Chapitre 11 – Retour au commissariat
Accaparé par mon enquête parallèle, J’avais disparu de la circulation depuis deux jours, faisant de courtes apparitions au bureau pour repartir ensuite, sans dire où j’allais.
— Enfin te voilà revenu ! s’exclama Martineau le matin en arrivant. Renouf s’inquiétait, on ne savait pas où tu étais passé, et si tu étais mort ou vif.
— Eh bien, comme tu peux le constater, je suis toujours vivant. J’enquêtais de mon côté.
— Tiens donc ! En tout cas, j’ai interrogé tous les indics du coin au sujet de notre bonhomme.
— Et alors ?
— Et alors, rien ! On ne sait rien de rien. Nada ! Silence radio ! J’ai l’impression de m’être fatigué pour pas grand-chose.
Il soupira de dépit. Effectivement, il avait l’air las. En fait, il en a toujours l’air, dès l’instant qu’il entreprend un gros travail qui l’éloigne des bistrots. Mais, peut-être que je suis mauvaise langue.
— Ça ne m’étonne pas, répondis-je. Il se planque. Il prépare sûrement un mauvais coup.
— Et de ton côté ?
— J’ai appris pas mal de choses sur son compte. Sur son passé, notamment. Figure-toi qu’il est natif de Pont-Audemer !
— Non ! Quelle coïncidence ! Il aurait donc fait un braquage dans sa ville natale ?
Il avait dit cela d’une manière exagérée, l’ironie perçant peut-être à travers ses propos. Imperturbable, je continuai mes explications.
— Il en est parti subitement en 1946, à la suite d’un grave différent avec un hobereau local qui avait humilié son père. Puis, il s’est enfui au Havre où il a fait ensuite de mauvaises rencontres : des petits truands qui l’ont entraîné dans des trafics avec les américains, des bagarres, puis des cambriolages, etc. La suite, on la connait, les dossiers sont encore à la PJ.
— Comment as-tu appris tout cela ?
Je pris alors un air énigmatique.
— J’ai mes sources, figure-toi.
— Tu sais que tu es agaçant quand tu prends ton air mystérieux ? Alors, dis-moi tout.
— Je suis d’abord allé interroger son frère jumeau.
— Son frère jumeau ? Ah, il avait donc un jumeau ? s’étonna-t-il.
— J’ai consulté tous les comptes rendus d’interrogatoire, et j’ai pu retrouver sa trace. Mais malheureusement, il ne sait pas où il se trouve. Cependant, il semble m’avoir à la bonne. Peut-être me contactera-t-il si toutefois il obtenait des nouvelles. On ne sait jamais. Puis, j’ai demandé à mes deux copains de la PJ du Havre qui m’ont renseigné sur ses exactions.
— T’en as des relations, dis donc ! Et alors, ça t’a amené à quoi ?
— A rien, pour l’instant.
Il se mit à rire.
— Un point partout, la balle au centre. Tu n’es guère plus avancé que moi !
Je me mis à réfléchir, à repenser à Pont-Audemer.
— Pourquoi est-il revenu à Pont-Audemer ? me demandai-je tout haut. Un vieux compte à régler avec cette ville ?
— C’est possible, mais cela ne nous avance en rien.
— J’avais pensé à interroger ses parents, qui sont encore en vie, mais son frère m’en a dissuadé. Ils ne veulent plus entendre parler de lui. Je me heurterais sûrement à un refus, à une porte close.
— Et sa copine, Marie, elle est en cavale elle aussi. Une vraie cinglée, celle-là !
— Ça, c’est une idée ! m’écriai-je. Je pourrais interroger sa mère adoptive, la femme de Lemarchand, l'assassin.
— T’as contribué à mettre son mari en prison. Elle va te claquer la porte au nez, c’est sûr !
— C’est pas sûr. On peut toujours essayer. Viens avec moi !
— On prend la voiture de police ?
— On prend la voiture de police !
Il y en avait une de disponible. La fameuse auto noire et blanche, appelée "pie", une Renault 8. Cependant, elle présentait deux inconvénients. Elle était un peu petite pour mes grands abattis et elle n’avait pas une très bonne tenue de route, à cause de son moteur situé à l’arrière et de sa légèreté. Elle avait tendance à flotter un peu lorsqu’on roulait à vive allure. Pas très bonne pour les poursuites ! Et il fallait que je conduise moins vite que je ne le faisais avec la 403. Mais rien ne pressait. On n’était ni en filature ni en intervention. Néanmoins, je déclenchai les deux tons du gyrophare, rien que pour le plaisir et le frisson d’adrénaline que cela me donnait. Je sais, j’étais resté un grand gamin, parfois.
— Arrête la sonnerie, me dit Martineau au bout d’un moment. On est sortis de la ville. Et puis ça me casse les oreilles ! Je ne m’entends plus penser.
— Ah bon, parce que tu penses, maintenant ? Et à quoi songes-tu ? demandai-je, l’air rigolard.
— Je pense que si toutes les panses étaient dans ma panse, ça me ferait une grosse panse !
En voilà une gaminerie !
Nous nous rendîmes chez Mme Lemarchand, domiciliée à Montigny, jolie petite commune bien tranquille, nichée au cœur de la forêt de Roumare, à l’ouest de Rouen. La route la traversant nous offrait la vision de ses arbres aux belles couleurs d’automne. Le jaune d’or, le roux et le brun se mêlaient, formant un ensemble harmonieux. La nature nous offre généralement ses plus beaux atours, un feu d’artifice de couleurs avant de s’endormir, parfois dans un linceul blanc de neige. Une sorte de petite mort provisoire en attendant la renaissance. J’aime l’automne, rien que pour cela parce que c’est beau et que c’est éphémère. Et il fallait en profiter, car, dans deux ou trois semaines, les arbres, dépouillés de leurs feuilles, seront devenus tristes.
Je retrouvai la maison, inchangée depuis l’année dernière. Les volets de cette grande bâtisse à la façade de briques, agrémentée d’une élégante gloriette peinte en blanc posée sur le gazon, était clos. Celui-ci n’avait pas été tondu depuis longtemps, laissant les herbes folles envahir le parc.
La grille était fermée. Je craignis un instant que son occupante ne soit partie. Nous nous garâmes dans la rue et j’allai sonner à la grille. La porte d’entrée s’entrouvrit. Je retrouvai Mme Lemarchand, petit bout de femme d’une soixantaine d’années, encore plus menue que la dernière fois. Vêtue de noir, elle paraissait amaigrie.
— Que voulez-vous encore ? nous harangua-t-elle. Vous avez mis mon époux en prison, que vous faut-il de plus ?
— C’est au sujet de Marie, déclarai-je.
— Je ne sais pas où elle est !
— Nous aimerions simplement vous interroger au sujet de son passé.
— En quoi cela peut-il vous servir ?
— Pour comprendre pourquoi elle est partie avec Cacheux.
Elle semblait hésiter.
— Dites, nous n’allons pas continuer comme ça à converser dehors !
Elle soupira et appuya sur un bouton. Le portail, relié à un système électrique, s’ouvrit en grinçant.
Nous pénétrâmes dans le jardin, puis elle nous fit entrer. Poliment, nous essuyâmes nos pieds sur le paillasson…

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