Chapitre 22 – La tournée des popotes
Le cœur n’était pas à la fête, ce fameux rendez-vous ayant tourné en eau de boudin. Nous nous demandions pourquoi l’Ecureuil avait liquidé purement et simplement le Beau Gosse et réduit notre opération à néant.
Pourtant, au premier abord, il paraissait génial ce plan. Du moins, au commissaire. Puis, cela s'était transformé en farce : des faux bijoux échangés contre des coupures de journaux, et un policier blessé par-dessus le marché.
Martineau revint ce matin-là, les traits creusés et le bras en écharpe. Il semblait souffrir plus qu’il ne voulait l’avouer.
— Que fais-tu ici ? lui demandai-je, tu aurais dû rester chez toi !
— Plutôt que de tourner en rond, je préfère être ici.
— Tu as mal ?
— Bof ! répondit-il avec une grimace. Vaut mieux ne pas y penser.
Je repensai à la balle qui m’avait effleuré le bras gauche quelques années auparavant, lors d’une fusillade. Une petite cicatrice en témoignait encore. Je me rappelai avoir souffert et serré les dents. A l’évocation de ce cuisant souvenir, je compatis aussitôt.
— A ton avis, qu’est ce qui a cafouillé hier soir ? demandai-je. Nous étions planqués, le comptable était venu, bien qu’un peu en retard. L’arrestation du Beau Gosse ne semblait pas avoir fuité !
Prenant un air mystérieux, de celui qui a l'air de savoir quelque chose alors qu’il ne sait rien, il finit par sortir une réponse de Normand. Le comble pour un Vendéen.
— Va savoir !
Il fallait que je m’en contente. Bien entendu, il avait sûrement un avis sur la question, mais il le gardait pour lui avec son air sibyllin de chat, fermant ses yeux à demi.
— Et les coupures de journaux, c’était le fin du fin. La bande de Cacheux se méfiait-elle de lui ?
— Tu sais quoi ? me répondit-il, bottant en touche, puisque je ne suis pas opérationnel en ce moment, je vais faire la tournée des popotes.
Quand Martineau parle de sa "tournée des popotes", c’est qu’il va écumer les bistrots du coin et papoter gentiment. Tenant assez bien la chopine, il arrive parfois à tirer les vers du nez de n’importe qui, indic ou citoyen ordinaire, sous forme de conversations anodines, émaillées de questions sans importance.
Il avait raison. Mieux valait ne pas se perdre en conjectures inutiles et pleurer sur ce que nous avions raté. Il fallait chercher les informations là où elles pouvaient se trouver.
Entretemps, j’avais aperçu Renouf entrer dans son bureau, l’air sombre. Il ferma aussitôt sa porte. Ce n’était pas de bon augure.
— Bon, je vais avec toi, lui dis-je. Le temps n’est pas au beau fixe ici. Je crains l’averse !
— Tu as raison, ça risque de barder ! Et tu vas voir comment on tire les vers du nez des indics. Tu as besoin d’apprendre.
J’ignorai volontairement son air suffisant. C’était lui, le vétéran. Il savait, lui ! D’ailleurs, il prend souvent avec moi ce ton un peu supérieur, comme s’il avait tout vu, tout vécu, tout compris. Il a certainement raison. Après vingt ans de métier, peut-être qu’il a réellement tout compris, et moi rien, ou si peu. J’ai parfois l’impression, comme un voyageur en retard, de courir derrière un train déjà lancé, tentant de monter dans le wagon à la dernière minute. Je m’accroche, je m’essouffle, mais je continue… et, exténué, lâchant parfois la barre près de la porte, je rate quelques fois le train. On apprend souvent de ses erreurs.
Endossant son pardessus sans l’enfiler, chapeau sur la tête, il sortit et, laissant mes philosophiques pensées de côté, je lui emboitai le pas.
Premier objectif : l'incontournable café de la Gare, présent dans la plupart des villes de France et de Navarre. Celui-là se nommait " Le Métropole"*. Plutôt chic, le troquet. Sa devanture, face à la gare, occupait l’angle de deux rues. Il existait depuis les débuts du chemin de fer. Nous nous installâmes au zinc. Je commandai un café-crème. Martineau, lui, prit un "petit blanc".
Devant mon air réprobateur, il déclara, à voix basse : "Tu as l’air d’un touriste fraîchement débarqué de Paris avec ton café-crème. Un petit blanc, ça fait plus couleur locale. Tu te mêles au populo. Et là, tu écoutes, tu interviens dans la conversation, et, mine de rien, tu en apprends des choses ! Et bien entendu, tu ne dis surtout pas que tu es flic !".
Il soupira : "Ah là-là ! Toute une éducation à refaire !"
Moi, je pensais à la cirrhose du foie et au tremblement des mains constatés chez les adeptes de cette boisson. J’en avais trop vu finir ainsi. À force, on est lent à la détente, on tremblote, on rate sa cible, et on se retrouve ad patres avec une balle dans le buffet. Ne fréquentant que rarement les cafés, j’étais, en bon Normand, plus porté sur le cidre que le vin. Mais, je ne crachais quand même pas sur un petit verre de Calva de temps à autre, après un bon repas pris au restaurant.
Je me demandai vite ce que nous faisions-là. Je regardai autour de moi, promenant un oeil discret sur l’assistance : des représentants de commerce avec leur mallette, deux types qui discutaient au fond… Pourquoi un banal café servirait-il de refuge à des gangsters ?
Martineau me donna un petit coup de coude.
— Tu vois, là… le type avec une casquette à carreaux, près de la fenêtre.
— Oui et alors ?
—C’est un habitué… Dubois qu’il s’appelle !
Il s'enfila une gorgée. Il avait ses têtes, ses informateurs attitrés, des copains de comptoir. Il semblait avoir constitué tout un réseau, alors que moi, je fréquentais rarement cette engeance.
Le type me paraissait totalement inoffensif et le doute s’insinua dans mon esprit. Me menait-il en bateau en se donnant de l’importance ?
— Et tu crois qu’il saurait quelque chose, celui-là ? demandai-je.
Il secoua la tête. "Non ! Pas lui. Mais, j’ai une autre source… Allons ailleurs".
Je soupirai. De son membre valide, il liquida le reste de son verre de blanc d’une traite. Heureusement qu’il avait deux bras : sa blessure ne l'empêchait pas de lever le coude.
"Non, mais je rêve !" pensai-je, tout en me dépêchant d’avaler mon café. Je craignais de devoir faire avec lui tous les bistrots du coin pour obtenir une information. J’étais sur le point de payer, mais le patron fit un petit signe de dénégation. Alors je remis les pièces dans ma poche. J’avais oublié que pour nous les flics, c’était gratuit.
— Allons au Balto ! Un bar-tabac que je connais bien. Là, on a plus de chances.
— Mais alors, pourquoi est-on venu ici ?
— Pour le p’tit blanc, parce qu'il est bien meilleur dans ce bistrot qu'ailleurs !
Il avait l’air d’en connaître un rayon. Néanmoins, je l’aurais bouffé. Quelle perte de temps !
* Oups ! Je lui fais de la pub. Cet établissement existe réellement et a réouvert ses portes en septembre 2025 après des mois de travaux.

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