Chapitre 12 – La folie de Marie.
Mme Lemarchand nous conduisit vers son salon. Contrairement à la fois précédente, aucun feu ne crépitait dans la cheminée. L’atmosphère était froide et morose, la lumière automnale peinant à filtrer au travers des persiennes restées closes.
Notre hôtesse, aux yeux probablement cernés par des nuits sans sommeil, ressemblait à une veuve éplorée, enfermée dans son chagrin. Celui d’avoir appris brutalement que son mari était un salaud et un assassin. Pour l’instant, il attendait son procès aux assises. Trois morts sur la conscience. Il risquait la peine capitale.
— Je m’apprêtais à me servir un café. Vous en voulez ?
Martineau acquiesça silencieusement.
— Volontiers, répondis-je.
Elle alla à la fenêtre ouvrir ses volets. La douce lumière automnale envahit soudain la pièce, apaisant un peu la tristesse qui s’en dégageait.
— Depuis que Paul n’est plus là, Je ne vis plus que dans la cuisine et dans ma chambre. Je vais certainement vendre cette maison et prendre un appartement à Rouen. Et puis, hésita-t-elle, je n’ai plus les moyens de l’entretenir. La société de mon mari a été placée en liquidation…
Elle s’arrêta un instant, me regardant avec intensité.
— J’ai appris entretemps que la victime était votre père. J’en suis désolée.
Je ravalai ma salive. Mon chagrin était toujours présent. Je pensais en avoir fini avec cette affaire, mais cela revenait comme un boomerang. Martineau me jeta un coup d’œil inquiet, mais je le rassurai d’un geste.
Entretemps, elle était partie à la cuisine. Elle revint quelques minutes plus tard avec un plateau. Elle nous servit une tasse chacun, puis en prit une également.
L’odeur du café flottait dans la pièce. Nous étions tous confortablement assis. L’atmosphère semblait un peu plus chaleureuse que tout à l’heure et davantage propice aux confidences. Notre hôtesse poussa un grand soupir. Puis, elle amorça la conversation.
— Finalement, je suis contente que vous soyez venus. Je me sens si seule… Et j’ai besoin de parler. La dernière fois que nous nous sommes vus, votre commissaire était présent et avait brusqué Paul. Depuis, j’ai compris pourquoi.
Elle s’arrêta. Ses mains tremblèrent un peu lorsqu’elle porta de nouveau la tasse à ses lèvres.
— Tout cet argent, gagné sur le dos des Juifs, ces trahisons… Je n’aurais jamais pensé Paul capable de faire cela. Il me dégoûte. D’ailleurs, je ne vais même pas le voir en prison. Vivre trente ans aux côtés d’un homme que l’on croit connaître… pour découvrir plus tard que c’est le pire des salauds… que c’était un collabo, un escroc et un assassin… C’est insupportable ! Et savoir qu'il a entraîné Marie là-dedans...
Le silence s’installa pendant quelques secondes. Les larmes perlèrent à ses paupières. Elle s’essuya les yeux avec son mouchoir. Je la laissai quelques instants à son chagrin avant de reprendre la parole.
— Mme Lemarchand, parlez-moi plutôt de Marie. J’ai besoin de comprendre pourquoi elle agit ainsi. Je me rappelle qu’elle avait assisté au mitraillage du train dans lequel elle se trouvait avec sa mère et ses frères et que cela l’avait fortement perturbée.
— Pourquoi ? Vous avez de ses nouvelles ? Sa folie s’est aggravée, n’est-ce pas ? J’ai entendu parler du hold-up de Pont-Audemer. On soupçonne Cacheux. A-t-elle quelque chose à voir avec cela ?
Elle soupira et reprit la parole, sans attendre notre réponse.
— Bien sûr, sinon, vous ne seriez pas là. J’avoue que j’ai parfois eu du mal à la comprendre. Mais il faut dire qu’elle n’a vraiment pas eu de chance. En 1940, son père avait envoyé sa femme et ses enfants à l’abri en Suisse, chez des cousins. C’était la panique, les trains étaient bondés et celui où ils se trouvaient, un train de marchandises, avait été mitraillé aux alentours de Lyon par la Luftwaffe, tout comme les populations fuyant sur les routes. Les occupants du wagon avaient tous été tués, sauf la petite Marie, âgée de deux ans.
Martineau hocha la tête.
— Les Junker Ju 87, les fameux bombardiers allemands qui avaient fait beaucoup de victimes, tirant sur les populations affolées ayant pris les routes de l’exode. C’était un vrai cauchemar ! Mes proches, qui avaient fui, me l’ont raconté ensuite. Mais, votre fille, c’est une survivante !
— Oui, une survivante. On l’avait retrouvée sous sa mère qui s’était jetée sur elle pour la protéger. Sa maman avait ses papiers sur elle. C’est comme cela qu’on avait su d’où elle venait. Elle avait été ramenée en Normandie par la Croix Rouge et envoyée à un orphelinat à Rouen. Par contre, je n’ai aucune idée de l’endroit où ses frères et sa mère ont été enterrés. On aurait dû effectuer les recherches. Cela l’aurait peut-être aidée à faire son deuil. Enfin, je ne sais pas…
Elle but une gorgée de café et prit son temps avant de reprendre son récit.
— La directrice de l’établissement était la sœur de Paul. Je ne pouvais pas avoir d’enfants, malgré de nombreuses tentatives, et cela me menait à la dépression. Nous avions envisagé la piste de l’adoption et d’attendre la fin de la guerre. Il y aurait certainement de nombreux orphelins à choyer. Ma belle-sœur nous avait parlé de cette petite Marie et des papiers trouvés sur sa mère. C’est là que nous avons su qu’elle était la fille de Jean Berton, le résistant disparu en 1942 et qui n’a jamais été retrouvé. Paul le connaissait de nom et était prêt à adopter sa fille. D’ailleurs, je me demande maintenant, est-ce que c’était parce qu’il éprouvait du remord d’avoir trahi le réseau de résistants ? Je ne le saurai jamais. Tout cela est si étrange…
Elle sembla soudain envahie par ses souvenirs. Puis, revenant à la réalité, notre interlocutrice poursuivit son récit.
Les formalités terminées, Marie était entrée dans leur foyer à la fin de l’année 1945. Elle avait alors sept ans. Cependant les époux Lemarchand avaient été mis en garde. Depuis son admission à l’orphelinat, la fillette avait pratiquement perdu la parole. Le choc et la peur générés par la mort de sa mère et les atrocités auxquelles elle avait pu avoir été exposée, le fait d'être ballotée d’un endroit à l’autre parmi des inconnus, puis son arrivée à l'orphelinat avaient engendré bien des traumatismes qui s'étaient enracinés dans son esprit. Marie ne parlait plus. Elle était ailleurs, dans son monde intérieur, semblant observer de loin le monde des adultes et le considérer avec défiance.
D’après les psychologues que les Lemarchand avaient consultés, l'enfant s'était réfugiée dans le silence, peut-être pour se préserver. Les bombardements de Rouen et de ses environs n'avaient pas arrangé les choses, ayant obligé les dirigeants de l’orphelinat à évacuer les enfants plusieurs fois.
Puis, ses parents adoptifs ayant réussi à l’apprivoiser, elle finit par parler, au bout de quelques mois. Mais, bien qu'ils s’étaient montrés aimants, les troubles de Marie continuaient à se manifester. Le souvenir du carnage ressurgissait, surtout pendant ses nuits remplies de cauchemars où elle se réveillait en pleurant.
Lorsqu’on l’interrogeait sur ses mauvais rêves, elle disait qu’elle entendait des détonations, puis tout se couvait de noir, comme un voile. Le noir : elle n’avait jamais pu dormir dans l'obscurité complète. C’était peut-être dû au fait que sa mère s’était allongée sur elle pour la protéger, dans ce wagon obscur où ils étaient enfermés. Puis, des voix d’hommes, des cris. Elle était soulevée de terre par des mains inconnues, elle tendait ses bras vers sa mère qui ne répondait pas à ses appels. Sa mère était rouge, tout était rouge.
Elle alla ensuite à l'école. Elle apprit vite à lire et à écrire. Mais elle se coupait des autres, préférant rester dans son coin, seule. Personne ne savait à quoi elle pensait.
Plus tard, les Lemarchand avaient fini par lui dire la vérité. Que son père était résistant, qu’il avait été porté disparu et n'avait jamais été retrouvé, et que sa mère et ses deux frères avaient péri lors du mitraillage du train.
Les années passèrent. Les troubles semblant s'atténuer. Et puis, vint la catastrophe. Lemarchand avait évoqué un jour avec un collègue une rumeur malsaine et infondée prétendant que Bernard Malandain avait exécuté son père en lui tirant dans le dos, car Berton aurait soi-disant trahi le réseau de résistants dont il faisait partie. Ayant aperçu sa fille à proximité, il s'était interrompu et est allé refermer la porte restée entrebâillée, espérant qu'elle n'avait rien entendu.
Mais elle l’avait entendu. Marie avait alors seize ans. Cette révélation, arrivée malencontreusement à ses oreilles, avait certainement eu l'effet d'une bombe dans l'esprit de la jeune fille, encore fragilisé. Dans les jours qui suivirent, elle avait sûrement ressassé cette idée fixe. Que les Malandain étaient responsables de son malheur.
Cette haine obsessionnelle s’était manifestée dans un journal, que Mme Lemarchand nous avait montré lors de notre première entrevue. Puis, elle commença à avoir des accès de colère subite. Des crises de folie furieuse où elle cassait tout, pour un rien. Sa douleur se manifestait par une attitude agressive envers tout le monde.
Après un moment de silence, Mme Lemarchand reprit la parole.
— Je me suis toujours demandé pourquoi elle avait épousé Pierre Malandain, alors qu’elle haïssait cette famille. Je dois dire que cela m’inquiétait. Et puis… elle est devenue la complice du meurtrier. C’est odieux !
Elle enfouit son visage entre les mains.
Nous attendions que l’orage passe. Puis, lorsqu’elle reprit contenance, Martineau lui posa une question.
— Et Robert Cacheux, vous le connaissiez ?
Il lui montra sa photo.
— Je ne l’ai jamais vu. Marie ne nous en a jamais parlé. Mais il a un visage… terrible ! . Je ne sais pas pourquoi elle est partie avec ce type qui a cette tête à faire peur. Je suis désolée.
— Peut-être qu’elle avait trouvé en lui un être aussi désespéré qu’elle, répondis-je.
Ayant épuisé tous les sujets de conversation, nous primes congé. Avant de sortir, nous lui laissâmes nos cartes.
— Si toutefois, elle essayait de vous recontacter, prévenez l’un d’entre nous, dit Martineau.
— C’est d’accord. Elle est malade, elle est peut être dangereuse. Il faut l’arrêter.
Elle nous raccompagna jusqu’au portail. J’étais songeur. Nous avions fait chou blanc en ce qui concernait Cacheux. Mais je comprenais un peu mieux la folie de Marie.
Je plaignais cette femme courageuse. Un mari meurtrier en prison, une fille complice du meurtre, folle à lier et en cavale… Ça faisait beaucoup !
Nous regagnâmes la voiture. Je la démarrai sans mot dire. Martineau resta silencieux lui aussi. Je crois qu'il était profondément touché.

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