Chapitre 5 - Pensées du matin, chagrin

5 minutes de lecture

Le lendemain matin, pensif, j’étais en train de prendre mon petit déjeuner pendant que Sophie, mon épouse, donnait le biberon à Jérôme. Je touillais sans cesse mon café au lait, le regard plongé dans le liquide brun, espérant inconsciemment y trouver une réponse, comme une diseuse de bonne aventure tenterait de voir l’avenir dans du marc de café.

Mais à part le vague reflet de mon visage, je n’y voyais pas grand-chose.

Depuis deux jours, cette affaire m’avait plongé dans d’intenses réflexions. Ma comparaison avec le périple sanglant de Bonnie and Clyde pourrait paraître exagérée. Cependant, mon intuition m’incitait à rechercher les antécédents de ce truand et de sa compagne, afin de les comprendre, puis de prévoir ce qui pouvait arriver ensuite. Une probable escalade de la violence.

Le commissaire n’en voyait pas vraiment l’utilité et Martineau avait commencé à courir les indics, tentant de les interroger sur le lieux où Cacheux et sa bande pouvaient se terrer. Moi, je préférais réfléchir sur la psychologie du meneur et de sa belle.

— Alors, Lenormand, quand t’y mettras-tu à la fin ? me demandait-il incessamment.

Je procrastinais. Je préférais savoir qui était ce Robert Cacheux plutôt que de lui courir après, en vain. Le loup finira bien par sortir du bois un jour ou l’autre.

D’ailleurs, les gendarmes avaient quadrillé le Marais Vernier, et sillonné les 4.500 hectares de ce paradis verdoyant, sans succès. Puis, ils avaient exploré toutes les coquettes villas à colombages, toutes les chaumières, ainsi que les villages voisins et interrogé les habitants, en vain. Ayant abandonné l’ambulance volée à l’hôpital de Pont-Audemer, ils s’étaient volatilisés.

Le Marais Vernier. Mon esprit se mit à vagabonder. Je m’étais jadis rendu là-bas. C’était un havre de paix, entre terre et eau, telle une Camargue verdoyante. Il y avait des prairies humides déclinant toutes les variations de vert jusqu’au jaune, dans lesquelles paissaient des vaches paisibles et des chevaux blancs, de robustes camarguais. Il y avait aussi des petits canaux bordés de saules têtards et une grande mare, ou plutôt un lac, qui avait donné son nom au village de Sainte-Opportune-La-Mare, situé à l’est de ce territoire. Ce plan d’eau était parsemé de roselières, comme des bouquets aquatiques déposés çà et là.

Je m’en souvenais comme si c’était hier. C’était l’immédiat après-guerre, lorsque, ayant tout perdu dans les bombardements de 1944, nous nous étions réfugiés à Honfleur chez une cousine. Un beau dimanche, Bernard Malandain, un résistant qui avait opéré sous le nom de Michel Aurilly, nous y avait emmenés pique-niquer dans sa Traction, ma mère, mes grands-parents, et moi, ainsi que la cousine. Nous étions plutôt serrés dans la voiture, mais tellement heureux. Puis, dans un pré, à l’ombre des saules, nous avions sorti une vieille couverture à carreaux et étalé nos victuailles, achetées aux fermiers du coin.

Je me souvenais du pop du bouchon lorsque la bouteille de cidre fut ouverte, et de son jet, comme une source jaillissante. Craignant d’en gaspiller, nous avions immédiatement tendu nos verres pour le recueillir et mon parrain les remplissait en riant. Je me souvenais de cette odeur de pomme, de la fraîcheur de cette boisson, de son doux pétillement, de nos cris de joie, celle de vivre sans crainte et de trinquer à la liberté retrouvée. Les taches mouvantes du soleil sur la couverture, ses rayons filtrant à travers les feuilles agitées par le vent, ce tableau digne d’un Renoir me revenait en force.

Ce pique-nique s’était prolongé par un tour dans la campagne et j’avais marché avec mon parrain, côte à côte, en chantant. C’était l’une des dernières fois où je l’avais vu. Depuis, silence radio, jusqu’à ce que j’enquête sur sa mort tragique il y a un an, et que je découvre la terrible vérité…

J’avais dix ans. Cette journée mémorable était restée intacte, ancrée dans ma mémoire, comme l’image d’un paradis perdu, avec ma famille qui, irradiait de bonheur. Et surtout ma mère, morte trop tôt. Y repenser me faisait à la fois chaud au cœur et me remplissait de nostalgie.

Ça y était. J’avais les yeux qui piquaient et ce souvenir à la fois triste et tendre me fit soupirer. Jérôme, six mois, bientôt sept, de nouveau assis dans sa chaise haute, ouvrit de grand yeux étonnés, et esquissa une petite moue de surprise. Les mimiques des bébés sont incroyablement expressives et souvent comiques. Alors, craquant devant sa drôle de petite bouille, je ne pus m’empêcher de me lever et, de le prendre dans mes bras et lui faire un câlin, comme pour me consoler moi-même.

Je le serrai bien fort. Je sentais ses cheveux fins me chatouiller les joues. Je sentais arriver des flots d’amour pour lui. "Oh Mon fils ! Je serai toujours ton père. Jamais je ne t’abandonnerai, quoi qu’il arrive". Mon gamin semblait lire dans mes pensées. Il s’écarta de moi. Me regardant fixement, il me gratifia de son grand sourire édenté et de ses mains, tenta de saisir mon nez. Je le reposai dans sa chaise tandis que Sophie s’étonnait de cette étreinte subite.

— Ga-ga ! s'exclama le bébé, tapant vigoureusement sur le montant de la chaise avec une cuillère en bois.

Nous en étions déjà aux vocalises. Il essayait toutes les consonnes, mais ne connaissait encore qu’une seule voyelle. Le A. C’était un bon début. On aura droit plus tard aux consonnes combinées aux E, I, O et U.

Oui, gaga ! C'est vrai ! Ton père devenait gaga à cause de toi, gaga aussi avec cette enquête qui, une fois de plus, frisait l’obsession.

— Bois donc ton café, il va refroidir ! me dit Sophie. Décidément, je te trouve bien bizarre ce matin.

J’obéis à son injonction et me hâtai de boire ce breuvage, presque froid, d’ailleurs. Je fis la moue.

Elle me regarda attentivement.

— Tu es même encore plus bizarre que d’habitude.

Je reposai le bol, une fois vide. Je n'osais avouer les souvenirs remontés brusquement en surface.

— Je suis préoccupé par cette nouvelle enquête.

— Le hold-up de Pont-Audemer ?

— Oui. Les truands sont en cavale. On ne les a pas retrouvés. J’ai bien peur que les attaques ne continuent. Le butin récolté n’est pas suffisant pour qu’ils s’arrêtent. Et puis… il y a une folle qui les accompagne. Marie Malandain.

— Celle qui… ?

— Oui, celle qui… !

Je m’arrêtai un instant et repris.

— Mais plutôt que de me fatiguer à leur cavaler après, je préfèrerais comprendre ce qu’ils peuvent avoir en tête. Et pour cela, connaître un peu leur passé. Je vais me plonger dans les archives de la police. D’abord, retrouver le dossier de Cacheux et son histoire, et puis, enquêter sur le passé de Marie Malandain.

— Tu crois que ton commissaire sera d’accord ?

— Je ne pense pas. Il existe des experts en criminologie et je suis loin d’en être un, et nous n’en disposons pas. Néanmoins, je vais quand même tenter cette approche.

Ayant fini mon petit-déjeuner, je déposai un tendre baiser sur sa bouche et j'enfilai mon manteau.

— Sois prudent ! me dit-elle.

Une fois dans la rue, je démarrai ensuite ma Deudeuche et je pris le chemin du commissariat, évitant la petite route qui longeait les étangs. Depuis mon accident de l’année dernière, ma voiture, aux freins et à la direction sabotés ayant plongé dans un plan d’eau avec moi à son bord, j’éprouvais une certaine appréhension. Cette crainte finira sûrement par disparaître avec le temps.

En attendant, je faisais un détour pour prendre directement la nationale, me mêlant aux autres véhicules, ceux des braves gens qui allaient travailler et faire tourner l'économie. C’était plus long, mais plus sûr.

Direction, pour commencer, le service de la documentation criminelle…

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire KatieKat ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0