Chapitre 17 – Retour à Beaumanoir

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Ayant franchi les trente kilomètres qui me séparaient de mon domicile, j’arrivai enfin à la maison. Pour une fois, je n’avais pas quitté le commissariat trop tard. Nous étions vendredi soir. Les Malandain nous avaient invités, Sophie et moi, ainsi que le bébé, à passer le week-end avec eux. La chambre d’amis nous était réservée.

J’entassai ma petite famille ainsi que les bagages dans l’Ami 6 Break que j’avais achetée après l’accident de ma Deudeuche, que je pensai alors irrécupérable. Un magnifique bouquet de fleurs et plusieurs bouteilles de vin reposaient dans un large panier, sur la banquette arrière. Pas très original comme cadeau, mais nous ne pouvions pas venir les mains vides.

Et nous voici partis sur les petites routes normandes. Nous avions une quarantaine de kilomètres à parcourir pour arriver au manoir, aux environs du Mesnil Sous Jumièges. La nuit était tombée depuis longtemps. Je conduisais prudemment, pas trop vite, évitant les petites routes hasardeuses longeant les étangs et les lacs, leur préférant la départementale et la nationale, même s’il y avait du monde. C’est que je devais transporter la cargaison la plus fragile et importante de mon existence, aussi délicate à convoyer que la nitroglycérine : les êtres qui m’étaient les plus chers au monde. Pas question de foncer comme dans les filatures. Cette fois-ci, le flic un peu téméraire faisait place au père de famille, tranquille et prudent.

Sophie s’était installée à l’arrière, Jérôme dans ses bras qui dormait d’un sommeil paisible. Bercé par le ronron sonore du moteur -le même que celui de la Deudeuche- et les douces oscillations de l’automobile, il aimait les voyages en voiture.

"Huit mois déjà !", songeai-je. J’avais l’impression qu’il grandissait à vue d’œil. Il nous gratifiait de vocalises variées, ayant maintenant adopté la lettre "o", qu’il alternait avec le "a". Mais il fallait avoir l’œil sur lui en permanence. Comme tous les enfants de cet âge, aventureux et adepte du quatre pattes, il rôdait dans la maison, explorant tous ses mystères, prêt à mettre les doigts dans les prises, se coincer les menottes dans les portes et à enfourner n’importe quoi dans sa bouche. Pour sa sécurité, nous avions fini par l’enfermer dans un parc, avec ses jouets. D’abord indocile et protestant par des cris aigus, il avait fini par s’y habituer.

Je jetai un œil sur le rétroviseur. Les phares des automobiles éclairaient par intermittence ma Sophie, belle comme une madone, avec dans ses bras mon ange aux cheveux blond vénitien auréolant sa petite tête joufflue. On aurait dit un tableau représentant la vierge et l’enfant dans une église baroque du fin fond de l’Italie. La chevelure de Jérôme était de la même couleur que celle de sa maman, oscillant entre le roux et le blond. Il n’avait pas hérité de mon abondante tignasse blond foncé, raide et rétive à toute coiffure, plus ou moins claire selon les saisons, et que je m’efforçais d’aplatir avec une raie sur le côté, une mèche rebelle me retombant souvent sur le front.

Nous étions des nordiques ! Peut-être que quelques chromosomes viking se baladaient dans nos gènes. Mais ne coupons pas les cheveux en quatre ! Il y avait de la route à faire.

Après avoir emprunté l’étroit chemin cahoteux menant au manoir, nous arrivâmes devant ses grilles, grandes ouvertes, prêtes à nous accueillir. Ma voiture s’engagea dans l’allée de graviers crissant sous ses pneus.

Les fenêtres du rez-de chaussée, allumées, diffusaient leur lumière chaleureuse, comme une invitation à pénétrer, éclairant partiellement la cour encerclée de rosiers. La petite chapelle médiévale, accolée et dans l’ombre du bâtiment, auréolée de mystère, se faisait discrète.

Les phares de ma voiture éclairant l’édifice, je retrouvai ses hautes fenêtres de bois à petits carreaux, sa toiture de tuiles de pays patinées par le temps, ses lucarnes et ses gracieux colombages.

Dans le cadre de l’enquête menée l’année dernière, je l’avais exploré de fond en comble, sans savoir que j’y reviendrai plus tard, dans un cadre privé.

Cela faisait un moment que je n’y étais pas retourné. Beaucoup de travail et le temps d’évacuer des souvenirs pénibles : l’enquête sur l’assassinat du châtelain, en fait, mon père*.

Malgré mon statut d’enfant illégitime, la famille m’avait pourtant accepté. Le fils cadet, l’artiste peintre André Malandain, m’avait même sauvé la vie en me donnant spontanément son sang alors que, gravement blessé lors d’une fusillade, la vie se retirait peu à peu de moi. Par miracle, il était présent sur les lieux ce jour-là, faisant probablement partie des badauds qui se massaient sur cette place, située à quelques encâblures de son atelier rouennais.

Nous partagions le même rhésus. Mon frère de sang, comme il l’avait dit lui-même.

La reconnaissance en paternité me concernant n’avait pas été effectuée par le défunt. Seul un document de sa part attestant de ma filiation faisait foi. Pas suffisant pour prétendre à un quelconque héritage, à moins d’entamer une longue procédure par le biais d’avocats. Je n’avais ni le temps, ni l’argent pour le faire, et surtout pas la volonté de m’attaquer à cette famille à laquelle je m’étais néanmoins attaché. L’amitié et la fraternité comptaient plus que toute autre chose.

Quand je pense qu’en tant que flic, j’en avais suspecté tous les membres au départ ! Mais n’était-ce pas mon travail de soupçonner tout le monde ? Enquêter sur la mort de l’un de ses proches est la pire chose qui puisse arriver à un policier. Je tentai de chasser ces pensées de mon esprit.

La porte d’entrée s’ouvrit aussitôt, avant que nous ayons eu le temps de sonner. André apparut, sa silhouette élancée, le cheveu brun encore plus long et abondant, renforçant son air d’artiste. Il me gratifia d’une accolade chaleureuse et sincère, comme pour accueillir un parent que l’on n’a pas revu depuis une éternité. J’étais le seul frère qui lui restait, l’autre étant en prison pour longtemps. Un frère de la dernière heure, tout fraichement débarqué dans sa vie.

— Pardon ! s’excusa-t-il, en se reculant. J’écrase tes fleurs ! Elles sont magnifiques !

Louise arriva aussitôt et André lui donna le bouquet. Elle nous remercia chaleureusement, sans nous dire le traditionnel "mais il ne fallait pas !". Ils savaient vivre, ces gens-là !

Sophie se tenait légèrement en retrait, Jérôme dans ses bras. André l’embrassa, puis Louise fit de même. Elle s’extasia devant le bébé qu’elle voyait pour la première fois.

"Tout le portrait de sa maman !" s’exclamaient-ils.

Il a été souvent constaté que les garçons ressemblaient plus aux mères et les filles aux pères.

— Mais, que vois-je là ? Un panier ? remarqua André.

Nous l’avions laissé sur le pas de la porte.

— C’est un modeste présent, m’excusai-je. Quelques bouteilles de vin. Je ne suis pas vraiment un connaisseur.

— Mais non, c’est du très bon cru! Bon choix ! Du château Margaux 1953 ? Tu t’es ruiné, mon vieux !

Je m’étais fait conseiller par le tenancier d’une épicerie fine de Rouen et je les avais payées assez cher. Mais cela en valait la peine. Beaumanoir, bâti sur un simple soubassement, ne possédait pas de cave. L’eau était omniprésente, le terrain entouré de marécages. Faute d'endroit approprié pour les stocker, les châtelains ne pouvaient posséder beaucoup de bonnes bouteilles.

Les deux domestiques, Justin et Honorine, arrivèrent aussitôt. La cuisinière nous délesta de nos cadeaux tandis que le jardinier et homme à tout faire demanda à avoir accès à nos bagages. Je l’accompagnai au coffre de ma voiture. J’étais gêné de me faire servir. Surtout après l’interrogatoire serré auquel je l’avais soumis un an plus tôt.

Empoignant nos deux petites valises, il se montra d'abord à la fois peu disert et respectueux. Mais une absence m’interpella, celle du maître d’hôtel. Je me hasardai à le questionner.

— M. Delattre n’est pas là ?

— Nous avons dû nous en séparer, Monsieur, ainsi que de la petite bonne.

— Pourquoi ?

— C’est difficile à dire, hésita-t-il. Surtout, ne dites pas à Madame que je vous l'ai dit. Les Malandain manquent… d’argent.

Je soupirai. La succession n’était certainement toujours pas débouclée. Le notaire chargé de la succession s’était retrouvé en prison à la suite d’un faux témoignage. Alors, le temps qu’un autre reprenne le dossier... et puis, il y avait Pierrette. Sa parenté avait été reconnue, mais cela avait compliqué un peu plus les choses. Pierrette ! L’autre fille illégitime et aussi ma demi-sœur. Un sacré imbroglio !

— Mais alors, qui entretient le manoir ?

— Honorine et moi. Et aussi Monsieur André. Il vient régulièrement m’aider. Il jardine, il fait même le ménage ! Je dois dire qu’il s’en sort très bien !

J’étais loin de m’imaginer tout cela. Et ils avaient la gentillesse de nous inviter.

— Vous savez, reprit-il, semblant lire dans mes pensées. Il sont bien contents de votre venue. Depuis le meurtre, plus personne ne se rend à Beaumanoir.

Il reprit son chemin vers la maison. Je n’osai lui demander s’il m’en voulait toujours. Apparemment pas, puisqu’il m’adressait la parole et m’avait confié certaines choses importantes. La glace semblait rompue entre nous.

— Et l’incendie du bureau ?

Un court-circuit dans le bureau de la victime, heureusement sans provoquer de dégâts majeurs, nous avait permis de retrouver des documents qui nous avaient aidés à arrêter le meurtrier. Voulant les déménager pour les faire nettoyer, André avait trouvé une cachette dans la bibliothèque. Tout avait été rocambolesque dans cette histoire.

— Heureusement, cela s’est bien arrangé, répondit Justin. L’assurance a débloqué rapidement les fonds. Le bureau a été rénové, et les livres ont repris leur place, grâce à Monsieur O’Reilly, qui s’est démené pour les faire restaurer rapidement.

Ces fameux livres anciens, fierté du châtelain, et qui appartenaient à la famille depuis si longtemps, avaient pu être sauvés.

Cela me rassura. Un malheureux concours de circonstances avait terni la splendeur des Malandain. J’espérai vivement le retour rapide des beaux jours, qui sortiraient Beaumanoir de son sommeil.

Nous regagnâmes rapidement le bâtiment. On nous y attendait.

* Tome 1 : L’héritage du silence

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