Chapitre 16 – L’arrangement

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Gosse n’avait pas aussitôt fini de parler qu’une lumière blanche illumina soudain les lieux, suivie immédiatement d’un coup de tonnerre qui fit trembler les murs, comme une semonce, un rappel à l’ordre du très haut. Le Bon Dieu nous surveillait-il peut-être de son nuage ?

L’éclairage vacilla. L’orage était au-dessus de nos têtes. On aurait dit que les cieux ne se montraient pas du tout d'accord.

Aussitôt, la grêle se mit à crépiter sur les carreaux. Je levai des yeux interrogateurs vers le commissaire. Devrais-je transcrire cette discussion ?

— Allez-y Lenormand. Tapez tout cela dans votre rapport. On verra ensuite.

Puis, il se tourna vers Gosse.

— Quel arrangement ? réitéra Renouf, élevant la voix pour couvrir le vacarme.

— Eh bien, je vous donne des renseignements sur la bande, et vous allégez les charges me concernant.

Le commissaire et Martineau échangèrent un regard. C’était tout sauf légal comme procédé.

— Gilbert, surtout ne notez pas ça, dit Renouf. Attendez de voir.

De toute façon, je n’avais pas eu le temps de le taper, n’étant pas un spécialiste de la dactylographie, je ne tapais qu’avec deux doigts. A ma place, mon épouse, ancienne secrétaire, aurait sûrement fait des merveilles. Et puis, j'avais hésité.

Puis il reprit "Et qui nous garantit que tu ne vas pas nous donner de fausses informations et nous balader ?"

— Allons, commissaire, vous ne me faites pas confiance ? Entre gens de bonne volonté…

Il prenait tout à coup un air bravache, sûr de lui, pensant renverser la vapeur et prendre l'ascendant.

— Dis d'abord et on verra ensuite. Mais auparavant j’aimerais savoir d’où viennent ces cent mille francs et tous ces bijoux. Après, on pourrait éventuellement intervenir auprès du parquet. Je dis bien "éventuellement", insista-t-il, si nous sommes satisfaits de tes réponses.

Puis il me fit signe de reprendre ma dactylographie. Dès le début, j’avais pris la machine de Martineau, qui fonctionnait nettement mieux que la mienne. Le vacarme des grêlons cessa tout à coup. L’orage s’éloignait, les éclairs continuaient d’illuminer le bureau de temps à autre et le bruit du tonnerre décrut rapidement, jusqu'à s'éteindre complètement. Un silence pesant prit place. Dorénavant, les réponses de Gosse seraient seulement ponctuées du lent crépitement de la machine à écrire.

Gosse maugréait, tergiversait. Il se faisait tirer l’oreille. Au fur et à mesure, Martineau se rapprochait dangereusement de lui, son visage était presque à toucher le sien. Il finit par se décider, d’une voix mal assurée.

— Justement, les cent mille francs… ils viennent du hold-up de Pont-Audemer.

— Tu nous racontes des salades. Ils n’avaient volé que le contenu de la caisse : dix mille balles ! s'exclama l'inspecteur.

— Oui, mais… le braquage de Rouen. Le fameux fourgon… Vous vous rappelez, le Crédit de Normandie en 1958 ?

Renouf dressa l’oreille.

— Là, Beau Gosse, tu m’intéresses ! Continue…

— Et puis il y a aussi l’argent provenant d’autres braquages. La bande a constitué comme une sorte de trésor de guerre, qui sert à payer tout un réseau de cambrioleurs qui travaillent pour eux. Ils les paient, et moi, j’écoule les bijoux. Je prends ma part, et je leur donne le reste.

— Une belle petite entreprise, dis-donc. Alors, ils donnent aussi dans la cambriole ? L’argent circule bien et fait des petits, à ce que je vois. Et à combien se monte-t-il ton pourcentage ?

— Cinq pour cent de la valeur des butins.

— Donc, sur les cent mille francs de bijoux, tu aurais gagné cinq mille balles, renchérit Martineau qui siffla ensuite d'admiration. Et je ne parle pas du reste. On n'a pas encore fait l'évaluation.

— Si je les avais vendus à ce prix là. Mais, c'était la bande qui décidait. Cependant, à chaque commission, je mettais le pognon à gauche. Je voulais me tirer d’ici un jour et acheter ma place au soleil. Quitter cette région pourrie où il pleut tout le temps. Soigner mes futurs rhumatismes sur la Côte d’Azur, quoi ! Parce que c’est sûr, à rester ici, j’en aurai sous peu ! Et maintenant, à cause de vous…

Il se mit alors à pleurnicher.

— Ben voyons ! Arrête de chouiner, tu vas nous faire pleurer ! La Normandie, c’est aussi beau que la Riviera ! Eh bien, maintenant, au lieu d’être au soleil, tu risques plutôt de te retrouver à l’ombre, et pour longtemps, conclut Renouf. Et alors, ton fameux trésor de guerre, où le planques-tu ?

— Chez l’Ecureuil…

— Je croyais que tu n’avais pas confiance dans les banques ? Tu te fous de notre gueule ? s’indigna Martineau en l'attrapant par le col.

— Non ! Ce n’est pas la Caisse d'Epargne. Avec mon pédigrée...vous le savez bien, impossible d’ouvrir un compte. L’Ecureuil, c’est le comptable de Cacheux. Celui qui gère les sous. On l’appelle comme ça… parce que c’est un rouquin et qu’il a des dents de lapin. Il note tout sur ses livres. Pas un centime ne lui échappe. Et il ouvre un compte pour chacun de nous. Et si on a besoin de toucher nos dividendes, on lui demande…

— Ah parce qu’ils ont un comptable ! Décidément, on n’arrête pas le progrès ! Martineau le relâcha, avec un demi-sourire. Mais alors, Commissaire, cette description, ça ne vous dit rien ?

— Gérard Talbot, surnommé le Rouquemoute. C’est celui qui ressemble le plus à ce portrait. Effectivement, il a des dents si longues qu'elle pourraient presque rayer le parquet, au sens propre comme au figuré.

— Un sacré arnaqueur ! renchérit Martineau.

Il se tourna vers Gosse, un sourire en coin.

— Ça ne t'est pas venu à l'idée que l'Ecureuil pourrait sous estimer le montant du butin et ne te donne pas la part qui te revient vraiment ? Parce que s'il te donne tout au compte-gouttes, c'est difficile de vérifier.

— Vous voudriez pas dire que je pourrais m'être fait avoir ? Depuis le temps...

— Quand on a affaire à des voyous... renchérit Renouf.

A voyou, voyou et demi. Le doute commença à s'insinuer dans l'esprit un peu naïf de Gosse. J'avais bien compris le manège entre Martineau et le commissaire. De sacrés acteurs ! Le poisson commençait à être ferré.

— Les salauds ! se mit-il à crier tout à coup.

— Alors, tu vas nous dire bien gentiment où se trouve cet animal si économe, et par la même occasion, où se terrent Cacheux et sa bande.

— Je n’en sais rien. On se donne rendez-vous à un point précis, défini à l’avance. On s’échange des sacoches. Et chacun repart de son côté. Et Cacheux et consorts, je ne les vois jamais. Je ne vois que l'Ecureuil.

— Et comment tu le contactes ? Par pigeon voyageur ? s'esclaffa Martineau.

— Non, il nous appelle d’une cabine téléphonique.

Une organisation bien rodée, donc.

— Sinon…hésita Gosse

— Sinon ?

— Si je vous donnais le lieu du prochain rendez-vous ?

— Dis toujours !

— L’Ile Lacroix. Au pied du pont Pierre Corneille. Dans deux semaines. À vingt et une heures.

Le commissaire se mit à marcher de long en large. Que faire ? Relâcher le beau Gosse ? Pas question !

Il opta pour la garde à vue, le temps de voir Farcy.

— Allez hop ! Garde à vue pour le moment !

Martineau alla chercher l’imposant brigadier Joubert qui raccompagna Gosse dans sa cellule presque par le fond de son pantalon, malgré ses supplications.

Je jetai un œil interrogateur vers Renouf. Il acquiesça. Je pouvais garder le PV. Je le retirai de la machine tout en souriant intérieurement.

Sur le chemin du retour, tout en conduisant, je repensai au deuxième sobriquet de l'Ecureuil, ce qui me fit sourire à nouveau.

Le Rouquemoute ! Quelle coïncidence ! Un dimanche après-midi de la semaine précédente, j’étais, avec Sophie, allé voir au cinéma "la Métamorphose des Cloportes" qui venait de sortir. Nous avions profité de la présence de ses parents qui avaient gardé notre chérubin pour nous permettre cette petite distraction.

J’adore aller voir les films policiers, surtout lorsqu’il y a les savoureux dialogues ciselés par Audiard, même si les flics n’ont pas toujours le beau rôle. Dans ce film, le Rouquemoute était joué par Georges Géret. Et puis, il y avait le grand Lino, mon acteur préféré, dont le physique et les expressions du visage, même si elle sont extrêmement sobres, me rappelaient un peu Bertier. Cette fois-ci, il jouait le rôle d’un gangster, qui s’était retrouvé en prison à cause de ses complices, qualifiés de cloportes, et qui l’avaient lâchement laissé tomber. Celui-ci ne rêvait que de vengeance, les avait occis, jusqu’à se faire épingler par un inspecteur et se retrouver au trou une nouvelle fois.

Maintenant, il ne restait plus qu’à aller à ce fameux rendez-vous. Alors, mon sourire cessa aussitôt. J'étais sûr qu'on allait encore m’envoyer au casse-pipe… qui ressemblait plus à un guet-apens qu'à autre chose.

Toujours sur moi que ça tombe ! Enfin, ce n'était que dans deux semaines. On avait le temps de voir.

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