Chapitre 6 – L’enfance de Robert Cacheux

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Je consultai alors les archives de la police judiciaire. La liste froide et impersonnelle des exactions de Robert Cacheux, ajoutée aux nombreux rapports de police, le montraient comme un être insensible et dangereux. D'abord arrêté pour des cambriolages qui lui avaient fait purger des peines de prison, il avait récidivé, jusqu’à mener des actions à la violence croissante. Les attaques à main armée faisaient partie de son palmarès au cours d'une d'entre elles, il y avait eu une victime. Un convoyeur. Puis, à compter de 1960, il n’avait plus parler de lui jusqu’au jour où il ressurgit lors de l’affaire Malandain avec une histoire de fausse monnaie, une enquête qui m’avait personnellement concerné, mais dont il n’était pas le principal suspect.

Je regardai de nouveau sa photo anthropométrique. Son long visage osseux, ses yeux profondément enfoncés dans les orbites me fascinaient. Il avait vingt ans sur cette photo et aujourd’hui, il en avait trente-cinq. Avait-il toujours cet air sauvage ?

Alors, j’envisageai, sans en parler à ma hiérarchie, d’interroger celui qui lui ressemblait le plus : son frère jumeau, dont l’existence était mentionnée dans les rapports et grâce à qui je pourrais reconstituer le fil de sa vie. Il me fallait agir vite, avant que Renouf n’aie l’idée d’en faire autant et je ne pensais pas que lui et Martineau, ou d’autres inspecteurs, ne fassent dans la douceur.

Un beau matin, après avoir garé ma Deudeuche dans sa rue, je frappai à la porte de son domicile. Il n’avait pas changé d’adresse et résidait toujours à Lillebonne. Lorsqu’il vit ma plaque de police, il tenta de refermer sa porte à mon nez et à ma barbe. Puis, il l'entrouvrit. Soupirant de lassitude, il paraissait désenchanté, désabusé. Encore un interrogatoire au sujet de son double maléfique ! Les journalistes et les policiers l’avaient maintes fois harcelé.

— Non ! Je ne sais pas où il est, m’avait-il dit sans préambule, et je ne veux pas le savoir ! Je n’ai rien à voir avec cette attaque de banque !

— Je ne viens pas pour cela. Enfin, pas tout à fait. Je souhaite simplement mieux le connaître et comprendre le pourquoi du comment.

Surpris, il ouvrit sa porte un peu plus.

— Pourquoi voudriez-vous le comprendre, alors que vous voulez l’arrêter ?

— Il faut l’arrêter, avant qu’il ne commette l’irréparable, l’attaque de trop, et qu’il y ait des morts. Vous pouvez peut-être m’aider.

Poussant un profond soupir, il me laissa entrer

Louis lui ressemblait, mais avec un visage plus doux. Il se tenait légèrement voûté, la poitrine creuse. D’apparence fragile, il faisait plus que son âge et portait des lunettes. Lorsque je l’interrogeai sur sa profession, il me dit être employé dans un magasin et que sa parenté malheureuse lui avait fermé beaucoup de portes. Et la dernière attaque de la banque lui avait porté préjudice. On l’assimilait toujours à ce frère maudit et aimé à la fois.

Nous discutâmes un long moment. Sa défiance diminuant, il me montra quelques photographies de famille où l'on le voyait, avec son frère et ses parents, un petit château en arrière-plan. Celles qui avaient pu être sauvées de la destruction.

C’est étonnant comme la vie peut nous changer. De vrais jumeaux au départ, avec une forte ressemblance, ils avaient évolué différemment. Adolescent, Robert était un jeune garçon robuste, déterminé, Louis, à côté, semblait s’être déjà légèrement rabougri.

— Et vos parents ? demandai-je.

— Ils sont encore en vie. Mais, ne leur parlez surtout pas de Robert. Vous rouvriez une plaie qui a du mal à se refermer. Je ne suis pas sûr qu’ils vous ouvrent leur porte, sauf sous la contrainte.

Il soupira et reprit :

— Malgré tout, j’aime toujours Robert. Il est comme une partie sombre de moi-même. Et, je le comprends parfois. Je vous choque ?

Je lui fis signe que non.

— Vous semblez intelligent et vous avez une bonne tête. Vous n’êtes pas comme les autres flics qui m’ont brutalement harcelé. Je sens que je peux vous parler, en toute franchise.

Alors, il se laissa aller aux confidences. Peut-être y trouverai-je une explication à tout cela, voire des indices ?

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Le 8 janvier 1930, Marie Cacheux, née Dumoulin, cuisinière, donna naissance à deux jumeaux, Robert et Louis. Son époux, Jules Cacheux, était, depuis quelques années, le chauffeur des riches Clamorgan-Néel, propriétaires d’un château situé près de Toutainville, à une dizaine de kilomètres de Pont-Audemer.

Tombé amoureux de la jolie Marie, il avait fini par l’épouser. Au moment de la naissance de ses garçons, il conduisait avec bonheur la toute nouvelle Hotchkiss de ses patrons, une luxueuse voiture noire et bordeaux, devenue depuis une automobile de légende.

Les premières années de Robert et de son frère furent heureuses. Ce château de taille modeste et à la façade claire, construit au XIXème siècle et qui abrita ses jeunes années, comprenait trois étages, dont un sous les combles de son toit en ardoise et flanqué d’une tourelle à sa droite.

Jules et Marie disposaient d’une petit logement, à l’écart du château où ils avaient coulé d’heureuses années.

Pendant leur prime jeunesse, Robert et Louis gambadaient dans les allées du parc, en compagnie des enfants du châtelain, René et Adèle, sensiblement du même âge, parmi les sapins et les araucarias, appelés couramment "désespoir du singe". Cet arbre ornemental originaire d’Amérique du sud, possède des branches hérissés d’écailles triangulaires empêchant toute tentative d’y grimper.

De temps à autre, ils allaient tous les quatre sur les bords de la Risle, musarder et pêcher et revenaient fourbus et contents de leurs escapades, tandis que Marie cuisinait des tartes aux pommes dont elle les régalait.

Les années s’écoulèrent ainsi, joyeuses, insouciantes et heureuses. Aucune différence n’existait entre René et Adèle et les deux garçons, le maître des lieux et son épouse les traitant tous avec autant de bienveillance et de bonté.

Mais la guerre frappa, amenant tout son cortège de malheurs. Jules fut mobilisé en septembre 1939 puis fut rapidement fait prisonnier en Allemagne. 1940 vit l’arrivée des troupes d'occupation, la réquisition du château, et leurs habitants furent chassés, purement et simplement. Dans la tourmente, nul ne sut ce que devinrent les Clamorgan-Néel.

Marie, ne trouvant pas de travail ni de secours dans les fermes, dut s’exiler avec ses deux enfants à Rouen. Comme on manquait de bras, elle réussit à être embauchée en tant que cuisinière dans l’hospice général de Rouen, fondé en 1602, tenu par des religieuses et à qui on donna en 1953 le nom de Charles Nicolle, un microbiologiste né à Rouen récompensé par le prix Nobel de médecine en 1928.

L'établissement avait recueilli au XIXème siècle neuf cents enfants abandonnés. Une plaque commémorative en fait mention, apposée sur une tour, appelée "la tour d’abandon".

La famille vivotait dans une mansarde, seul logis qu’ils avaient pu dénicher. Se loger était difficile, une partie de Rouen ayant été détruite en juin 1940, lors d’un incendie provoqué par un combat de chars opposant les armées française et allemande, ravageant le quartier situé entre la cathédrale et les quais.

Mais en 1942, à cause de leurs mauvaises conditions de vie, le manque de nourriture et la promiscuité, Louis attrapa la tuberculose et fut envoyé à l’hôpital où travaillait sa mère. Il avait douze ans. Il guérit au bout d’un an et revint vivre avec les siens. Mais toute sa vie, sa santé restera fragile.

Et la vie continua, bon an, mal an, sous la dure loi de l’occupation, jusqu’à la fameuse semaine rouge de mai 1944 au cours de laquelle une bonne partie de Rouen fut bombardée par les alliés en vue de préparer les débarquements, faisant cinq cents morts et vingt mille sinistrés, dont les Cacheux.

Ayant trouvé refuge à la campagne dans une ferme aux environs de Jumièges, les jeunes garçons et leur mère vécurent ainsi jusqu’à la libération de Rouen, le 30 août 1944.

Comme bien d’autres endroits, c’est avec des sentiments mitigés que les habitants accueillirent leurs libérateurs dans la ville en ruines. La joie, la douleur, mais aussi la rancœur se mêlaient au soulagement. La libération avait laissé aux Normands un arrière-goût amer.

Jules ne fit son retour qu’en mai 1945, portant l’uniforme marqué des initiales KG, Krieg Gefangener. Sa femme et son fils vinrent l’accueillir à la gare de Rouen. Il était amaigri, changé, ayant subi des conditions de vie extrêmement difficiles, mais vivant. Il avait côtoyé dans le train des déportés, en habit rayé, qui ne faisaient guère plus de trente kilos. Certains étaient si faibles qu’on devait les soutenir. Il se rendait compte qu’il avait eu de la chance, la faim, l’humiliation et la promiscuité étant sans commune mesure avec ce qu’avaient vécu ces malheureux. Il retrouva vite du travail dans le bâtiment. Il y avait fort à faire, tout un avenir était à construire.

Voilà ce qu’avait vécu Robert. Comme moi, il avait eu son enfance saccagée par la guerre. Au fur et à mesure de ce que j’apprenais sur lui, je sentais une connivence se nouer entre nous, bien que je n’approuvais pas ce qu’il avait fait par la suite. Disons que je comprenais un peu mieux son parcours.

Quel événement l’avait donc fait basculer, fissurant quelque chose de profond en lui, l’entraînant dans la voie de la délinquance ?

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