Chapitre 19 - André

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Le dîner s’était terminé un peu tristement. Louise proposa aux convives de prendre des infusions, mais ceux-ci, refroidis, déclinèrent l’invitation et tout le monde monta se coucher. Nous regagnâmes la chambre d'amis, André, la sienne, et Danny, celle de Pierre.

Nous y pénétrâmes à pas de loup. Je me penchai sur le berceau. Jérôme dormait à poings fermés. Sa poitrine se soulevait doucement au rythme de sa respiration régulière.

Une fois la porte fermée, Sophie me lança un regard rempli de reproche.

— Il a fallu que tu joues au flic, me chuchota-t-elle.

— Comment cela ?

— Eh bien tu aurais pu éviter de poser toutes ces questions sur Marie.

— Ça m’aide pour mon enquête. Et puis, ce n’est pas moi qui ai commencé à en parler.

— Elle t'obsèderait donc à ce point-là ?

Je soupirai.

— Non, je cherche à comprendre la façon dont elle s’est prise pour embobiner Pierre et s’infiltrer dans cette famille. Elle ne lui voulait pas du bien. Et puis… Marie est folle, folle à lier.

Je ne donnai pas plus d’explications. Une fois en pyjama, je me mis au lit. Sophie, enfin prête, me rejoignit. Comme elle le faisait habituellement avant de s’endormir elle posa sa tête sur mon épaule et je respirai l’odeur de ses cheveux. J'adorais celle de son shampooing.

— Alors, elle est si belle que ça, Marie ?

— Serais-tu jalouse ? Non ! Sérieusement…

Je me mis à rire.

— On a l'impression que c'est une femme fatale.

— Pour être fatale, elle l'est, dans son genre. Elle est jolie, mais d’une beauté un peu sophistiquée. Pas naturelle. Et toi, tu es dix fois mieux.

— Dix fois mieux ?

Je lui fis un long baiser.

— La réponse te satisfait ?

Elle m’embrassa à son tour. Puis, nous nous souhaitâmes bonne nuit.

Le lendemain, il faisait beau. Nous ouvrîmes les croisées. Il était huit heures. Un rayon de soleil matinal commençait à chatouiller le bord de la fenêtre. Nous disposions d’une unique salle de bains pour l'ensemble de l'étage. La porte était ouverte et celle-ci semblait vide. Alors, en pyjama, tenant mes vêtements d’une main avec ma serviette de bain et ma trousse de toilette de l’autre, je me faufilai jusqu’à elle et je me cognai à André, arborant la même tenue.

— Bonjour ! bien dormi ?

— Euh oui, très bien, merci.

— Honneur aux invités, dit-il. Je reviendrai plus tard.

Je le remerciai. Je m’efforçai d’aller vite. Une bonne douche bien chaude dans l'antique baignoire me réveilla complètement. Ma toilette faite, j’en sortis aussitôt. Ensuite, ce fut le tour de Sophie et d’André, puis des autres.

Nous nous retrouvâmes dans la salle à manger. Tout ce qu’il fallait pour un petit déjeuner se trouvait sur la table. L’ambiance glaciale de la veille semblait avoir disparu. Tout le monde s’affairait à se servir du café ou du thé, disposés sur une petite table, et à beurrer ses tartines, agrémentées de confitures diverses, concoctées par Honorine.

Je ne pus m’empêcher de repenser à l’enquête de l’année dernière. Je vivais l’intimité de cette famille. La terrible journée du onze septembre 1964 avait dû commencer ainsi, telle que décrite lors des interrogatoires. Puis on s’était inquiété de la disparition du maître des lieux. Cette pensée me glaça le sang et je m’efforçai aussitôt de la chasser de mon esprit. On avait alors appelé la police et j'avais retrouvé le corps, quelques jours plus tard, dans des conditions… indescriptibles.

Sophie arriva, Jérôme dans les bras, comme une heureuse diversion. Honorine la suivait, apportant la bouillie qu’elle avait préparée à la cuisine. Mon épouse assit notre fils sur ses genoux et lui donna aussitôt à manger. Tout le monde sourit à la vue de cette tendre scène familiale et les bavardages reprirent.

André m’emmena ensuite dans le bureau de son père. Les lieux avaient un peu changé. De nouveaux rideaux avaient remplacé les anciens, les boiseries, nettoyées, étaient un peu plus claires qu’auparavant, le magnifique bureau en palissandre, endommagé par l’incendie, avait été remplacé par un autre en chêne. En revanche, je retrouvai la photographie de Bernard Malandain, entouré de ses deux fils, Pierre et André encore enfants, avec les montagnes suisses en toile de fond, prise juste après la guerre.

Il me montra la photographie de Beaumanoir avant la restauration. Le jardin peuplé d’herbes folles, le toit troué par endroits, des carreaux manquant aux fenêtres, c’était un véritable crève-cœur de le voir ainsi. Pierre Malandain et son épouse l’avaient acheté pour une bouchée de pain.

— Mon père souhaitait écrire un livre sur l’histoire du château, souligna André. Danny lui avait fourni quelques éléments. Mais il a préféré d’abord rédiger ses mémoires de résistant et révéler les scandales de la guerre.

Il soupira. S’il ne l’avait pas fait, Lemarchand ne l'aurait pas assassiné pour le faire taire. Mais le cancer qui le rongeait et qui ne lui laissait que peu de temps, aurait eu sa peau. Combien ? Six mois ? Un an, ou même deux ? Les médecins n’en étaient pas sûrs. Mais cela, l’assassin l’ignorait.

Puis, André m’emmena dans le jardin. Il me montra les arbres qu’il affectionnait tant. Nous nous arrêtâmes à la lisière du parc, au mur de soutènement. Au-delà, le dénivelé était important. Une petite forêt de saules s’étendait jusqu’au fleuve en contrebas, enserrée dans les méandres inextricables des bras morts de la Seine, formant un marécage. C’était là que j’avais retrouvé le corps. Sur la rive opposée, des collines boisées se dressaient, caressées par les rayons du soleil de novembre effleurant leurs cimes.

— Rentrons ! dit soudain André qui frissonna.

Nous revînmes vers le manoir. Il semblait plongé dans ses pensées.

— Tu sais que tu portes le prénom de mon grand-père ? me dit-il tout à coup.

Je le regardai d’un air étonné.

— Gilbert Malandain, était le petit fils de Mary O'Reilly et Pierre Malandain. Mon grand-père Gilbert avait fait la guerre de 14 ! Le lieutenant Malandain, connu pour sa bravoure, un coriace qui a pu quand même en revenir vivant, et pas trop esquinté, contrairement à beaucoup d'autres, est malheureusement décédé à l’âge de 65 ans, en 1940. Il avait été bêtement renversé en vélo sur la route par un camion allemand. Enfin, quand je dis "bêtement", je pense que les boches ont plutôt fait exprès. Ma grand-mère en est subitement morte de chagrin et c’est ce qui avait décidé mon père de se lancer dans la résistance. Du moins, en partie.

— Je l’ignorais. Mais, c’est ma mère qui avait choisi mon prénom.

— Peut-être que mon père lui en avait parlé.

Il se tut. Il semblait vouloir me dire quelque chose de particulier.

— Tu sais, reprit-il, je crois que c’est toi qu’il a aimé le mieux parmi ses fils. Tu es celui qui lui ressemblerait le plus.

— Oh non, André, ne dis pas ça !

— Non, c’est vrai ! Il y a en toi cette bravoure, cette ténacité… Mon frère et moi, nous ne sommes pas particulièrement courageux.

Il reprit : "Tu sais, Maman et moi, nous étions contents que vous soyez venus, toi et ta petite famille".

Et, sans autre forme de procès, me prenant dans ses bras, il m’entoura d’une accolade fraternelle pendant quelques secondes. Je sentais qu’il était ému.

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