Chapitre 14 – Un cambriolage
Une bonne nuit de sommeil et je me sentais mieux. J’avais enfin fait la part des choses. Avec le recul, je pensai que si j’avais éprouvé de la compassion envers les deux fugitifs, je devais maintenant me ranger du côté du respect de l’ordre et ne plus verser dans l’apitoiement de manière inconsidérée.
La bande de Cacheux ne donnait pas signe de vie. Les indics ne fournissaient aucun renseignement. Silence radio. Mais nous savions que la menace était latente, qu’elle pouvait ressurgir à tout moment et frapper brutalement.
Pourtant, un incident qui pourrait apparemment ne pas avoir de rapport avec notre affaire, nous avait remis sur les rails.
Un dimanche soir de fin octobre, alors que nous étions tous les deux d’astreinte, Martineau et moi, nous avions été contacté par la victime d’un cambriolage, survenu dans une villa cossue des hauteurs de Rouen. Le couple qui y habitait, un homme d’affaires et son épouse, partis pour le week-end, avait retrouvé le coffre-fort grand ouvert à son retour, les bijoux de famille envolés et l’employée de maison ligotée et bâillonnée sur le carrelage de la cuisine. Cela faisait vingt-quatre heures qu’elle gisait ainsi. Après avoir délivré la malheureuse, le mari avait aussitôt appelé le commissariat.
J’avais reçu le coup de fil. Après avoir donné la recommandation à notre interlocuteur de ne toucher à rien, Nous nous étions rendus aussitôt sur les lieux avec la voiture pie : une belle maison ancienne de deux étages sur les hauteurs de Rouen, entourée d’un parc. Le rez-de chaussée, surélevé, était desservi par un perron.
M. Glatigny nous avait entraîné dans son salon aux proportions imposantes. Tout respirait l’opulence. Lustres à pendeloques de cristal, meubles Louis XVI, beau parquet ciré, tapisseries accrochées au mur, faisaient partie de l’ameublement. Nous avions alors constaté quelques traces d’effraction, cependant sans trop de dégradations. Un volet forcé, le carreau d’une porte-fenêtre brisé, mais pas de saccage, pas de tiroirs renversés ou de placards ouverts.
Interrogée, la bonne avait affirmé n’avoir rien vu. Elle avait entendu du bruit et était descendue. Quelqu’un l’avait assommée et elle s’était réveillée ligotée et bâillonnée sur le carrelage de la cuisine. Une bosse sur le sommet de son crâne témoignait de son agression.
Les cambrioleurs avaient semblé bien connaître la maison. Ils s'étaient rendus directement au bon endroit : le bureau où se trouvait le coffre, situé lui aussi au rez-de chaussée. Du travail bien fait, sans bavure. On avait probablement déchiffré la combinaison, à l’aide d’un stéthoscope et volé des bijoux de famille. Il y en avait pour un million de Francs. Un grand classique. Heureusement qu'il y avait l'assurance et que leur propriétaire avait pris la précaution de les photographier.
Pendant que la police scientifique relevait des empreintes, nous avions demandé aux Glatigny s’ils avaient reçu des visites de personnes étrangères récemment. Mais rien, à part celle de Fabien, son secrétaire.
— Et lui ? avait demandé Martineau, il était au courant de l’existence des bijoux ?
— Non. Enfin, je ne crois pas lui en avoir parlé. D’ailleurs, je le connais depuis peu. Je l'avais embauché il y a deux mois environ.
À notre demande, il nous avait communiqué ses coordonnées. On ne sait jamais.
Puis, nous étions allés interroger les voisins. La maison cambriolée ne disposait pas d’alarme. Les propriétaires faisaient naïvement confiance à leur vieil et imposant coffre-fort. Le voisin immédiat avait entendu son chien aboyer pendant quelques minutes, le samedi soir, vers vingt-trois heures. Il était sorti voir ce qu’il se passait, mais n’avait rien vu. Il avait pensé qu’il s’agissait d’un passant. Puis, il avait fait rentrer son chien.
Les interrogatoires menés et les indices relevés, nous étions revenus au commissariat, aux environs de minuit. J’avais aussitôt tapé un procès-verbal.
Le lendemain matin, nous en avions parlé au commissaire. La victime devait venir incessamment sous peu afin de faire sa déposition.
— C’est certainement un familier de la maison, avait souligné Martineau. Rien n’a été déplacé. Le voleur était certainement au courant de l’existence du coffre et de son emplacement, et peut-être même de l’absence des occupants.
— Ça va faire beaucoup de personnes à interroger.
— Pas tant que ça. Les Glatigny recevaient peu de monde. La dernière personne à avoir pénétré dans la maison est le secrétaire, le vendredi. Au service de la victime depuis deux mois. On va commencer par lui. Je vous parie cent balles qu’il est impliqué là-dedans !
Martineau, évidemment, avait un avis sur la question. Et il avait souvent du flair concernant ces affaires-là.
— Gilbert, convoquez ce coco-là pour un interrogatoire.
— C’est déjà fait. Je l’ai appelé, mais il ne répond pas au téléphone de son bureau. Je vais tenter de le rappeler ultérieurement. Sinon, je me déplacerai.
Renouf poussa un grognement. Puis, il tourna les talons et rejoignit lentement son bureau. Cette affaire ne l’intéressait pas plus que cela : un banal cambriolage, même s’il s’agissait d’un notable de Rouen et d’une somme importante. Seule l’affaire Cacheux le préoccupait. Et on n’obtenait rien de rien.
D’ailleurs, il me faisait de plus en plus penser à un vieux lion. Il ne courait jamais. Il marchait toujours lentement, calmement. Et davantage, au fur et à mesure que l’âge s’avançait. Le temps paraissait s’arrêter lorsqu’il entrait dans une pièce. Etait-ce l’autorité ou tout simplement l’âge, l’expérience et cette façon de porter les années comme une armure ?
Entretemps, le couple était arrivé au commissariat faire sa déposition. Auparavant, j’avais tenté vainement de rappeler ce fameux secrétaire, toujours sans résultat. J’avais laissé des messages pour qu’il me joigne. Cela me le rendit suspect. Puis, j’avais assisté au dépôt de la plainte et enregistré tout ce qui se disait sur ma machine.
— Vous aviez dit hier que votre secrétaire, M. Osmont, n’était à votre service que depuis deux mois, souligna Martineau.
— C’est exact ! Je l’ai embauché début septembre pour remplacer mon ancienne secrétaire qui avait donné sa démission.
— C’est votre assistant personnel ? Aviez-vous de bonnes références à son sujet ?
— Oui. Il ne travaille que pour moi. Il a un bureau dans la société que je dirige, mais il arrive souvent qu’il vienne chez moi prendre des directives ou pour que je lui dicte un courrier. Il a répondu à une petite annonce. J’ai lu son CV, c’était intéressant.
— Et vous lui faites confiance ?
— Jusqu’à présent, il ne m’a donné aucun souci. Pourquoi ?
— Mon collègue a tenté plusieurs fois de le joindre, au bureau, mais il ne répond jamais. Vous ne trouvez pas ça bizarre ?
— Il n’est pas au bureau ?
L’homme d’affaire avait pris alors un air inquiet.
L’entretien terminé, je m’étais aussitôt rendu à l’adresse personnelle du fameux secrétaire. Il habitait un meublé dans un vieil immeuble de Rouen. J’avais frappé à la porte de son appartement, sans obtenir de réponse. J’avais actionné la poignée et elle s’était ouverte. Il n’y avait personne. Allant à la chambre, je n’avais constaté qu'une armoire vidée de son contenu.
Il semblait avoir pris la fille de l’air.
Redescendant l’escalier quatre à quatre, j’avais croisé la concierge qui m’avait confirmé avoir vu le locataire partir en taxi le dimanche soir, avec une grosse valise.
— Non, Monsieur, je n’ai pas noté le numéro du taxi ! m’avait-elle déclaré, indignée. Je ne suis pas flic, moi ! Les gens sont libres d’aller et venir à leur guise, du moment qu’ils payent le loyer. Et puis, c’était un jeune homme tout à fait convenable. Très courtois, d’ailleurs.
— Il vous a payée ?
— Rubis sur l’ongle, vendredi soir. Il m’a dit qu’il quittait définitivement Rouen à la fin du week-end.
Inutile de dire que j’avais appelé aussitôt le commissariat avec le téléphone de voiture. Un avis de recherche avec portrait-robot avait été immédiatement lancé à l’encontre de Fabien Osmont.
L’individu appréhendé était un grand gars très mince, distingué et tiré à quatre épingles, du genre délinquant en col blanc prétentieux. Il avait pris un air bravache lorsqu’il avait été amené au commissariat. Arrêté à l’aéroport d’Orly, il avait été rapatrié chez nous. On avait retrouvé avec lui une valise pleine de billets dissimulés parmi ses vêtements. Il y en avait pour cent mille francs.
D’ailleurs, c’était une fausse identité. Son CV était bidonné. Il s’appelait en réalité Hervé Couillard. Ça sonnait moins bien qu’Osmont, et il était bien connu des services de police pour escroquerie et abus de faiblesse. Il avait déjà tâté de la prison. Mais, avec son air de gars propre sur lui, et son air distingué, il trompait bien son monde.
Il fit moins le fier lorsque l’on l’interrogea. Martineau le fit, de manière un peu musclée, en présence de Renouf qui ne fit rien pour l’en empêcher. Ses ricanements cessèrent aussitôt. Après que nous ayons insisté lourdement, il avoua enfin que les bijoux, il les avait aussitôt revendus à un receleur, un certain Raymond Gosse. Quant à celui qui avait ouvert le coffre, c’était une vieille connaissance. Un certain Alphonse Le Goupil. Tiens donc ! Il ne s’était pas rangé des voitures, celui-là ?
L’entretien fini, l’arcade sourcilière de Couillard saignait un peu. Martineau y était allé un peu fort. On m’envoya chercher du coton hydrophile et du désinfectant. Je m’acquittai de ma tâche d’infirmier et je tamponnai le sang. Puis, je fixai une compresse à l’aide d’un sparadrap. C’était toujours à moi, le bon samaritain de service, qu’on faisait appel lorsque des interrogatoires se terminaient pour les récalcitrants par de petits bobos. Enfin, passons !
Raymond Gosse ! Le nom résonnait comme un écho dans l’esprit du commissaire. Il faisait partie d’un gang normand qui avait défrayé la chronique dans les années 1950. Puis, devenu indicateur de police, il avait cessé sa criminelle activité.
Alors, il avait repris du service, le beau Gosse, comme on le surnommait. Mais Renouf n’était pas au bout de ses surprises.
On allait rendre visite au beau gosse. Aux dernières nouvelles, il habitait une ferme des environs. Le Goupil, on verra après.
Et le beau gosse, il en avait sûrement, des choses à dire !

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