait être Marie Malandain.
— Marie Malandain, la fille adoptive de Lemarchand, l’ancien policier et homme d'affaire véreux ? Celui qui a assassiné Bernard Malandain et dont elle serait la complice ? Décidément, le crime est devenu contagieux, une vraie affaire de famille.
— Rappelez-vous, elle s’était enfuie avec Robert Cacheux et elle était plutôt pas bien dans sa tête.
— Oui, je m’en souviens. C’est toujours un aspect encore non résolu dans cette sordide affaire, qui vous a concerné personnellement. Je dois admettre que vous vous en êtes bien tiré, malgré tout.
Un silence gêné s’installa quelques secondes. Pendant cette enquête, j’avais fait l’objet de deux tentatives de meurtre et j’avais découvert que la victime était mon propre père, que j'avais deux demi-frères dont l'un s'était retrouvé en prison et une demi-sœur. Ça faisait beaucoup.
Martineau, prit soudain la parole, peut-être pour essayer de détendre l’atmosphère, et tenta en même temps de se faire valoir à mes dépends.
— Lenormand les comparerait tous les deux à Bonnie and Clyde. Aussi zinzins qu'eux. Quelle rigolade ! Vous ne trouvez pas ?
Mais Farcy prit un air sérieux.
— Martineau ! Vous vous croyez drôle ? Des Bonnie and Clyde normands ? Espérons que non ! Ces personnages ont semé la terreur et la mort en Amérique dans les années 1930. Ils ont été poursuivis par le FBI sur cinq états. Espérons que l’on n’en viendra pas jusque-là !
Et si la suite lui prouvait le contraire ?

Annotations
Versions