Chapitre 23 – Le maillon faible
Nous arrivâmes donc au fameux "Balto", nom faisant référence à une marque de cigarettes américaines de Baltimore, une ville réputée pour son commerce florissant de tabac.
Les Balto pullulent, tout comme les Cafés de la Gare, de la Place ou de la Mairie. Il y en a pratiquement dans chaque patelin de l’hexagone. Il n’y a rien que de plus banal que ce genre d’établissement. L’enseigne rouge et lumineuse, souvent accompagnée des magiques lettres "PMU" y figurent. Je ne les voyais pas tels que des bouges, des repaires de voyous, mais plutôt comme un espace où des Monsieur-tout-le-monde, parfois esseulés, rêvant de gagner le pactole en jouant au tiercé, se retrouvent autour d’un canon.
Ce troquet-là se situait dans un quartier moins prestigieux, plus en périphérie que celui de la gare.
Nous poussâmes la porte. Une fumée âcre vous prenait à la gorge. Une vraie tabagie ! C'était plus bondé qu’au Métropole. Des ouvriers en bleu de travail, parlant fort, se tenaient accoudés au comptoir.
Un flipper isolé dans un coin attendait que les jeunes en blouson de cuir viennent taquiner ses manettes et faire tinter sa musique au son des "Tilt" frénétiques, sur fond de twist endiablé. Mais ils ne viendraient qu’à partir de la fin d'après-midi, jusqu'au soir.
Plus loin, une imposante mémère, assise au fond de la salle et revêtue d’un tablier de toile bleue, était en train de siroter son petit verre de blanc quotidien.
Je la reconnus, à la grosse verrue décorant son double-menton. Bon sang ! La marchande de quatre saisons dont j’avais pulvérisé la carriole l’année dernière avec la voiture banalisée. Elle eut la vie sauve grâce à son remontant quotidien, lui faisant abandonner son commerce pendant quelques minutes. Un Bertier livide de peur m'avait alors enguirlandé, me reprochant ma propension à rouler trop vite, à prendre les virages sur l’aile et faire fi du code de la route, lui faisant frôler la crise cardiaque.
— La prochaine fois, tu paieras les réparations de la voiture ! m'avait-il asséné.
Une calandre enfoncée, une carriole éparpillée "façon puzzle", des légumes envoyés valdinguer aux quatre vents..., je n’y étais pas allé de main morte. Heureusement, il y avait l’assurance !
Ayant fini son verre, poussant un soupir de satisfaction, elle le posa bruyamment sur la table, et alla payer sa consommation. Heureusement, elle ne me reconnut pas lorsque je la croisai. Malgré ma grande taille, elle aurait sûrement bravé le délit d'outrage à un fonctionnaire de police en me donnant un coup de battoir de ses mains robustes de lavandière.
Courage, fuyons ! Je lui tournai le dos et m’accoudai au comptoir. Puis, Martineau me désigna un type attablé au fond de la salle.
— Celui-là, c’est un cador ! Regarde un peu sa dégaine… on va attendre qu’il sorte. On l’appelle "le British", parce qu’il ressemble à un majordome anglais.
Un homme chic en costume, la cinquantaine environ, était attablé au fond de la salle devant un thé. Avec sa petite moustache en guidon de vélo, son parapluie posé à côté de lui et son chapeau sur la tête, je lui trouvai plutôt un air de policier échappé de Scotland Yard. Il avait l’air aussi incongru, dans ce café bondé fréquenté par les ouvriers, qu’une baleine échouée sur une plage de Bretagne en plein mois d’août.
J’avais entendu parler du "British". Proxénète notoire faisant partie des connaissances de Martineau, il était aussi anglais que moi.
— Qu’est-ce que je sers à ces Messieurs ? demanda le patron, un grand costaud à chemise à carreaux du genre "bucheron canadien".
Je jetai un œil assassin à mon collègue. Devinant mes pensées, il resta raisonnable, ne commandant qu’un café, prenant l'exemple sur moi.
Nous savourions notre deuxième excitant de la matinée, l’air de rien, gardant l’œil sur la cible, pendant que celle-ci sirotait son thé d'un air distingué. Sortant un paquet de Petits Beurres de sa poche, il se mit à déguster ses biscuits en les trempant dans sa tasse. Soudain, apercevant Martineau, il resta figé, le regard en suspens, le biscuit en l’air. Détrempé, celui-ci se rompit et retomba lourdement dans le thé en faisant "plof !".
Imperturbablement, il reprit sa dégustation, contempla son thé d'un air dégouté, puis appelant le garçon, il paya et sortit.
Nous avions fini. Martineau fit mine de partir sans payer. Posant sa grosse main sur son épaule, le patron, d’un air peu amène, lui présenta l’addition sous le nez. Ici, cela ne semblait pas être gratuit pour les flics. Puisant la monnaie dans mes poches, je payai la note.
Sortant du bistrot, nous nous mîmes à filer discrètement notre gugusse. Dès qu’il arriva dans une petite rue sombre, il se retourna.
— Alors, le British, on prenait son breakfast ? l'apostropha Martineau.
— Il n'y a pas moyen d’être tranquille deux minutes dans ce pays ? Il n’y a pas d’heure pour le thé, rétorqua l’intéressé. Le café, ça m’énerve, mais le thé, ça me calme. Et puis je n’avais pas pris mon petit déjeuner ce matin.
— Dis-moi, toi qui sait tout, tu n’aurais pas entendu parler d’un truc, récemment ?
— Pourriez-vous être plus précis ? Parce qu’un "truc", ça ne veut rien dire. Pourquoi pas un "machin" ou un "bidule" pendant que vous y êtes ?
Haussant une épaule il leva l'un de ses sourcils pour marquer sa désapprobation. Je notai sa distinction, et le fait qu’il vouvoyait Martineau. Il n’était pas du genre à vous taper dans le dos, celui-là.
— Je ne sais pas, moi, une affaire, une histoire de bijoux volés par exemple !
— De bijoux volés ? Mon Dieu ! fit-il, levant les yeux au ciel. A part l’affaire du cambriolage dont la presse a parlé…
— Arrête de faire ta mijaurée ! Aurais-tu entendu quelque chose à propos du receleur ?
— Il y a des rumeurs…
— Oui, mais encore ?
L’homme dodelina de la tête.
— Bon, tu as quelque chose à te faire pardonner ? Je t’écoute, mon fils ! Si ça vaut le coup, je te donnerai l’absolution, fit Martineau, l’air magnanime.
C'était du donnant-donnant.
— Non ! sembla-t-il hésiter. C’est mon neveu… Il est kleptomane. C’est plus fort que lui ! Il a juste volé des petites choses dans un magasin, qu’il a rendues aussitôt. Mais il a été emmené au poste, hier. Je ne sais pas s’ils l’ont gardé…
— Un maquereau, et maintenant, un voleur ! Quelle famille ! Quel âge il a ton neveu ?
— Ne soyez pas insultant ! Douze ans !
— Il est bon pour la maison de correction ! rétorqua Martineau. Comment s’appelle-t-il ?
— Didier Morel.
Mon collègue prit l’air important.
— Bon. Note-le, Lenormand. Je vais en parler au commissaire.
Jouant le jeu, je sortis mon carnet et le notai. C'était un simple péché véniel. Ce gamin, aperçu hier au commissariat, avait dérobé quatre stylos Bic dans une papeterie. Libéré lorsque sa mère était venue le rechercher, Renouf l'avait sermonné avant son départ.
— Sinon, autre chose ?
— Quelques petites contraventions pour stationnement interdit. Ça devient impossible de se garer à Rouen !
— Combien ?
— Oh… Une dizaine !
— Quand même ! Tu abuses ! Bon… va en paix, mon fils ! Je m’en occupe ! Lenormand, note aussi de faire sauter les contraventions.
Je me retins de rire en me mordant les joues. Voilà les petits arrangements de Martineau. Ça n’allait pas bien loin. L’homme parut un peu rassuré.
— En ce qui concerne le vol des bijoux, le voleur a été pincé, reprit le British.
— Oui, ça, on sait !
— Le receleur, c’était le Beau Gosse… mais…
Il laissa sa phrase en suspens, histoire de nous faire mariner un peu.
— l'Ecureuil l’a liquidé, reprit-il.
— Pas possible ! s’exclama Martineau, feignant l’étonnement. Mais pourquoi ?
— Il paraîtrait que, récemment, il aurait essayé de doubler la bande de Cacheux en écoulant lui-même une partie des bijoux volés tout en gardant l’argent, alors qu’il avait conclu un marché avec eux : il était convenu qu'il leur donnerait les bijoux et qu'il toucherait un pourcentage.
— D’où tu tiens ça, le British ?
— Ah ! Je ne peux rien dire. Je ne dévoile jamais mes sources. Vous le savez bien ! Vous me demandez un renseignement, je vous le donne ! En tout cas, il était sur la sellette, le Beau Gosse !
Ça, il s’était bien gardé de nous en parler, celui-là.
— Et puis, il faut dire qu’il avait baissé, ajouta le British. Il avait comme des absences… Il piquait des colères… Il parlait de retraite au soleil… Une dépression nerveuse, en quelque sorte ! En fait, il racontait ça à qui voulait l’entendre. Il devenait imprudent. Il projetait sûrement de s'en aller, peut-être dans le midi. Alors, vous connaissez le milieu, de fil en aiguille, c’est arrivé aux oreilles de l'Ecureuil…
Il déraillait, le Beau Gosse ! Sans le savoir, nous nous étions raccrochés à ce maillon faible, cette planche pourrie. Pas étonnant que nous ayons coulé avec !
— Et sinon, Cacheux, tu n’aurais pas la moindre idée de l'endroit où il se planquerait, par hasard ?
L'autre se mit à rire.
— C’est comme si vous me demandiez où se trouverait le Diable ! Et si toutefois, je le savais… Quant à l'Ecureuil, j'ignore dans quel arbre de la forêt il se cache.
C’est sûr, il ne dirait rien d’autre. Mais c'était bien tenté tout de même.

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