Chapitre 9 – L’Ecole du crime

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Lorsque Robert reprit conscience, il distingua en premier des visages inconnus se penchant autour de lui. Une jeune femme un peu trop blonde, maquillée comme une voiture volée, et deux types en costume chics, trop beaux pour être honnêtes et détonnant dans cette période d’après-guerre où les vêtements neufs étaient aussi rares que la nourriture. La plupart des gens ravaudaient leurs habits afin de les maintenir dans un état satisfaisant ou les recyclaient, retaillant ceux des aînés pour leurs enfants plus jeunes.

— Il est revenu à lui, le petit chéri ! s’exclama la femme.

— Alors, gamin ! On a des étourdissements ?

Robert, pâle comme un cierge mais sur sa défensive, se redressa brusquement sur la chaise sur laquelle on l’avait assis.

— Où suis-je ? demanda-t-il.

La tête lui tournait encore un peu.

— T’inquiètes, bonhomme ! On t’a mis en sûreté, dit l’un des deux hommes.

— Dis-moi, tu es maigre comme un coucou, remarqua l’autre. Depuis quand tu n’as pas mangé ?

— Je ne sais plus.

— Pauvre petit, on ne va pas le laisser comme ça ! s’exclama la femme. Il faut le nourrir !

— Bien sûr qu’on va lui donner à manger. Mais d’abord je voudrais savoir pourquoi un jeunot comme lui traine sur le port. C’est pas un endroit pour les mômes, ça !

— Je ne suis pas un gosse ! J’ai vingt et un ans !

— Bien que tu sois plutôt grand, ça m’étonnerait ! On te presserait le nez que du lait en sortirait encore. Tu t’es sauvé de chez tes parents ?

Robert refusa de répondre et garda obstinément la tête baissée.

— Réponds quand j’te cause ! Parce que moi, j’ai pas envie d’avoir des ennuis avec les flics pour détournement de mineur ! La maison Poulaga, j’connais, c’est pas des fréquentations à avoir !

— J’ai seize ans et je me suis échappé d’un orphelinat.

— Un orphelinat ! V’là aut’chose ! c’est vrai c’mensonge ?

— Oui, ils me battaient. Alors, je me suis enfui ! Dites, vous n’allez pas me dénoncer ?

— Tu nous as regardés ? Est-ce qu’on a des têtes de donneurs ?

— C’pauv’gosse, on va pas le renvoyer au bagne ! Y a qu’à le garder avec nous, suggéra l’autre.

— D’abord, comment tu t’appelles ? demanda le premier.

— Robert Cacheux !

— T’as des papiers ?

— J’en ai pas. Vous êtes des flics ou quoi ?

L’un des types s’énerva et commença à lever la main.

— J’vais t’en coller une, moi ! Nous prendre pour des flics ! C’est la pire des insultes que l’on nous a faites jusqu’ici. Est-ce qu’on a des têtes de flics, hein ?

— T’énerve pas, Riton ! dit l’autre, c’est qu’un môme. On lui fait peur, voilà tout !

Il s’adressa au jeune garçon en souriant, dévoilant une dent en or, et essayant d’avoir l’air le plus aimable possible.

— Ecoute ! T’as rien à craindre de nous. Et tu as l’air d’un mec à la coule. Mais ton histoire d’orphelinat, c’est du pipeau, on n’y croit pas une seconde. Tes parents t’emmerdent ? D’accord ! Tu t’es tiré de la maison ? D’accord ! Tu veux bosser, Ok !

— Je suis allé demander du travail sur les docks, ajouta Robert, toujours l’air buté. Mais les américains m’ont jeté dehors. Ils m’ont dit que j’étais pas assez costaud.

— Ça, c’est ce qu’il disent, les amerloques ! Mais en fait, ils craignent les vols. Alors ils ne veulent embaucher que les dockers qu’ils connaissent. Et puis, finalement, c’est vrai qu’avec ta carrure d’ablette…

Il hocha la tête pour appuyer son propos.

— Ouais, acquiesça Riton. Mais ces andouilles ne savent pas, ou font semblant de ne pas savoir, que certains soldats trafiquent encore. Alors des vols, il y en a quand même. Et nous, on a des combines. On connait des gens.

— Quels genre de gens ? demanda Robert.

— On voit que tu t’intéresses, c’est bien. On va d’abord manger, et puis après on t’expliquera…

Les deux voyous et la fille l’emmenèrent en auto dans un petit troquet enfumé en dehors du Havre, que les bombardements avaient miraculeusement épargné et où ils avaient leurs habitudes. Le patron, sans demander quoi que ce soit, les dirigea d'office vers la table du fond.

Robert était tombé sur le trio gagnant : Alphonse Le Goupil, trente ans, un grand maigre au visage plein de taches de rousseur, expert en entourloupes de tous genres, cambriolages, perçages de coffres, etc., Riton, un petit brun vindicatif, de son vrai nom Henri Marescot, trente-deux ans, roi du macadam, le chéri de ces dames, comme aurait dit Maurice Chevalier, qui ne dédaignait pas non plus les combines douteuses et le cambriolages, et Thérèse Pardieu, prostituée, protégée de Riton. Avec un nom pareil, on aurait pu lui donner le bon dieu sans confession. C’était une bonne fille de la campagne, gentille, et sans malice, aux cheveux oxygénés et au corsage rebondi et qui avait peut-être fricoté avec les Allemands.

Tous les trois étaient bien connus des services de police. Racolage pour Thérèse, proxénétisme pour Riton, escroquerie et cambriolages pour Alphonse. Les deux hommes avaient déjà tâté de la prison. La fille, prise lors de rafles, avait séjourné à plusieurs reprises dans la geôle du commissariat du Havre.

Robert, affamé, avalait goulûment sa nourriture.

— T’empiffres pas comme ça, tu vas être malade ! s’exclama Riton.

— On voit bien qu’il a faim, le petit chéri ! s’attendrit Thérèse, se penchant vers lui, les seins débordant un peu de son corsage.

Elle débordait, Thérèse. De bonté, et aussi par ses formes généreuses, enserrées dans des vêtements un peu justes. Elle couvait l’adolescent du regard. Robert, fasciné, lorgnait son décolleté entre deux bouchées.

— Alors, voilà ! Je t’explique, commença Alphonse. On a une combine avec l’un des chauffeurs. Un Noir qui conduit des camions. Il a accès aux entrepôts, notamment aux surplus, dont des tee-shirts, des bas nylon, des cigarettes et surtout, de l’essence. Mais, le trafic avec les dockers, c’est fini. Parce que l’année dernière, il y a eu un grave incident. Comme il y avait beaucoup de vols, les débardeurs avaient été sortis manu militari du hangar pendant l’heure du repas, sous prétexte qu’ils piquaient du matériel. Ils ont alors refusé de reprendre le travail l’après-midi et les officiers les ont virés comme des malpropres et leur ont retiré l’autorisation de travailler sur le port. Alors, maintenant, les gars ne veulent plus être mêlés à ça.

Robert s’arrêta de manger.

— Et pourquoi ce chauffeur trafique-t-il avec vous ? Pour de l’argent ?

— On voit qu’il n’est pas bête, le gamin ! observa Riton. En fait, le chauffeur, oui, on le paye, mais aussi on le tient par les… parce que, hum, comment dire ?

— Une histoire avec une femme d'ici, reprit Alphonse, qui n’était pas forcément d’accord pour… enfin si tu vois ce que je veux dire. Et il a peur d’être dénoncé. Tu sais comme ils sont, les ricains avec les Noirs… Et puis, Noir ou Blanc, pour ça, il risque la cour martiale et peut-être aussi la pendaison.

— C’est dégueulasse ! s’exclama l’adolescent qui avait compris. Vous en avez profité et vous lui faites du chantage alors !

— Tout de suite, les gros mots ! s'énerva Alphonse. Oui, c’est dégueulasse, mais abuser d'une fille, c’est dégueulasse aussi ! Et puis, il faut bien qu’on survive, nous autres ! Parce que la guerre, elle a beau être finie, on est toujours dans la mouise !

— Mais alors, moi, qu’est-ce que je pourrais faire ?

— Tu sais conduire ?

— Non !

— Alors, tu vas nous aider à transporter les marchandises. On les transbordera dans un autre camion et on ira les vendre à des connaissances. Tu vois, c’est pas sorcier !

— D'accord !

Ils trinquèrent à leur future collaboration. On lui avait donné du vin à boire et Robert se sentit un peu gris. Le soir même, le jeune homme connut, dans le giron accueillant de la toute dévouée Thérèse, sa première expérience, gratuite et initiatrice.

Ainsi commença l’entrée de Robert dans la délinquance. Tout doucement, par la petite porte, à la suite d’une rencontre fortuite avec des voyous, qui avaient eu la bonté de le recueillir alors qu’il crevait de faim. Il découvrait un monde inconnu, celui des marlous, des prostituées et des trafiquants, avec ses propres lois, son propre langage, dans lequel il était devenu une petite main, gagnant peu à peu les échelons dans cette école du crime.

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