Chapitre 10

5 minutes de lecture

J’avais fini de lire les rapports figurant dans les archives de Rouen concernant cette période. Les informations étaient incomplètes. Il me fallait aller consulter celles du Havre et pour cela, obtenir une autorisation que l’on ne m’accorderait certainement pas. J’avais mené cette enquête parallèle en douce, sans en référer à mes supérieurs. Et pourtant, je sentais qu’il était primordial de connaître le parcours de ce gangster et de savoir la raison de son retour à Pont-Audemer, son lieu de naissance et son port d’attache. Peut-être voulait-il liquider de vieux souvenirs douloureux, se venger de celui ou de ceux qui l’auraient humilié ?

Je décidai de faire appel à mes vieux copains de l’école de police : Pierre Dubosc et Gilles Hamel, mes complices avec lesquels j’avais fait les quatre cents coups. Tous trois natifs du Havre et exilés dans l’école de Police du Mont d’Or, près de Lyon, nous formions un trio infernal à l’humour potache, et pourtant, nous travaillions d’arrache-pied pour obtenir notre diplôme d’officier de police, nous faisant réciter à tour de rôle les articles du Code Pénal que nous devions connaître par cœur.

Le Code Pénal ! Ma bête noire ! J’avais du mal à en retenir les articles. Je préférais nettement les cours de criminologie, le sport et le tir, bien que je n’aimais pas utiliser mon arme de service. J’exécrais aussi les sports de combat, dans lesquels j’étais totalement nul. Trop lent, j’esquivais mal, je recevais souvent des coups de poing en pleine figure. Mes grands abattis me desservaient. Un jour, lors d’un entraînement, j’ai eu le nez fêlé. Mes yeux exhibaient deux coquarts et j'avais le nez en patate. Heureusement, après avoir dégonflé et grâce au pansement qui l’avait maintenu en place, il avait repris sa forme initiale. La mention "Pas assez agressif" figurait dans mes notations. Malgré mon intelligence assez moyenne, j’aimais mieux utiliser mon cerveau que mes poings ou mon arme.

Après la remise du fameux diplôme, mes deux complices avaient été mutés à la Police Judiciaire du Havre, tandis que je me retrouvai à Rouen. J’avais conservé leurs numéros de téléphone et je les appelai le soir, de mon domicile.

Je n’ai pas eu à faire jouer la corde sensible de l’amitié. Ce sentiment était toujours présent et mes amis semblaient tout prêts à me rendre service. Pierre, l’intellectuel de notre petite bande, alla compulser des archives vieilles de vingt ans et il avait trouvé des traces de Robert Cacheux dans des rapports de police, dès 1946.

Trainant dans les bars, celui-ci fut vite témoin de rixes, parfois mortelles, entre soldats et dockers, des bagarres au couteau qui de temps en temps se finissaient mal. Un jour il eut à se défendre contre un docker qui voulait lui faire la peau. Sortant un couteau, il l’avait blessé, mais l’affaire s’arrêta là. À la libération, la police peinant à se réorganiser, la justice étant débordée, il fut vite relâché.

Il avait été également surpris en compagnie de Thérèse Pardieu, plusieurs fois arrêtée pour racolage, et souvent vu trainer avec Riton et Alphonse. Le fameux chauffeur américain avait été arrêté fin 1946, pour viol, la victime s’étant décidée à déposer plainte auprès des autorités portuaires américaines. Qu’était-il devenu ? Reparti sans doute dans son pays, menottes aux poignets, vers un destin incertain.

J’imaginais aisément le milieu dans lequel Robert pouvait avoir baigné. Des histoires de viols de femmes par quelques soldats qui se croyaient tout permis, des bagarres, des trafics en tous genres. Pour des Riton ou des Alphonse, cela faisait partie du quotidien. Un milieu dans lequel Robert s'endurcit.

Mes oncles, restés au Havre, m'avaient raconté la situation que la ville traversait à cette époque. Enfant réfugié à Honfleur jusqu’en 1952, je ne l’avais pas connue.

L’été 1946 avait vu le retrait progressif des américains, jusqu’en octobre. Ceux-ci avaient contribué au commencement de la reconstruction du port, distribué de la nourriture et apporté une aide par le biais de leurs camps "cigarette". Véritables villes disséminées en Seine Maritime et construits à partir de 1944, c’étaient des camps de transit pour les soldats US arrivés en France, en attente d’être renvoyés dans leur pays, nommés par des marques commerciales de cigarettes distribuées à cette époque, comme Lucky Strike ou Pall Mall, afin d'empêcher les Allemands de les localiser.

Disséminés le long de la côte d’Albâtre et indissociables de l’histoire du Havre, ils étaient gérés par la 89ème division d’infanterie. Constitués de toiles de tente et de préfabriqués, ils disposaient de l’eau courante et de l’électricité, d’égouts, d’hôpitaux et de supermarchés. Il perdurèrent jusqu’en 1947, puis après le départ des GI, ils furent occupés pendant près de deux décennies par des familles sinistrées.

Plongé dans ce milieu interlope, Robert avait côtoyé le pire de l’occupation US. Il n’avait pas vécu le meilleur, la fraternité des soldats avec la population locale et les services rendus aux sans-abri.

Et puis, le jazz, le chocolat, les chewing-gum avaient été introduits dans la culture des Havrais.

Après les trafics, Alphonse et Riton, ses deux mauvais génies, avaient entraîné Robert dans des cambriolages. Montés un peu plus haut dans la hiérarchie du crime, les deux compères continuèrent, pendant quelques années, à le former aux techniques de perçage de coffres-forts. Ils ne s’étaient pas fait prendre, mais la police les soupçonnaient fortement.

Et un jour, Robert fut arrêté pour vol et il fut envoyé en prison en 1950. Ils venaient alors de cambrioler une villa cossue du côté d’Etretat. Pris sur le fait par son propriétaire armé, il s’était enfui avec ses complices, Riton et Alphonse, mais les voisins, alertés, regroupés et fusil en main, les avaient pris en chasse, puis cernés et l’un deux avait averti les gendarmes. Une scène digne d’un western !

Il avait alors vingt ans et c’était cette photo anthropométrique de l’époque, que j’avais vue. Ayant échappé à la police pendant plusieurs années, il avait été rattrapé par son destin, commencé quatre ans plus tôt lorsqu'il avait fui les siens. En raison de son jeune âge, car il était encore mineur, il n'écopa que de trois années d'emprisonnement pour cambriolage.

Puis, la première attaque de banque eut lieu le 7 avril 1954, dans la région de Rouen. La prison ne l’avait pas assagi. Au contraire. Il y avait noué de mauvaises fréquentations. Celles-ci lui avaient donné des adresses. Il avait contacté les malfrats et formant une nouvelle bande, il était passé à la vitesse supérieure, préférant peut-être le gain facile et immédiat, malgré le danger et la violence qui feraient désormais partie de son quotidien.

D’autres attaques eurent lieu après avril 1954, jusqu’à celle du fourgon de transport de fonds à Rouen en 1958, provoquant la mort d’un des convoyeurs et la blessure par balle de deux passants. Il était monté d’un cran dans la violence. Les gangsters semblaient avoir été bien renseignés sur l’heure de livraison de l’argent à la banque. Avaient-ils épié les allées et venues du fourgon ? Avaient-ils bénéficié de complicités au sein de la Banque ? Je lus les rapports d’interrogatoires des témoins, dont ceux des employés de l’agence. Aucune complicité ne semblait avoir été suspectée. Les indics, interrogés, montraient Cacheux comme le meneur probable de l’opération. Bien entendu, il se terrait, échappant à la police.

Son activité criminelle s’arrêta après 1960. Quatre ans sans faire parler de lui. Jusqu’à cette affaire de fausse monnaie dans laquelle il était suspecté et ce braquage violent. Il semblait ainsi avoir repris du service.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 3 versions.

Vous aimez lire KatieKat ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0