Chapitre 7 – L'humiliation
5 septembre 1944.
Postés en haut de la colline, Louis et Robert contemplaient la vue plongeante sur Rouen en ruines. Ils se tenaient tous les deux côte à côte, ne pouvant détacher leur regard de cette désolation. La cathédrale, privée de sa toiture, exhibait sa tour Saint-Romain dont il ne restait qu’une façade aux ouvertures donnant sur le vide, les immeubles, leurs toitures éventrées ou leurs pans de murs noircis, les véhicules, les amas de leurs ferrailles calcinées. Et des montagnes de gravats, partout.
Le port, les quais n’existaient plus, des morceaux des tabliers des ponts détruits pendaient, à moitié immergés dans la Seine.
Disparus l’Eglise Saint-Vincent, le Théâtre des Arts, les Nouvelles Galeries, le Palais des Consuls ainsi qu’une partie du palais de justice. L’Eglise Saint Maclou avait eu son chœur éventré. Plus d’un millier d’habitations avaient été réduites à néant.
Après les bombardements de fin mai, cinq cent mineurs venus du Nord étaient venus secourir les victimes bloquées sous les décombres. On retrouverait sûrement d’autres corps lorsque le grand déblaiement aura lieu.
Trois mois après, des odeurs de poussière et de métal chaud et parfois de mort, continuaient de planer sur la ville. Ceux qui étaient restés circulaient au milieu de ce chaos, comme ils le pouvaient, à pied ou à vélo. Les autres étaient partis, hagards, sur les routes, à pied, à bicyclette ou en voiture, cherchant un abri à la campagne, chez un cousin ou une connaissance, ou faisant confiance au hasard, dans une Normandie dont des villes ou parfois des villages entiers, de Rouen au Havre et jusqu'au Cotentin, étaient devenus de vastes chantiers de démolition.
Quelques jours plus tôt, les troupes canadiennes étaient entrées dans la cité, marquant la fin de l’occupation. Enfin ! avaient pensé les habitants. Enfin ! Mais la guerre continuait pas très loin. Le Havre subissait à son tour le pilonnage des alliés.
Mis l’abri près de Jumièges lors des derniers bombardements, Louis, Robert et sa mère étaient revenus prêter main forte. Les Sœurs avaient fait appel aux bonnes volontés car elles manquaient de bras. Ils avaient quitté la ferme qui les hébergeait et, trouvant une automobile qui pouvaient les emmener, ils avaient regagné Rouen.
Leur mère, ainsi que les deux garçons, distribuaient des repas aux plus démunis, à ceux qui avaient tout perdu, dont eux-mêmes faisaient partie. Logés dans l’hôpital, ils trouvaient dans cette tâche une raison de vivre, d’espérer, une raison de ne pas perdre… sa raison.
Parfois, les deux adolescents sillonnaient cette cité devenue anarchique. Ils se rendaient jusqu’aux hauteurs de la ville. Là, ils respiraient un air frais, ils s’extrayaient, pour un moment, de ce chaos.
Mais, ce cinq septembre-là, sur la colline, Louis avait flanché, en larmes. Robert l'avait pris dans ses bras. "Ne t’inquiètes pas, frérot, tout va bien. On s’en sortira. Tout recommencera. Papa reviendra.
Le père revint en mai l’année suivante, un retour peu glorieux, parmi les vaincus, mais il était revenu.
Normandie, hiver 1946.
Dure était la vie à Rouen, comme ailleurs. Les conditions s’avéraient encore plus difficiles qu’avant : les files d’attente interminables devant les magasins, les tickets de rationnement, le manque de logements... et d’autres plaies s’étaient ouvertes. Les fortunes déplacées, les réputations salies ou blanchies selon les circonstances, faisaient régner dans la population une atmosphère de défiance et de division.
Les Cacheux vivaient maintenant dans des baraquements provisoires. Ils se languissaient de revenir à Toutainville. Les Clamorgan-Néel étaient-ils retournés au château ? Marie travaillait encore à la cuisine de l’hôpital et Jules comme terrassier dans les chantiers de reconstruction et ils ne mangeaient pas toujours à leur faim.
Alors, un jour de congé de février 1946, il décidèrent de revenir au château, voir ce que celui-ci était devenu et s'ils pouvaient y reprendre leur place. Jules partit avec les deux garçons, maintenant âgés de seize ans, Marie resta à la maison. Ils prirent plusieurs autocars qui, empruntant les routes cahotantes d’après-guerre, les amenèrent à Pont-Audemer, puis ils se rendirent au château à pied. Une dizaine de kilomètres à effectuer, à lutter contre le vent glacial qui les faisait se courber.
Les deux garçons suivaient leur père en silence, le col relevé, la tête baissée. Ils arrivèrent devant la grille. Le Château apparut au fond, avec sa tourelle. Seulement, quelque chose avait changé. Une atmosphère d’abandon régnait. Les sapins avaient disparu, seuls les araucarias persistaient. L’herbe haute avait envahi le parc.
Ils franchirent alors la grille restée ouverte. Ils restèrent ébahis devant la bâtisse, presque méconnaissable. Les volets de fer, agités par le vent, couinaient sinistrement, pendant de travers et commençaient à rouiller. La façade semblait salie, fatiguée. Rien n’évoquait plus les rires d’enfants, les courses dans le parc, ni la Hotchkiss ronronnant sous la main experte de leur chauffeur.
Inquiet, le père frappa à la porte. Une femme inconnue leur ouvrit, une domestique revêtue d’un tablier sale. Elle les dévisagea d’un air dédaigneux et demanda ce qu’ils voulaient. Jules se présenta comme le chauffeur des propriétaires, les Clamorgan-Néel, et demanda si ceux-ci étaient revenus.
Elle les fit rentrer sans rien dire dans le hall qui empestait le tabac froid et le renfermé, remplaçant l'odeur de la tarte aux pommes et de la propreté, et partit les annoncer.
Un homme apparut, fumant un cigare et un verre à la main. Massif, la cinquantaine, mal rasé, il portait un peignoir sur ses vêtements et une coûteuse montre-bracelet au poignet. Il se présenta : Armand Viel, entrepreneur, nouveau propriétaire des lieux.
Il n’avait pas précisé la nature de ses activités. Mais, étant donné son allure, il semblait que sa fortune s’était constituée récemment, pendant la guerre. Le marché noir peut-être ? Et il avait tout du nouveau riche arrogant et mal éduqué.
— Pourquoi êtes-vous venu, Monsieur… Cracheux, c’est ça ?
Jules se redressa, piqué au vif.
— Cacheux. Je suis l’ancien chauffeur et je cherche du travail. Ma femme est cuisinière. J’espérais…
— Retrouver vos anciens patrons ? Pas de chance ! Ils ont bradé cette bicoque et sont partis à l’étranger. En Amérique, je crois. Et puis, je n’ai besoin de personne !
— Cette bicoque ? demanda Jules outré.
L’homme prit un air sarcastique.
— Je crains fort que les Allemands n’aient laissé le bâtiment en très bon état. Ils ont même abattu les sapins pour en faire du bois de chauffage.
— Et la voiture ? La Hotchkiss ?
— Une ruine. Bonne pour la casse. Elle pourrit dans la remise. Si vous la voulez, je vous la donne. Ça me débarrassera. Maintenant, partez ! Je n’ai pas de temps à perdre avec des gens comme vous, toujours à quémander. Allez chercher du travail ailleurs !
Puis, Viel s’approcha lentement et prit un ton doucereux.
— Vous savez, Cacheux, les temps ont changé. Fini, les richards avec leur armée de domestiques. Terminé, la belle vie ! Vous, vous n’êtes plus rien ici. Les domestiques, ça s’oublie vite. Vous devriez le savoir.
Robert sentit la colère monter, brûlante. Jamais on avait humilié son père.
— Vous n’avez pas le droit de lui parler comme ça ! lança-t-il, la voix tremblante.
Viel éclata d’un rire bref.
— Et toi, tu es qui, gamin, pour me dire ce que j’ai le droit de faire ?
Il se tourna vers Jules.
— Tenez donc votre fils. Il a le sang chaud. Mauvais signe, ça. Du gibier de potence en puissance ! Il finira un jour sous la guillotine !
Sa casquette entre les mains, Jules baissa les yeux. Un geste qui, pour Robert, fut un séisme. Il avait vu son père affronter des routes verglacées, des nuits entières au volant, pour des patrons exigeants mais justes, et sans jamais perdre sa dignité. Et voilà qu’un parvenu le traitait tel un chien. Etait-ce parce qu’il avait souffert, qu’il s’était retrouvé parmi les vaincus que celui-ci n’avait pas répliqué ?
Son cœur saignait, partagé entre la haine et le mépris.
— Nous allons partir, dit Jules d’une voix basse.
Viel hocha la tête, satisfait.
— Faites donc. Et n’oubliez pas : ce château n’a jamais été votre maison et ne le sera jamais.
Le jeune garçon sentit quelque chose se fissurer en lui. A la place de tout autre sentiment, apparut une rage, un bouillonnement de colère. Son visage se tordit, faisant apparaître un rictus de haine. Il semblait prêt à sauter à la gorge de cet homme et lui faire ravaler ces paroles.
Louis et son père jetèrent un regard effrayé à Robert. Ils ne l’avaient jamais vu dans cet état.
— Allons-nous en ! Allons-nous en ! ordonna Jules en poussant ses deux garçons dehors.
En sortant, Robert jeta un dernier regard vers la remise aux portes restées béantes, où la Hotchkiss dormait, abandonnée, rouillée, les pneus à plat et couverte de poussière. Le symbole de la fierté de son père et de leur vie d’avant, réduits à néant.
Il sut, à cet instant précis, qu’il reviendrait se venger. Trop de souffrances accumulées et, comme un point d’orgue, l’humiliation. Désormais, la rage ne quitterait plus son cœur. Plus jamais ! Puisqu’on lui avait promis la guillotine, il n’avait plus rien à perdre.
Il était bien trop tard pour rentrer à Rouen. Alors, tous les trois gagnèrent Toutainville à pied et se rendirent à l’auberge, sans échanger un seul mot.
Cette nuit-là, Robert ne put dormir. La rage le dévorait, comme un volcan en éruption dont la lave bouillante se déversait sur ses pentes, dévastant tout. Des envies de meurtres envahissaient son cerveau. Il avait tant vu de violences pendant la guerre et la violence en lui, jusque-là, restée endiguée, l’avait envahi.
Qu’allait-il faire ? Punir !
Il se glissa hors du lit où il dormait avec son frère. Celui-ci se réveilla.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— J’ai envie de pisser. Rendors-toi.
Louis se retourna sur le côté tandis que Robert se rhabillait.
— Tu te rhabilles ?
— Les toilettes sont dehors. Je n’ai pas envie d’attraper froid. Dis-donc, t’as pas une taf ?
— Dans la poche de ma veste. Il y a aussi mes allumettes.
— Je vais en profiter pour fumer un peu. Je me sens trop nerveux.
Les Canadiens leur avaient donné des paquets de cigarettes et ils avaient pris cette fâcheuse habitude. Il plongea la main dans la poche et trouva ce qu’il cherchait.
C’était ce que Louis m’avait raconté. Ayant étudié son dossier, je n’eus pas de mal à imaginer la suite…

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