Chapitre 8 - Basculement
Robert regarda un moment son frère qui s’était aussitôt rendormi. Il voyait pour la dernière fois son visage paisible. Son jumeau était comme un autre lui-même. Mais lui, il n'était pas en paix. Il comprit alors combien il avait changé. Quelques heures avaient suffi pour le transformer.
Puis, il sortit. Il avait auparavant repéré un bidon d’essence dans le garage de l’auberge. Y pénétrant par la porte restée ouverte, il le prit et le soupesa. A moitié vide, il contenait une quantité suffisante pour faire un feu de joie. Son visage s’éclaira d’un mauvais sourire.
Il prit un vieux vélo et fixa le bidon sur le porte bagage…
La Lune s'était levée. une brume fine s’accrochait aux branches des araucarias, les faisant perler. Robert, ayant abandonné la bicyclette à la grille, avançait d’un pas rapide, le cœur battant trop fort. L'astre éclairait faiblement le parc, mais c’était suffisant. Tout lui revenait en mémoire. Il se souvenait de chaque recoin du domaine, de chaque fenêtre mal ajustée.
La Hotchkiss apparut, silhouette fantomatique devinée dans l’obscurité de la remise, aux portes restées béantes. Il aurait voulu la caresser comme un animal blessé. On l’avait laissée mourir !
La colère remontait en lui, plus vive encore. L’humiliation de son père lui revenait à la gorge tel un liquide amer.
Il longea la façade jusqu’à la fenêtre de la buanderie. Comme auparavant, elle ne fermait pas correctement. Il l’ouvrit sans effort. Il y pénétra, bidon en main. Il savait qu’elle communiquait avec la cuisine. Il poussa la porte, traversa la cuisine et gagna le hall. Tout semblait silencieux.
Tournant le bouchon, sur le point de verser l’essence sur le dallage, il hésita, l’esprit frappé par une pensée subite. Il se revoyait, courant dans les couloirs avec Louis, René et Adèle. Une image des jours heureux.
Il réalisa alors la gravité de ce qu’il s’apprêtait à faire. Non, il ne pouvait pas détruire ainsi la maison de son enfance, même s’il en avait été chassé. La colère avait guidé ses pas jusqu’ici, puis elle était retombée.
Sur le point de commettre l’irréparable, il était revenu à la raison.
Soudain, il entendit l’escalier craquer. Viel apparut en haut, révolver en main. Il le regarda pendant quelques instant.
— Espèce de salopard ! Tu voulais mettre le feu, hein ?
Il se rapprocha, descendant l'escalier, l’air menaçant.
— Petite ordure ! Je vais te dénoncer aux gendarmes et tu iras en taule !
Paniqué, Robert s’enfuit par la cuisine où Viel le rattrapa. La table était remplie de vaisselle sale. Mû par la peur, le jeune garçon la souleva et la fit retomber sur l’homme qui s’écroula, inanimé, au milieu de la vaissele fracassée, la table pesant sur lui. Robert resta pétrifié quelques instants. Le bruit avait dû réveiller la maison.
Au bout de quelques instants, n'entendant aucun bruit et le coeur battant, il s’approcha du corps. Viel ne bougeait plus et ne semblait pas respirer. Alors, il prit son arme tombée à terre et l’enfourna dans la poche de son blouson. Puis il retourna dans l’entrée et reprit le bidon.
Ressortant par la buanderie, il courut dans la nuit, sans se retourner. C’était fichu. Il avait certainement tué ce type. On allait le dénoncer aux gendarmes et il irait en prison. Il fallait fuir, fuir à tout prix. Enfourchant son vélo, il s’enfonça dans la nuit. Quelques kilomètres plus loin, il jeta le bidon dans un champ et reprit sa course effrénée.
Mais il avait gardé son arme… Elle pouvait lui être utile en cas de danger. Il lui fallait seulement apprendre à s’en servir.
Tout en pédalant, il ressentait un pincement au cœur. Il avait tué. Il était devenu un fugitif. Il pensait à sa famille, qu’il allait abandonner, à tout jamais.
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Louis se réveilla tôt le matin. Il fut surpris de ne pas voir son frère. Il s’habilla en hâte et descendit dans la cour pour l'appeler. Pas de Robert non plus !
Jules entendit violemment frapper à la porte de sa chambre. Il venait d’avoir terminé de se raser devant le miroir accroché au-dessus du lavabo. Il cria : "un instant, j’arrive !". Après s’être essuyé avec une serviette, il alla ouvrir . Il trouva son fils inquiet : "Robert n'est plus là ! Je l’ai appelé, il n’est nulle part".
— Voyons ! Il ne peut pas être bien loin.
— Il était bizarre hier. Cette nuit, il s’est levé et il m’a dit qu’il descendait aux toilettes dans la cour et qu’il voulait fumer. Mais je m’étais rendormi aussitôt. Je ne sais pas s’il est revenu entretemps.
Louis, mettant la main dans sa poche, constata que les allumettes avaient disparu. Il frémit mais ne dit rien.
— Bon, on va demander au patron s’il l’a vu passer.
Lorsqu’ils descendirent, ils le trouvèrent en furie. Il se plaignait qu’on lui avait volé un bidon d’essence et son vélo. "Heureusement qu’il n’en restait plus beaucoup, mais quand même ! Voler du carburant alors qu’on en manque tant, et mon vélo par-dessus le marché !"
Jule se souvint de l’altercation d’hier avec Viel au château, l’apparence haineuse qu’avait pris le visage de Robert et son attitude butée et silencieuse toute la soirée. La peur subitement l'envahit.
Louis regarda son père avec angoisse. Son frère avait certainement fait une bêtise. L’essence, les allumettes disparues…
Soudain, on entendit un bruit de moteur. Un fourgon de gendarmerie apparut à travers la fenêtre. Une poignée de représentants de l’ordre entrèrent en trombe dans l’auberge.
— Nous recherchons un dénommé "Jules Cacheux" et ses deux fils, dit l’un d’entre eux.
— C’est nous, déclara Jules d’une voix blanche. Voici mon fils Louis.
— Et l’autre ? Où est-il ?
— Je ne sais pas, je le cherche partout depuis ce matin. Pourquoi ? Que se passe-t-il ?
Au fur et à mesure, l’inquiétude l’envahissait, lui serrait la gorge, l'empêchait de respirer.
— Cette nuit, le propriétaire du château a été attaqué chez lui. C’est sa femme de ménage qui l’a retrouvé inanimé ce matin dans sa cuisine. M. Viel est parti à l’hôpital. Il a fini par reprendre conscience et il a dit avoir vu votre fils dans le hall avec un bidon d’essence. Il l’avait poursuivi jusque dans la cuisine et son agresseur avait renversé une table sur lui. Il a même mentionné avoir eu une altercation avec lui hier après-midi. Alors, où est votre fils ?
— C’est certainement lui qui a volé mes affaires ! s’exclama l’hôtelier, se retournant vers Jules.
Puis, il s’adressa aux gendarmes.
— On m’a volé un bidon d’essence et mon vélo ! C’est sûrement lui ! Je l’ai trouvé bizarre, ce jeune homme. Il tirait une drôle de tête hier !
Jules sentit le sang se retirer de son visage. Sur le point de défaillir, il attrapa une chaise et s’y assit.
— Vous savez quelque chose, n’est-ce pas ? continua le gendarme.
— Nous ne savons rien, se lamenta Jules. Robert est parti cette nuit, sans rien dire.
Il s’arrêta et reprit, haletant.
— Pour M. Viel, c’est grave ?
— Il a un traumatisme crânien et quelques contusions. Mais il va porter plainte. Et nous, nous allons rechercher votre fils. Il est armé, il a volé un revolver. Quant au bidon d’essence, on ne l’a pas retrouvé. Heureusement, il ne s’en est pas servi.
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Robert avait pédalé toute la nuit, au hasard, sur la route obscure, éclairée par la lumière de sa dynamo. Après avoir atteint Foulbec, il bifurqua en direction de Berville sur Mer. Puis, épuisé, il avait caché le vélo dans un fossé et s’était endormi sur la bordure d’un champ. Après quelques heures de sommeil agité, il avait repris sa route vers le nord. Plus que quelques kilomètres. Il savait qu’il pourrait franchir la Seine au bac du Hode* pour rejoindre le Havre, où il tâcherait de se faire oublier dans la multitude. On avait sûrement besoin de bras sur les docks.
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Cela faisait trois jours que Robert trainait. Il s’était présenté sur le port, en quête d’un emploi. Un docker lui avait désigné du doigt une baraque sur le quai. Il s’y était rendu. Des militaires américains en uniforme se trouvaient à l’intérieur.
— What do you want kid ? avait aboyé l’un d’entre eux.
Robert l’avait regardé d’un air ahuri. Il ne comprenait pas l’anglais.
— Qu’est que tu veux, le môme ? avait redemandé l’officier avec son accent à couper au couteau.
— Euh, vous n’auriez pas du travail pour moi sur les docks ?
L’homme avait ri.
— Sorry boy ! You’re not strong enough for the job ! Get back to your ma and pa and leave us alone!**
Robert le regarda avec incompréhension.
— Get back ! Out you go ! *** avait crié le militaire en le repoussant dehors. Raus !
Il s’était mis à rire.
Raus ! Le jeune homme avait compris ce que cela voulait dire. Il l’avait tant entendu pendant l’occupation !
Il était reparti, déçu, le cœur gros. Ces Américains ! Ils étaient là, comme en pays conquis, mais ils ne valaient pas mieux que les Allemands.
Depuis, il survivait, volant des fruits aux étalages des marchés. Mais il ne pouvait pas se nourrir que de cela. La veille, il avait dérobé le sac à main d’une dame. Il s’était enfui à toutes jambes. Il avait pris le porte-monnaie et jeté le sac. Il n'y avait pas grand chose. Cependant, grâce à son butin, il avait pu s’acheter un peu de nourriture. Mais, de nouveau, il errait, le ventre vide.
C’est alors qu’il arriva près d’un bar, situé à proximité des docks. Soudain, affaibli, il perdit connaissance juste devant la porte...
* Le bac du Hode est l'endroit le plus en aval pour traverser la Seine. A cette époque, le pont de Tancarville et de Normandie n'existaient pas.
** Désolé, mon garçon ! Tu n'es pas assez costaud pour ce boulot. Retourne chez papa-maman et fiche nous la paix!
*** Rentre chez toi ! Dehors !

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