Chapitre 20 – Les liens du sang
Un lien étroit était en train de se tisser entre André et moi. Une sorte d’amitié fraternelle alors qu’à l’origine, nous étions à mille lieues l’un de l’autre. D’un côté, l’artiste doué, raffiné, sensible, issu de la bourgeoisie, de l’autre le flic, un simple et humble inspecteur de police, encore en bas de l’échelle, issu d’une famille de pêcheurs et de petits épiciers du Havre.
Pour quelle raison ? Pas seulement une affaire de gènes que nous partagions peut-être. Une certaine sensibilité qui nous était commune ? Un frère en prison, avec lequel André n’avait aucun atome crochu ? Peut-être tout cela à la fois.
Je n’oserais effectuer ce parallèle un peu prétentieux. Néanmoins, cette attirance, pourrait-elle devenir aussi intense que l’amitié profonde reliant Montaigne et la Boétie: "parce que c’était lui, parce que c’était moi" ? Ce sentiment durerait-il dans le temps ?
Ou alors, essayait-on simplement de m’amadouer ? Mais, d’un autre côté, il n’avait pas hésité à me sauver la vie… Personne ne l’y obligeait. À ce moment précis, j’étais confronté à la cruelle incertitude du policier qui cherche la vérité, enquêtant à charge et à décharge. À cause de mon métier, je suis peut-être devenu trop méfiant.
Et Pierrette dans tout cela ?
— Je te trouve bien songeur ! déclara soudain André tandis que nous atteignions la cour entourée de rosiers. Je t’ai entendu murmurer "et Pierrette dans tout cela ?".
Je sursautai. Voilà que je me mettais à penser tout haut, maintenant ! J’espérai vivement qu’il n’ait rien perçu de mes raisonnements.
Puis, il reprit la parole avec la franchise qui le caractérisait.
— Pierrette ? D'abord, elle touchera sa part de l'héritage, comme nous, lorsque tout cela sera débloqué. Mais je dois t'avouer que je ne l’ai pas revue depuis sa rupture. C’est délicat. Nous avions un peu le béguin l’un pour l’autre avant de savoir que nous étions frère et sœur. Heureusement, ça n’a pas été très loin. C’était une simple amitié un peu amoureuse. Nous n’avions pas couché ensemble, si tu veux savoir. Quant à toi…
— Ton père ne m’a pas reconnu à la naissance, l’interrompis-je. Alors, pour moi, c’est cuit ! Je me suis renseigné. Il me faudra fournir des témoignages de proches, la preuve que ton père a pourvu à mes besoins. Ça, je l’ai, car il a réglé mes frais de scolarité. Mais je crains que cela ne suffise pas.
L'ayant appris, j’avais compris que la victime se trouvait être mon parrain. J’avais des doutes, des pressentiments. Le choc d’apprendre par la suite qu’il était mon père s'était montré d’une intensité douloureuse.
— Et alors ? Tu as peut-être une chance. Ah ! Si seulement papa avait rédigé un testament, soupira-t-il.
— Le notaire avait dit qu’il n’y en avait pas.
Le doute subsistait. La suspicion planait sur ce notaire malhonnête qui était maintenant en prison. Et la succession venait seulement d’être confiée au repreneur de l’étude.
Tout cela était terriblement compliqué ! Je ne me sentais pas prêt à effectuer de telles démarches. L’amitié témoignée par cette famille me suffisait. J’espérai que, dans le futur, le progrès scientifique trouverait une méthode permettant d’analyser les gènes des individus*. Cela nous aiderait grandement dans les enquêtes policières et éviterait des erreurs judiciaires, et, peut-être aussi, pourrait-on prouver la filiation entre deux personnes. Enfin, on peut toujours rêver.
Quant au geste d'André pour me sauver après la fusillade, je n’avais pas eu le temps d’en parler avec lui. Nous nous étions brièvement vus lorsque je me trouvais à l’hôpital. Et quand je suis venu au manoir après l’enquête pour une brève visite, je n’avais osé aborder le sujet. Là, nous étions seuls, en pleines confidences, alors, c’était le moment ou jamais.
— Il y a une chose que je souhaiterais te demander.
— Oui, qu’est-ce que c’est ?
— Le jour de la fusillade, par quel miracle t'étais-tu trouvé là ?
— Le hasard, le simple hasard. Mon atelier est à deux pas de la place où elle-ci avait eu lieu. J’avais entendu les sirènes et, par curiosité, j’étais allé voir. Je t’ai vu ressortir sur un brancard. Puis un médecin a demandé un volontaire pour donner son sang. Il y avait urgence. Je suis O négatif, donneur universel, mais je ne peux recevoir que mon rhésus.
— Je suis O négatif moi aussi.
— Je ne l’aurais pas fait pour n’importe qui. Mais, comme c’était toi, alors, sans réfléchir, j’ai aussitôt crié : "moi !"… il m’ont tout de suite embarqué dans l’ambulance et hop ! À l’hôpital de Rouen ! Puis, on nous a mis côte à côte, tous les deux reliés par un tuyau. Mais cela n'était pas assez. Ils ont dû trouver un autre donneur, un O négatif aussi… et voilà, c’est tout !
Il avait dit cela simplement, sans fierté excessive, comme si c’était naturel. Alors je ne pus que dire "merci", mais ce simple mot était lourd de sens.
Nous revînmes vers le manoir. Nous nous étions faits d'importantes révélations. Il ne me restait plus qu’à essayer de le connaître mieux, visiter son atelier et y admirer ses peintures. Je pourrai le faire lors des week-ends où je ne serai pas d’astreinte, dans un moment plus calme.
Et il y avait Pierre, et Pierrette. Il fallait que je leur rende visite également. J’avais du pain sur la planche.
Le déjeuner et le dîner se passèrent mieux. Cette fois-ci, nous avions évité d'évoquer des sujets qui fâchent et oublié Marie et le drame récent. Danny nous raconta beaucoup d'histoires sur le manoir et sur la région. Il était à la fois passionnant et intarissable sur le sujet. Et André continua de nous donner de mini-concerts de piano.
Puis, nous avions repris la route après le déjeuner du dimanche. Il y avait beaucoup à faire, et je devais reprendre mon travail lundi matin. La parenthèse enchantée était terminée.
Je ne savais pas encore que l'enquête allait prendre un autre tour...
* Gilbert avait raison de le souhaiter. L’utilisation des test ADN par la police scientifique démarrera vingt ans plus tard. Peut-être pour lui une occasion de connaître enfin la vérité ?

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