Chapitre 13 – Mini tempête sous un crâne.
Nous roulions tranquillement sur la petite route du retour vers Rouen. La ville, au loin, s’étalait sous nos yeux. Les deux tours de la cathédrale se dressaient fièrement, repère emblématique de l’ancienne capitale du Duché de Normandie, plus que millénaire, bâtie dans la vallée de la Seine comme un joyau abrité par l’écrin de ses collines boisées.
Le soleil de la fin d'après-midi l'éclairait et faisait resplendir toute sa beauté. Elle semblait minérale, avec ses pierres dorées par le soleil couchant, tranchant avec la toison des arbres aux couleurs chatoyantes, recouvrant les monts qui l'entouraient.
J’aimais Rouen et son histoire. Malgré les vicissitudes qu’elle avait traversées, elle en avait gardé quelques vestiges. Quant à ma ville natale, il ne restait quasiment plus rien de son passé. Chaque fois que je pensais au Havre, j'éprouvais un sentiment de perte, comme si une partie de ma tendre enfance m'avait été volée. Je pensais que jamais je ne surmonterai cette sensation et cela faisait des années que je n’y avais remis les pieds.
Martineau restait grave et silencieux, contrairement à son habitude. Un peu inquiet, je jetai un œil vers lui. Les sourcils froncés, il semblait ruminer.
— Arrête toi ! Il faut qu’on cause, ordonna-t-il.
Surpris, je ralentis et stoppai la voiture sur le bas-côté de la chaussée.
Il hésita à parler, puis se décida.
— Ta conversation avec la mère Lemarchand, ça m’a drôlement remué !
— Le mitraillage, le train -il semblait chercher ses mots- ça m’a fait remonter de vieux souvenirs, que j’aurais bien aimé oublier.
Je tournai mes yeux vers lui. Je ne l'avais jamais vu aussi grave.
— Je suis originaire de Vendée, poursuivit-il. Mon frère aîné était entré dans la résistance. Il a été pris, torturé, et déporté. Il n’en est jamais revenu. Tu comprends ?
Il s’arrêta et reprit au bout de quelques secondes.
— Moi, j’avais seize ans en 1940. Je voulais suivre son exemple, mais ma mère m’en avait empêché. Mon père était mort quelques années auparavant dans un accident de la route, la laissant seule avec sept enfants. J’ai continué à travailler à la ferme. Je ne pouvais abandonner ma famille. J’avais encore des frères et sœurs beaucoup plus jeunes que moi. Alors, je suis resté sagement à la maison, tandis que le héros de la famille, c’était lui. Il le sera à tout jamais.
— Je suis désolé pour ce qui est arrivé à ton frère, et d'avoir fait remonter ces souvenirs à la surface.
— Tu n'y es pour rien ! C'est le hasard.
J'étais étonné par cet épanchement subit. Jamais il ne m'avait parlé vraiment de lui. Lui aussi avait souffert. Il avait des origines paysannes. Alors, je voulus en savoir plus sur son compte.
— Mais, pourquoi donc es-tu entré dans la police alors, au lieu de rester en Vendée ?
Il se renfrogna tout à coup.
— T’en poses de drôle de questions ! Est-ce que je sais, moi ? Je n’étais bon à rien en particulier. Je ne me voyais pas devenir agriculteur. C’est un dur métier, tu sais ? C’est mon frère cadet qui a repris la ferme. Et moi, je suis entré dans la police par la petite porte, presque par hasard. Parce que je n’avais aucune ambition et que je voulais quitter la cambrousse. Et puis, finalement, je me suis pris au jeu.
Il se montrait modeste. Il l'avait peut-être fait aussi pour assouvir un besoin de justice.
De l’ambition, il en avait eu par la suite. Je savais qu’il avait commencé en tant que gardien de la paix. Puis, il était retourné à l’école pour suivre une formation d’officier de police. Et en tant que gardien de la paix, il avait déjà tâté du terrain. Il avait toute l’expérience qui me manquait.
— Franchement, reprit-il, je ne sais pas pourquoi tu cherches des informations sur les criminels qu’on poursuit. A quoi ça sert de remuer le passé ? Il faut les coffrer, un point c’est tout ! Ne serait-ce que pour assurer la sécurité des honnêtes gens.
— Et aussi remplir les prisons. Mais, moi, je cherche également à comprendre ce qui les motive.
— Ta-ta-ta ! Tu sais quoi ? Tu aurais dû être criminologue au lieu de flic !
Mais pour cela, il aurait fallu que je poursuive des études à la fac. Et c’est une discipline mal reconnue. Pourtant, ce sont ces cours qui m’avaient le plus intéressé à l’école de police.
Il s'emballa soudain.
— Tu leur cherches des excuses, alors qu’il faut les enfermer ! Ferais-tu partie de ces blablateurs, ces donneurs de leçons qui nous critiquent, nous les flics ? Tu aurais dû être juge d'application des peines, voire avocat pénaliste, ou même l’avocat du diable, tiens ! Comme tous ceux qui viennent défendre les délinquants jusque dans les commissariats.
Il faisait partie du bras armé de la justice. Mais moi, je souhaitais exercer cette fonction avec plus de discernement. La science consistant à essayer de comprendre la mentalité des criminels me fascinait.
Nous représentions deux générations qui se côtoyaient. Les anciens n’hésitaient pas à tabasser les voyous ou tirer dans le tas. Les gens de ma génération semblaient peut-être plus intuitifs, moins violents. Nous n’avions pas vécu tout à fait les mêmes choses. J’avais le cul entre deux chaises. Je n’étais pas un ancien qui avait fait la guerre de 39-45, mais je n’étais plus tout à fait jeune non plus. Et j’avais vécu ce qu’on appelait pudiquement "les événements d’Algérie". Une expérience qui avait laissé quelques traces et m'avait fait abhorrer toute violence.
— Tu m’inquiètes, reprit-il. Rappelle-toi que cette fille-là, elle est présumée complice du meurtre de ton père. Et qu’elle est aussi ta belle-sœur. Et que fais-tu de l'impartialité dont tu es censé faire preuve dans ton métier ?
Je soupirai. En fait, je ne savais pas trop pourquoi j’étais fasciné par ce tandem. Ça me touchait de près et je voulais comprendre. Mais il avait raison.
— Allez ! Roule ! me dit-il. On n’est pas en balade ! On doit retourner au turbin ! Et n’oublie pas que Renouf a un œil sur toi. Et que moi aussi, par la même occasion ! Et réfléchis à ce que je que je viens de te dire !
Après cette leçon, il me gratifia d’un clin d’œil assorti d’un sourire satisfait. Je voyais là s'exercer son bon sens paysan. C’était pas un compliqué, Martineau. Il y avait d’un côté les bons, et d’un autre les méchants. Contrairement à moi, qui ne voyais que des nuances de gris.
Le jour tombait lorsque nous revînmes.
— Alors ? demanda Renouf, nous voyant arriver, du nouveau sur l’affaire Cacheux ?
— Rien de probant ! répondit Martineau. On a simplement glané quelques informations sur Marie Malandain. C’est un sacré numéro, celle-là ! dit-il en se tapotant la tempe de son index.
Il n’en dit pas plus, laissant Renouf dubitatif. Celui-ci haussa les épaules et n'insista pas.
— Bon, puisque vous n’êtes pas trop occupés, il y a eu des dépôts de plaintes concernant des affaires de vol. J’aimerais bien que vous y jetiez un coup d’œil et que vous alliez interroger les victimes si nécessaire.
— Ok patron, on s’y colle ! répondit-il.
Mais ce soir-là, pendant que je roulais vers la maison, mille pensées commencèrent à m'assaillir. Les remontrances de Martineau m’avaient plus secoué que je ne voulais me l'avouer. Il était vrai qu’en apprenant plus sur leur passé, j’avais éprouvé une certaine compassion envers Cacheux et Marie Malandain.
Le premier n’avait pas toujours été le dangereux gangster d'aujourd'hui. C’était un être profondément blessé et qui avait subi le mépris de classe, ce qui l’avait fait vriller. La seconde était devenue folle à cause des traumatismes qu’elle avait endurés dans sa prime enfance. Son esprit avait vrillé lui aussi.
Ces deux êtres avaient souffert de la guerre. Une sorte de rage les habitait tous les deux. Bien que les raisons de leur colère étaient complètement différentes, peut-être avaient-ils été reliés par ce sentiment.
Par association d’idées, une pensée absurde me vint à l’esprit. Curieusement, Marie portait le même prénom que la mère de Cacheux. Etait-ce une coïncidence, une raison de plus pour que ces deux-là s’apprécient ? Je haussai les épaules.
Soudain, une nouvelle pensée vertigineuse et terrifiante me saisit, comme si une douche glacée coulait sur moi. C’était si fort que je dus m’arrêter sur l'accotement .
De quel côté étais-je pour trouver des excuses à ces dangereux malfrats ? J'étais flic et je devais contribuer à faire cesser leurs exactions. Etais-je tant fasciné que cela par Cacheux, sa révolte et sa violence, pour oublier qu'il était un criminel ? Cet homme était-il en résonnance avec un côté sombre de moi-même et que j’ignorais complètement ?
J'avais éprouvé de la compassion pour Marie, à cause de ses souffrances. Mais n'était-elle pas dangereuse ?
Quelle genre de folie l'habitait ? Etait-elle psychopathe ? Quelques notions apprises en cours de criminologie me revinrent en mémoire : manque d’empathie, comportements manipulateurs, impulsivité et irresponsabilité, absence de culpabilité, indifférence froide et intolérance à la frustration. Elle était apparue, lors des interrogatoires, tantôt manipulatrice et intrigante, essayant de nous séduire, tantôt méprisante, froide et calculatrice.
Mais elle pouvait être également une personne psychotique dont le délire consistait en la croyance que les Malandain seraient ses ennemis.
Et maintenant, d'après les témoignages, elle semblait sombrer dans une folie furieuse.
J’avoue que je m’y perdais un peu et que tout cela me faisait peur. Je ne maîtrisais pas ces notions et Je sentais un dangereux glissement de ma pensée vers un excès de compassion.
J'avais tenté de les comprendre. Mais il y avait une certitude. Il fallait les arrêter à tout prix.
Martineau avait raison.
Ordonner mes pensées m'avait fait reprendre mon calme. Je redémarrai le moteur et poursuivis mon chemin, vers la maison, où je retrouverai les deux piliers qui me ramèneraient à la raison : ma chère et tendre épouse et mon chérubin de fils.

Annotations
Versions