Chapitre 21 - Rendez-vous manqué
Deux semaines s’étaient écoulées depuis que nous avions épinglé ce receleur. Renouf l’avait bouclé en cellule, le temps de voir le procureur. Une réunion avait eu lieu entre eux trois. L’arrangement évoqué lors de l’interrogatoire fut adopté. Un arrangement un peu bancal, pas vraiment conforme aux procédures. Mais pour pincer Cacheux et sa bande, tous les moyens étaient bons. En attendant, Gosse avait été incarcéré en préventive et, avec des autorisations spéciales, on l'avait fait ensuite sortir de prison.
C’était le jour J du rendez-vous nocturne avec l’Ecureuil sur l'Ile Lacroix. Nous étions cinq, Martineau, le commissaire, deux autres inspecteurs et moi. Nous attendions, cachés derrière la pile du pont Corneille. Il était vingt-trois heures, nous étions plongés dans l’obscurité et il faisait un temps de chien, à ne pas mettre un flic dehors.
Le Beau Gosse se tenait pas très loin de nous, abrité par un parapluie. Sous haute surveillance, il devait jouer le jeu. Je ne sais pas ce que Farcy lui avait promis. Enfin ! Je n’étais pas dans le secret des dieux et heureusement, son arrestation n’avait pas apparemment fuité dans la presse.
Une petite pluie drue et fine venant de la mer nous fouettait, s’insinuant dans le col de nos imperméables et gouttant des bords des chapeaux. Et, comme d’habitude, je n’en portais pas. A l’instar d’Einstein, je pensais que les cheveux séchaient plus vite que cet accessoire que j'avais banni, le trouvant démodé. À défaut de son génie, un point commun nous réunissait tous les deux : l’horreur des chapeaux… et des coiffeurs.
Bien qu’abrités sous le pont, nous étions soumis aux embruns mouillés que le vent rabattait sur nous. Il n’y a rien de pire que la pluie fine. Elle s’insinue et nous imbibe totalement sans que l’on ne s’en rende compte. De temps à autre, ma main ramenait en arrière une mèche me collant au front. Mon pardessus trempé commençait à percer et je sentais le froid gagner ma veste en dessous. Je souhaitais ardemment qu’elle tienne bon et que ma chemise ne s’humidifie pas à son tour. C’est une sensation très désagréable, autant que celle de l’eau qui commençait à rentrer dans mes chaussures.
Martineau releva encore un peu le col de son imper et se mit à éternuer. Comme moi, il devait maudire le Beau Gosse et son rendez-vous pluvieux, dans cet endroit plein de courants d’air, près d’un chantier de démolition. Nous pataugions dans la fange et on ne pouvait pas faire de lieu de rendez-vous plus sinistre et inconfortable.
L’Ile Lacroix. Il y aurait beaucoup à dire dessus. Dernière île sur la Seine avant la mer, et autrefois objet de convoitises, elle fut appelée l'Ile "Bras de Fer" au XVème siècle, puis l’Ile "de la Mouque" jusqu’au XVIIIème. Située en plein milieu de la Seine, elle est reliée par le pont Pierre Corneille qui enjambe le fleuve en aval, en prenant appui dessus. Elle est également le berceau du club nautique et athlétique de Rouen depuis 1847.
Elle avait connu des heures de gloire, mais maintenant, la pointe ouest où nous nous tenions n’était plus qu’un gigantesque chantier boueux, son Théâtre de la Lyre étant en pleine démolition.
"Les Folies Bergères" n’existaient pas qu’à Paris. Rouen avait aussi les siennes. Cette salle de spectacle, située sur l’Ile Lacroix depuis le XIXème siècle, avait vu se produire les plus grandes vedettes. De Felix Mayol à Mistinguett, en passant par Maurice Chevalier. Endommagée en 1940, comme une grande partie de Rouen, elle renaissait douze ans plus tard, sous le nom du "Théâtre de la Lyre" et des grands noms de la chanson française s’y étaient produits : Patachou, Luis Mariano, Juliette Greco et bien d'autres. Il y avait même une discothèque. L’une des plus grandes d’Europe. Comme une enseigne ou un phare, celui de la culture et du divertissement, sa gigantesque lyre lumineuse se faisait voir de tout Rouen.
Mais les années soixante sonnèrent le glas de cet établissement. Privé de subventions, puis exproprié l'année dernière, il était maintenant en cours de démolition. Des barres d’immeubles seront construites à la place. La population de Rouen continuait de croître. Il y avait encore bien du monde à loger.
Au bout d’un moment, Martineau alluma son briquet et regarda sa montre : Minuit ! La pluie, remplissant les mares, faisait entendre son doux clapotis, tandis qu’on percevait les rumeurs des flots de la Seine, au niveau proche de la crue et au courant très fort, mêlées au bourdonnement indistinct de la ville. Ce silence relatif était parfois troublé par les voitures des noctambules faisant vibrer le pont.
Pour couronner le tout, les pans de murs du théâtre apparaissaient comme des ombres fantomatiques, parmi les pelleteuses.
Soudain, une silhouette apparut, semblant se faufiler entre les flaques, éclairées par les lointaines lumières de la ville. Un homme revêtu d’un imper, portant une mallette. Le Beau Gosse s’avança vers lui. Nous dégainâmes aussitôt nos armes, prêts à intervenir s’il le fallait.
Ils discutèrent tous les deux et échangèrent leurs serviettes. Celle de notre indic était remplie de faux bijoux, empruntés à un théâtre. L’homme l’ouvrit et y jeta un œil vite fait. Puis, il sortit son revolver et tira sur le Beau Gosse. C'était incompréhensible. Notre ruse avait-elle été éventée ? Pourtant, l’arrestation de Gosse au fin fond de la campagne s’était déroulée sans témoins.
Aussitôt, nous sortîmes de l’ombre et une fusillade éclata. L’homme répliqua et trois autres silhouettes surgirent de derrière les pelleteuses en tirant. Hormis les silhouettes, nous ne voyions que les feux sortant des canons des revolvers et entendions les balles ricocher sur les piles du pont.
Un cri retentit. C’était Martineau. Je le vis mettre sa main sur son bras. Un liquide sombre s’étalait sur sa manche. Il tentait d’endiguer le sang. Je courus à son secours pendant que les autres continuaient à tirer.
— Laisse ! C’est rien ! La balle m’a seulement effleuré, cria-t-il.
Alors je me remis à poursuivre les fuyards, avec Renouf et les deux autres inspecteurs. L'échange de tirs continua, les fugitifs montant quatre à quatre les escaliers du Pont Corneille tout en se retournant pour nous tirer dessus. Ils s’engouffrèrent dans une automobile arrêtée et qui démarra aussitôt. Une Peugeot 403 de couleur sombre. J’essayai de relever sa plaque minéralogique, mais la voiture allait trop vite. Je ne pus que lire "BU 76"
Dès qu'il me rejoignit, Renouf se précipita à notre voiture garée un peu plus loin. Il fit un appel radio demandant aux voitures de police de repérer les véhicules Peugeot immatriculés "BU 76", à la sortie du Pont, en direction du sud.
Nous revînmes sous le pont. Martineau se tenait toujours le bras, sans gémir. Le Beau Gosse était couché sur le dos, son manteau maculé de sang au niveau du cœur. Raide mort ! Touché à bout portant. Nous regardâmes sa serviette... bourrée de papiers. Un marché de dupes. Des faux bijoux contre des morceaux de papier journal.
La lumière des gyrophares éclairait le Pont Corneille. Deux ambulances et un fourgon de police. Des agents déviaient la circulation. Des secouristes remontèrent le corps de Gosse attaché sur une civière, tandis que d’autres examinaient la plaie de Martineau. Il avait eu de la chance. Bien que cela saignât beaucoup, la balle l’avait simplement effleuré, mais il fallait l’emmener à l’hôpital.
— Un manteau et une veste de foutue ! protesta-t-il tandis qu’il montait dans l’ambulance.
Rien ne m’étonnait de ce râleur patenté, mais j'étais heureux qu'il ne soit pas gravement blessé.
— T’inquiètes pas, dit un autre inspecteur, t’auras une prime de costumes !
— Ouais, je la toucherai la semaine des Quatre Jeudis !
Me retournant vers lui, je vis le visage grave de Renouf. Il était dépité. Son plan avait échoué et nous avions perdu notre indic. Celui-là échapperait à tout jamais à la prison.
Que s’était-il donc passé ? Comment notre opération avait-elle fuité ? Maintenant, Cacheux et sa bande, échaudés, se méfieraient davantage.

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