Chapitre 15 – Le beau Gosse
12 novembre 1965.
Depuis cinq jours, une pluie tenace et abondante s’abattait sur la ville, noyant les trottoirs et faisant déborder les caniveaux, tout en maintenant la région dans une éternelle chappe de grisaille. Revenant d’avoir acheté de quoi manger, je m’étais faufilé entre les gouttes jusqu’au bureau, mon sandwich à la main. Mais, ne portant jamais de chapeau et n’ayant pas emporté de parapluie, j’avais pris la sauce. Et une sacrée !
Dès mon arrivée, j’avais accroché mon imper trempé et passablement terreux au porte-manteau. C’est que nous venions tout juste de cueillir Gosse dans sa ferme aux alentours de Jumièges. Il ne s’attendait pas à nous voir. Malgré nos sommations, il avait tenté de s’enfuir. J'avais alors piqué un sprint et je l’avais vite rattrapé. Après un placage que je lui ai fait, il s’était débattu et nous avions roulé tous les deux dans la bouillasse. Puis je lui avais fait une clef de bras pour l’immobiliser. D’ailleurs, c’était toujours moi, le jeunot et le plus rapide, qu’on envoyait cavaler après les fuyards. Si on ne parvenait pas à les rattraper, le revolver réglait l’affaire. Ensuite, une armée de policiers avait fouillé sa ferme de fond en comble. Après avoir démoli tous les ballots de paille de sa grange, on avait retrouvé les butins blottis tout en dessous.
Dans ce quasi crépuscule, bien qu’il soit midi passé, la lumière des néons éclairait nos bureaux d’une lueur verdâtre. A cause de l’humidité, les fenêtres du commissariat étaient embuées, lui donnant un air d’aquarium. Des flics dans un aquarium, comme des grenouilles dans un bocal. Cette idée cocasse m'arracha un sourire.
En tout cas, celle d’Albert Simon officiant sur Europe n°1, censée prédire le temps, beau ou mauvais, avait dû se blottir au fond du sien pour se mettre à l'abri.
Renouf revint de sa pause déjeuner au troquet du coin, un tantinet grognon et le pardessus trempé car il avait oublié son parapluie à la maison. Son chapeau imbibé gouttait. Je l’aperçus entrer dans son bureau et accrocher ses affaires à une patère.
Il revint vers moi.
— Fichu temps ! grommela-t-il. tandis que j’étais en train d’éponger mes cheveux avec mon mouchoir propre.
"Vous en avez, un dégaine" continua-t-il. Votre pantalon est couvert de boue, vous dégoulinez de partout et vous sentez le chien mouillé.
— J’attendais que cela sèche pour le brosser. Disons que l’arrestation de ce matin a été un peu mouvementée et que j’ai fait un vol plané dans la gadoue. Et avec ce fichu temps...
— Et, où est-il, le beau Gosse ?
— En cellule ! Il vous attend tout chaud-rôti pour l’interrogatoire. Et les bijoux… ils sont là ! Je les ai comparés à la liste, on les a tous récupérés. On a eu de la chance. Gosse ne les avait pas encore écoulés. Trop difficile. Il avait préféré attendre que cela se tasse. Et on en a trouvé d’autres. Reste à retrouver à qui on les a volés. Il faudra consulter la liste de la PJ.
J’ouvris le coffre où ils étaient rangés en attendant.
— Ceux de Glatigny, c’est la petite mallette noire, juste devant, précisai-je.
Renouf se pencha, la prit et l'ouvrit.
— Mazette ! s’exclama-t-il, il y en a pour de l’argent ! Pas très malin, le Gosse d’être resté au même endroit. Il aurait dû déménager.
— Un million de Francs, d’après l’assurance.
— Et Martineau, où est-il ?
Il ne devrait pas tarder à arriver. Il est parti chercher son sandwich. J’espère qu’il ne s’est pas noyé en route, avec ce qu’il tombe…
— Tiens, dès qu’on parle du loup… commença Renouf alors que Martineau arrivait.
— Quel fichu temps ! râla-t-il. Je vais finir par attraper un rhume ! En plus, mes chaussures ont pris la flotte. J’ai froid aux pieds. Il y a au moins cinq centimètres d’eau sur le trottoir, maintenant.
Il s’ébroua, posa son sandwich sur son bureau et son imper sur le dossier d’une chaise.
— Je vais vous laisser déjeuner. Et après, on cuisinera l’autre, conclut Renouf en sortant.
Martineau retira ses chaussures et mis ses pieds sur la table, afin de les faire sécher. L’une de ses chaussettes était trouée au gros orteil. Il contempla avec dépit ses souliers détrempés.
— S’il te plait, épargne-moi cette vue, lui dis-je. Par contre, concernant tes chaussures, je connais un truc pour les assécher. Il faut les bourrer de papier journal. Ça va absorber l’eau.
Etait-ce parce qu’il avait aperçu le trou ou à cause de ma remarque ? Il retira aussitôt ses pieds de la table.
— Je n’en ai pas, du papier journal. Et si j'utilisais du papier toilette ?
Je fis la moue. Pas sûr que ça marche. Ou alors, y mettre un rouleau entier. Et encore ! Sans attendre mes recommandations, il se précipita dans le couloir et revint avec un rouleau, qu’il dévida à moitié et en garnit ses godillots.
Quelques minutes plus tard, On entendit un râle puissant provenant du fond du corridor. "Mais quel est le con qui est parti avec le papier cul ?"
C’était le brigadier Joubert. Je me mis à pouffer tandis que Martineau retournait aux WC dare-dare passer le rouleau par dessous la porte et repartir sans demander son reste. Ni vu, ni connu !
Le papier toilette bourré dans les chaussures, une fois détrempé, s’était vite transformé en une infâme bouillie rosâtre. Dégoûté, Martineau le retira, jeta le tout à la poubelle et posa ses chaussures sur le radiateur. Maintenant, le bureau, en plus de sentir le chien mouillé, sentait la chaussure de cuir humide.
Puis, nous mordîmes dans nos sandwichs à pleines dents. Il avait apporté un kil de rouge pour fêter notre victoire. Alors, nous avions saucissonné tous les deux et trinqué. Des collègues, entendant le bruit des verres, se joignirent à nous.
— Alors, on boit en Suisse ? On nous invite même pas ? remarqua l’un d’entre eux. Hum ! ça sent bizarre ici ! Vous pourriez pas aérer un peu ?
Il comprit aussitôt lorsqu’il nous vit tous les deux en chaussettes, les pieds mouillés et nos souliers sur le radiateur.
Après ces libations, une fois avoir remis de l'ordre dans nos tenues, nous allâmes voir Renouf. Le suspect nous fut amené par un agent pour l’interrogatoire. Le commissaire le fit s’asseoir. Je m’attelai à la machine à écrire afin de noter les propos du beau Gosse.
Il portait mal son nom. Quarante-cinq ans à tout casser, un nez épaté, des cheveux rares, des yeux enfoncés et rapprochés, la bouche si mince qu’elle ne formait plus qu’un seul trait, il était petit et un peu bossu, et la tête comme enfoncée dans les épaules. Cette laideur, ainsi que son patronyme, lui avait valu ce sobriquet.
— Alors beau Gosse, on s’est bien remis de ses émotions ? interrogea le commissaire.
— Ça pourrait être mieux. Votre grand dadais, là, dit-il en me désignant, il m’a fait un placage façon rugby. Une vraie brute ! Je suis sûr que j’ai une côte cassée, et peut-être même le bras. Je pourrais porter plainte, vous savez ?
Il se massait le bras droit. Je fis signe, par ma mimique, que je n’étais pas d’accord. Je n’étais pas une brute.
— Mais oui, bien sûr, mon petit vieux ! On va te faire remplir un formulaire ! ricana Martineau. Fais voir ton bras, que je voie s’il est cassé ?
— Ne me touchez pas ! cria-t-il en le levant pour se protéger le visage. J’ai assez entendu parler des violences policières pour savoir qu’elles existent. De toute façon, dès qu’on entre dans un commissariat, on n’est plus en sécurité. Et puis, vous, vous êtes particulièrement tordu !
— Moi, un tordu ? Eh bien, tu vois qu’il n’est pas cassé, ton bras ! Tu le lèves bien ! Tout de suite, il me ferait passer pour un méchant celui-là ! Mais, c’est vrai, les commissariats, ils sont sûrs pour les honnêtes gens, mais pas forcément pour des gars comme toi ! Alors, je serais toi, je ferais gaffe !
Comme d’habitude, Martineau avait fait son numéro du méchant flic. Puis, Renouf se leva et fit le tour de la pièce. Puis, il s’adressa de nouveau à Gosse.
—Il y a quelque chose que je ne comprends pas. Comment toi, qui s’est déjà pris cinq années de placard pour recel il y a quelques temps, tu as voulu remettre le couvert. Tu sais ce que tu risques ? Dix ans ! Il faut dire que ce n’était pas très malin de ta part de cacher tout ça dans ta ferme qu'on connait bien, au fin fond de la cambrousse.
— Vous savez ce que c’est… les temps sont durs ! La reconversion des anciens délinquants est difficile. J’ai eu du mal à retrouver du travail, alors… Et puis, serrurier, j’aurais pas pu. Je ne suis pas très adroit. Maquereau ? Avec la gueule que j’ai… c’était pas garanti. Alors, je végète. Ça fait dix ans que je végète, que je tire le diable par la queue ! C’est pas avec ce que vous me donnez…
— Et bien parlons-en ! Indic, ça ne te payait pas assez ? demanda Martineau.
— Indic… indic… ça ne paye pas vraiment. Vous savez, avec l’inflation…
— Arrête ton cinéma, tu vas me faire pleurer ! Maintenant, tu vas faire ton boulot d’indic. D’abord, les bijoux ! Bon, ceux qui sont dans la mallette noire, on sait d’où ils viennent : de Couillard, qu’on a arrêté et qui n'a pas hésité à te balancer, lui. Mais les autres ? Qui te les as apportés, et puis l’argent que tu lui as donné à Couillard. Cent mille francs, ça fait du bruit ! D’où sort-il ?
— De mes économies ! J’ai pas confiance dans les banques. Alors, je fais comme l’écureuil. J’accumule, je thésaurise ! Et puis j’suis peut-être un indic, mais pas une balance !
Martineau l’attrapa par le col.
— Moi, je ne vois pas la différence ! Et on te paye pour que tu nous répondes ! Des économies ! Pour tes vieux jours peut-être, alors que tu nous dis que tu n’as pas un sou ? Tu veux que je te casse un bras ? Comme ça, tu auras une raison de porter plainte !
Gosse se mit à gémir. L’inspecteur le relâcha.
— Je veux bien vous dire des trucs, à condition que qu’on fasse un arrangement.
— Des trucs ? Quel trucs ? Et quel arrangement ?
— Si je vous donnais des renseignements sur la bande de Cacheux ? Je sais que vous courrez après eux. C’est donnant-donnant ! Je vous renseigne et vous me relâchez…
Renouf et Martineau se regardèrent, dubitatifs.
Et moi, assis devant ma machine à écrire, je pensai que je n’avais rien encore enregistré. Je pourrais consigner les renseignements qu’il nous donnerait dans un procès-verbal. Quant à l’arrangement…

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