Chapitre 18 – Le dîner

7 minutes de lecture

Justin monta nos valises, suivi de Sophie et moi jusqu’à la chambre d’amis. Dans un coin, il y avait un joli berceau pour Jérôme. Mon épouse y déposa notre enfant, profondément endormi. Le bébé avait pris son biberon avant que nous partions et nous étions tranquilles pour la nuit.

Il dormait en tétant son pouce. Rassurés et laissant la porte ouverte, nous redescendîmes dans le salon.

Je retrouvai son plafond haut, ses poutres foncées, ses murs blanchis à la chaux, la table basse en chêne, entourée de canapés capitonnés. Au fond, le piano à queue et à son côté, le billard. Tout y était. Le feu allumé dans l’imposante cheminée, les petites lampes disséminées ici et là sur des meubles bas ou des guéridons, contribuaient à rendre une ambiance chaleureuse. Je commençais à aimer ce manoir. L'atmosphère de suspicion qui flottait pendant l’enquête l’année dernière semblait avoir disparu. J’avais l’impression d’être entré dans son cercle familial. Jusqu’à quel point ? Etais-je encore à leurs yeux le policier inquisiteur ou l’un de ses membres ?

Une joie discrète régnait, une sorte de convivialité, une harmonie qui paraissait rendre tout le monde heureux.

Honorine vint nous servir des apéritifs, accompagnés d’amuse-gueules. Pendant ce temps, André jouait des morceaux endiablés, dont l’un des plus célèbres, "The Entertainer"*, de Scott Joplin, le précurseur du jazz et maître du ragtime. J’étais béat d’admiration. En plus d’être un peintre talentueux, il excellait au piano.

André s’arrêta et mit le tourne-disque en route, à bas volume. Un air de jazz se répandit en sourdine, continuant à rendre l’atmosphère agréable. Il vint se joindre à nous pour boire un verre ou deux.

La conversation continua au son des saxophones de "Take Five" de Dave Brubeck. Nous parlions de peinture, de musique, évoquant aussi les potins rouennais qui parfois, se frayaient un chemin jusqu’ici par le bouche-à-oreille.

Le scotch que l’on m’avait servi me détendit un peu plus. Buvant rarement, je me sentais dans un cocon. La délicieuse chaleur de l’alcool me traversait. Et puis, je pouvais me laisser un peu aller, je n’avais pas à reprendre la route.

Tournant la tête, j’aperçus une photographie très ancienne accrochée au mur, protégée dans un sous-verre. Une femme, menue et élégante, se tenait à côté d’un homme barbu à l’air altier en tenue d’officier de marine. Je ne l'avais jamais remarquée auparavant. Je me levai pour aller la contempler.

André me rejoignit.

— C’est un daguerréotype représentant Mary O’Reilly et Pierre Malandain, nos trisaïeuls. Elle a été prise aux en 1859. Et voilà le Beaumanoir tel qu’il était une fois sa restauration achevée, dit-il en montrant une autre photographie, accrochée à côté.

Il était reconnaissable, avec sa chapelle accolée. On apercevait déjà les arbres ornant la cour nord, opposée à la façade principale.

— Auparavant, continua-t-il, le manoir était quasiment en ruines. Je dois avoir une photo encore plus ancienne dans le bureau de papa. Si cela t’intéresse, je te la montrerai demain.

Cet édifice, construit dans les années 1500, avait vécu mille vies : il avait vu les guerres qui avaient ravagé la Normandie tout au long de son histoire, avait été témoin aussi de la première, puis la deuxième guerre mondiale, jusqu’au drame de l’année dernière. Si les murs pouvaient parler…

Honorine entra et vint chuchoter à l’oreille de Louise.

— Maintenant, passons à table, déclara celle-ci.

Tout le monde se leva, André alla éteindre le pick-up, et nous nous dirigeâmes vers la salle à manger.

Un coup de sonnette retentit. Justin alla ouvrir.

— C’est sûrement Danny ! Il nous avait prévenu qu’il viendrait plus tard.

C’était lui. Il n’avait pas changé. Comme un vieux jeune homme, il portait ses quatre-vingt-six printemps avec vigueur, se tenant le plus droit possible. Son visage d’Irlandais aux hautes pommettes se fendait d’un large sourire et ses yeux malicieux brillaient derrière ses lunettes d’écaille. Tendant un bouquet de fleurs à Louise, il l’embrassa chaleureusement.

Puis, il vint serrer la main à chacun de nous.

— Tiens donc, voilà le jeune policier ! fit-il en me voyant.

Après m'avoir serré la main, il reprit aussitôt la parole.

— Ou plutôt, le cousin, devrai-je dire. Un de plus, que nous sommes ravis d’accueillir dans notre famille, s’écria-t-il, me donnant une bourrade dans le dos.

Voilà qui me rassura un peu plus sur mon statut. Tandis que les vapeurs d’alcool se dissipaient, je suivis les autres jusqu’à cette solennelle salle à manger, éclairée par un lustre rustique, constitué d’appliques imitant des chandelles accrochées sur un morceau de poutre. Au milieu, une grande table, revêtue d’une nappe blanche, garnie de vaisselle en porcelaine et de couverts en argent. La maîtresse de maison nous désigna nos places. Je me retrouvai face à Louise, avec André d’un côté et Sophie de l’autre.

J’étais déconcerté par le nombre de couteaux et de fourchettes dont j'ignorais l'usage. Mon voisin, me voyant hésiter, me susurra dans l’oreille : "On commence toujours par les couverts extérieurs". Je suivis son conseil à la lettre, en imitant les autres convives. Sophie, me voyant m’appliquer, me regardait d’un air à la fois tendre et amusé.

Le dîner était délicieux. Honorine nous servait les plats, tandis que Justin, ayant pris la place du maître d’hôtel, un peu guindé dans sa veste blanche, servait les vins. Il s’en sortait plutôt bien. Une ou deux bouteilles que j’avais apportées furent ouvertes. Effectivement, elles se laissaient boire. Je me sentis à nouveau gagné par un certain relâchement, alors, je me limitai à deux verres.

Puis, le dessert fut servi. Mais, de fil en aiguille, la conversation dériva sur Pierre. Je ne sais plus qui avait commencé. Louise, peut-être ? Instinctivement, je craignis un instant que l’ambiance ne soit gâchée et je me crispai soudain, me tenant sur mes gardes.

Pierre avait écrit. Il se portait le mieux possible. Il trouvait le temps long. Fréquentant assidûment la bibliothèque de la prison, Il lisait beaucoup. Il s’était présenté pour en remplacer le responsable qui avait purgé sa peine et il attendait la réponse du directeur.

Un sentiment de honte m’envahit. Je m’en voulus alors de ne pas être allé le voir. Trop de travail, pas assez de temps. Il me fallait réparer cette faute le plus vite possible.

— Comment a-t-il pu se laisser embobiner dans cette sale histoire ? demanda Louise. C’est incompréhensible ! Je connais mon Pierre….

— Maman ! implora André. S’il te plait… Ce n’est pas le moment !

Un silence pesant se fit soudain, rompant le charme. Un sentiment de froid m’envahit. J'avais cru à un peu de bonheur revenu, mais le drame ressurgissait. Il n’avait jamais réellement quitté ces murs.

— Qu’en pensez-vous, Gilbert ? reprit Louise, ignorant la remarque de son fils et me regardant droit dans les yeux. Et cette Marie qui l’a entraîné là-dedans…

J’avais décidé de ne rien dire à ce sujet. La traque de Cacheux et de Marie était en cours. Mais une question me taraudait. Comment cette fille avait-elle rencontré Pierre ? Alors, le flic en moi reprit du service. Il fallait que je sache.

— A propos de Marie… hésitai-je. J’aimerais comprendre comment Pierre et elle se sont connus.

— A l’université de Rouen, intervint Danny qui n’avait rien dit jusque-là. Marie s’était inscrite à mon cours d’histoire médiévale. Elle semblait passionnée par ce sujet. Et puis… c’est curieux, en peu de temps elle a changé du tout au tout, jusqu’à modifier son apparence. De brune, elle est devenue blonde et elle s’est mise à porter des tenues aguichantes. Comme si elle voulait séduire. Et puis, elle a brusquement quitté l'université.

— Oui, elle voulait séduire. Et c’est mon fils qu’elle voulait. Et Pierre est tombé dans son piège, reprit Louise. Il était timide et n’avait pas beaucoup de succès avec les femmes. Il suivait des cours de commerce. Son père voulait qu’il reprenne son affaire. Alors, il s’est mis à négliger ses études, à sortir avec elle et à rentrer à pas d’heures. Il en était fou amoureux. Son père lui a fait des leçons de morale, mais rien à faire. Il n’en faisait qu’à sa tête. On aurait dit qu’elle l’avait envoûté, avec son mauvais genre…

Elle s’arrêta un moment.

— Elle a fini par se faire épouser, contre notre avis, la fille de Lemarchand, ce collabo !

Son visage se transforma. Le ressentiment apparaissant clairement. Puis, elle eut comme un sanglot, à l’évocation du meurtrier de son mari.

— Elle était tombée enceinte, reprit-elle. Je suis sûre qu’elle l’a fait exprès.

— Mais, je croyais qu’elle ne voulait pas d’enfant…

— Elle a perdu le bébé, peu de temps après. Pierre en avait été bouleversé. Il a eu du mal à s’en remettre. Et ensuite, elle n’a plus voulu en avoir.

Je me demandai s’ils connaissaient la véritable origine de Marie, fille de l’ancien associé de Bernard et s’il l’avait découvert lui aussi. Mais je préférai me taire. Louise continua son monologue.

— Et puis ce gangster, ce Cacheux, avec qui elle est partie... Vous savez quoi ? Elle n’a jamais aimé mon fils. Je ne sais pas ce qu’elle cherchait… à obtenir de l’argent ? Non, je crois que c’était bien plus que cela. C'était... nous faire du mal, oui… du mal !

* morceau repris comme générique du film "l’Arnaque" en 1973

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 4 versions.

Vous aimez lire KatieKat ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0