Chapitre 24 – La carrière.

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Après avoir glané ces renseignements, nous retournâmes au commissariat. Renouf nous accueillit plutôt fraichement.

— Qu’êtes-vous donc allés faire dehors, alors qu’on avait besoin de vous ?

— Patron ! répondit Martineau, on en a appris de bonnes sur le Beau Gosse. Figurez-vous…

— On n’a pas le temps ! Des explosifs ont été dérobés à la carrière d’Orival, dans le Calvados.

— Des explosifs ?

— Oui, du genre bâtons de dynamite, reprit-il. Le vigile qui gardait le local où ils étaient entreposés a été attaqué cette nuit. Les gendarmes sont déjà sur place. Mais, l’affaire est remontée bien plus haut. Le préfet nous a appelés. Il faut que nous nous y rendions rapidement. Alors, on y va ! Gilbert, vous prendrez le volant.

Nous montâmes dans notre voiture banalisée, la 403, Martineau à la place du mort, le commissaire derrière. La jauge était presque vide. Je le fis remarquer à Renouf.

— On va s'arrêter prendre de l’essence, il y a de la route à faire. Je sais, ça fait une trotte. Mais, le préfet, comme moi-même, avons tout lieu de croire que Cacheux serait derrière tout cela.

Je m’arrêtai à la première station d’essence pour faire le plein. Nous avions environ cent trente kilomètres à faire pour nous y rendre. Renouf alla payer. Le pompiste, obligeant, nettoya notre pare-brise. Puis, nous prîmes la route. Bien entendu, nous mîmes un temps infini à quitter Rouen et ses embouteillages.

— Je vais prendre le chemin des écoliers, si vous ne voyez pas d’inconvénients.

Le commissaire acquiesça d’un hochement de tête.

Alors, je bifurquai brusquement et pris un autre trajet, que je savais moins fréquenté, une petite route rejoignant la N175. Une fois que nous étions sur la route nationale, le commissaire se mit à parler.

— Au fait, pendant que vous vous baladiez tous les deux, on a retrouvé la fameuse voiture immatriculée BU 76, incendiée au bord d’une route vers Oissel. Bien entendu, elle avait été volée et on n’a pu relever d’empreintes. Et vous, qu’avez-vous appris sur Gosse ?

— D’après le British, répondit Martineau, il aurait essayé de doubler la bande de Cacheux en revendant lui-même des bijoux volés et empocher le fric.

— Finalement, il était moins idiot qu’il en avait l’air !

— Pas si sûr ! Il déraillait complètement. Il répétait à tout le monde qu’il voulait laisser tomber Cacheux et consorts. A mon avis, le gâtisme le gagnait. Si jeune et déjà…

— Je retire ce que j’ai dit ! l’interrompit Renouf. Et c’est sûrement pour ça qu’on l’a tué ! Il devenait gênant.

— C'est sûr ! Mais le British ne sait rien de l’endroit où pourraient se trouver Cacheux et sa bande.

— Parce que vous croyez qu’il vous l’aurait révélé s’il le savait ? Ernest, vous me décevez !

Martineau prit un air contrit. Puis, le silence s’installa. J’étais concentré sur ma conduite. La traversée des patelins prenait un temps infini. Suivant la N175, nous traversâmes Pont-Audemer, puis, rejoignant le pays d’Auge, Pont l’Evêque, jolie ville bordée de maisons à colombages. Enfin, nous atteignîmes Caen, où nous fûmes arrêtés par les feux rouges… Je rêvais du jour où une autoroute serait construite, pour relier Rouen à cette ville. Nous gagnerions bien du temps.

Après avoir traversé des paysages de bocages noyés dans la brume où seule la cime des arbres émergeait distinctement, nous primes la direction de Courseulles sur Mer. Le ciel, tout à coup se dégagea. Nous étions proche de la côte. Arrivés à Amblies, un village situé à 5 km de la mer, un panneau nous indiqua la direction des carrières.

Nous finîmes par les trouver, au lieu-dit de la Petite Londette*. Les fourgons des gendarmes stationnés devant indiquaient que nous étions arrivés.

L’endroit était ceint par une haute clôture métallique. Au-delà, nous apercevions les abruptes falaises de calcaire, barrant le paysage, comme une imposante muraille grise. Ce site était connu pour ses carrières à ciel ouvert, exploitées depuis l’époque gallo-romaine. On y extrayait des pierres de Creully, dites "pierres d’Orival". Tout au long de l’histoire de la Normandie, elles servirent à bâtir les châteaux et les églises, mais aussi à la reconstruction d’après-guerre. L’extraction, abandonnée depuis 1923, reprit en 1945 et l’usage d’explosifs fut introduit deux ans plus tard.

En descendant de la voiture, je sentis le vent marin sur mon visage. Il était doux et avait dissipé la brume et dégagé des pans de ciel bleu. Je respirai cet air à pleine goulées. J’aurais bien voulu faire un tour au bord de la mer, si proche. Mais, l’heure était grave et le travail passait avant tout.

Nous nous approchâmes des gendarmes. Renouf leur montra sa carte de police. Leur supérieur, un jeune et fringant lieutenant, nous accueillit.

— Lieutenant Hardel ! fit-il en faisant le salut militaire. Nous vous attendions, commissaire ! Le préfet nous a prévenus de votre venue. Venez voir !

Il nous conduisit le long de l’imposante clôture de barbelés, jusqu’à une large ouverture découpée à la cisaille.

— Avez-vous relevé des indices ? demanda Renouf.

Je sortis mon carnet noir, afin de tout noter.

— Ils ont abandonné leur cisaille. Elle est dans notre fourgon. On va en faire analyser les empreintes. Pas sûr qu’on en trouve ! Ils ont fait entrer leur véhicule par-là, dit-il en montrant de grosses traces de pneus. On les a relevées et tout cela est parti à la police scientifique. On vous enverra un double du rapport.

— Et sinon, peut-on voir le bâtiment dans lequel les explosifs étaient conservés ?

— Suivez-moi.

Nous pénétrâmes sur le site en revenant à la grille d’entrée. Un homme, que je supposai être le gérant de la carrière nous rejoignit, l’air désolé, accompagné du préfet. Ce dernier s’avança vers nous.

— J’ai cru bon de prévenir mon collègue de Seine Maritime. Je suppose que c’est lui qui vous envoie.

— Tout à fait ! répondit Renouf en montrant sa carte de police. Et voici mes deux adjoints, les inspecteurs Martineau et Lenormand.

— C’est d’une gravité extrême. Jamais, depuis vingt ans, on n’est venu ici voler des explosifs. Croyez-vous que ce pourrait bien être cette bande que vous recherchez ? À moins que ce ne soit des terroristes ou l'œuvre de... barbouzes ?

L’air crispé, il avait prononcé ce nom du bout des lèvres. Trois ans après, le spectre des attentats sanglants de l’OAS planait encore sur la France.

— Je ne me prononcerais pas à ce sujet, répondit Renouf. Cependant, je vous confirme que nous sommes sur la piste de dangereux braqueurs de banques, dont le dernier hold-up a eu lieu à Pont-Audemer il y a un mois. Cela pourrait être eux. Il y a eu des précédents. Ils ont déjà attaqué un fourgon blindé il y a quelques années, mais en utilisant la méthode classique, avec des armes automatiques. Là, les explosifs… C’est nouveau, et assez inquiétant !

— Après s’être introduits dans la carrière, ils ont attaqué le vigile, mais avant, ils ont abattu les chiens de garde.

Il nous montra deux masses posées à terre, recouvertes d’une bâche. Renouf s’en approcha. Un gendarme découvrit les cadavres : deux magnifiques bergers allemands aux corps criblés de balles.

— On va les emmener à l’Institut Médico-Légal de Caen pour qu’ils soient autopsiés, intervint le lieutenant. On vous enverra un rapport concernant les projectiles retrouvés.

Renouf grommela quelque chose en guise d’acquiescement.

— On peut voir le lieu du cambriolage ? demanda-t-il au gérant.

— Oui, bien entendu !

Celui-ci nous conduisit vers un bâtiment isolé devant lequel d’autres gendarmes se tenaient : une petite construction massive en béton, ressemblant à une sorte de casemate, dotée d’une solide porte de métal, maintenant hors service. Un grand morceau découpé béait, ses bords noircis. Renouf se pencha afin de les examiner. La porte était fermée par une serrure à combinaison.

— Ils ont sûrement utilisé un chalumeau, comme pour ouvrir un coffre récalcitrant.

— Le vigile avait été assommé, reprit le gérant. C’est au petit matin qu’on l’a retrouvé là-dedans, bâillonné et ligoté.

— Connaissait-il la combinaison permettant d'ouvrir la porte ?

— Bien sûr que non. Seul le responsable de l'équipe technique la connait... et moi-même.

— On peut entrer ? demanda le commissaire.

— Oui, bien sûr,

Nous pénétrâmes tous les trois dans le bâtiment, qui n’avait aucune fenêtre. On se serait cru dans un bunker. Le gérant alluma la lumière. Des rayonnages étaient disposés tout autour, sur lesquels s’entassaient quelques bouteilles.

— Qu’est-ce que vous utilisez comme explosifs ?

— De la poudre noire et de la dynamite, sous forme de bâtons. Mais nous nous servons en priorité de la poudre noire, que nous introduisons dans des trous préalablement creusés avec des marteaux perforateurs. La dynamite, nous l'employons rarement, uniquement pour détacher de très gros blocs. Et seule celle-ci a été volée. Ils n'ont rien laissé. Elle était enfermée dans des caisses, dont certaines datent de 1947.

— Combien de caisses ?

— Trois, caisses, mais elles contiennent de quoi ffaire sauter tout le patelin !

Il nous montra une série d’étagères, sur lesquelles étaient stockés des flacons étiquetés "poudre noire", à côté de câbles et de détonateurs. Sur le sol poussiéreux, on pouvait voir des trainées jusqu’à la porte et quelques éclats de bois. Puis, devant l'ouverture, de larges empreintes de pneus sur la boue fraiche, ceux d'un camion, ainsi que de profondes traces de pas.

— Ils sont probablement venus avec leur véhicule jusqu’ici et ont tout chargé dedans, intervint le lieutenant.

— A-t-on relevé les traces de pneus et de semelles ?

— Oui, tout a été fait avant votre arrivée. Bien entendu, une copie des rapports vous sera envoyée.

Renouf grommela de nouveau, l’air préoccupé. Il semblait inquiet de la tournure que cela prenait. Qui pourrait avoir intérêt à voler des explosifs, sinon des malfrats dangereux, voire très dangereux ?

— Où se trouve le gardien de nuit qui a été agressé ? Nous voudrions l’interroger, demanda-t-il.

— Dans mon bureau, répondit le gérant. Il se remet doucement. Suivez-moi.

Il nous conduisit vers des préfabriqués et ouvrit la porte. Une secrétaire tapait à la machine, tandis qu’un homme était penché sur des registres. Surpris par notre venue, ils arrêtèrent immédiatement leur travail.

— Ce sont le comptable et la secrétaire ! dit-il simplement.

Puis, il s’adressa à eux.

— Ne vous inquiétez pas, c’est la police !

Ils se replongèrent dans leur travail sans poser de questions. Un homme, assis au fond de la pièce, la tête entourée d’un bandage, buvait un café, sorti d'une bouteille thermos. Un autre se tenait à côté de lui. Nous les rejoignîmes.

— Docteur Gaillard, Médecin du travail, se présenta-t-il. Je suppose que vous venez voir le blessé ? Il a pris un sacré coup sur la tête ! Mais il semble aller mieux maintenant. Il n'a qu'une grosse bosse.

Le gardien, un homme d’environ quarante-cinq ans, leva les yeux vers nous.

— J’ai déjà tout raconté aux gendarmes ! s’exclama-t-il.

Renouf le regarda d’un air compatissant.

— Je suis désolé, mais il vous faudra recommencer pour la police. Pouvez-vous, s’il vous plait, nous donner votre nom, vos dates et lieux de naissance ?

Je ressortis mon carnet noir et mon stylo, prêt à noter.

— Fleury. Je m’appelle René Fleury ! Je suis né le 14 janvier 1920 à Pont l’Evêque.

Puis, au fur et à mesure que nous l’interrogions, il nous fit le récit détaillé des événements. Il faisait sa ronde, en compagnie de ses deux chiens, aux alentours de minuit, lorsqu'il avait entendu du bruit. Intrigué, il s’était approché. Soudain, quatre individus sortis de l’ombre l’avaient menacé. L’un d’entre eux tenait une arme automatique. Ils portaient des passe-montagne. Puis, ils avaient tiré sur les chiens.

— Je me souviens que l’un d’entre eux a poussé un cri lorsque les chiens ont été abattus. Il avait une voix aigüe.

— Aigüe comment ?

— Je ne sais pas. Ce n’était pas comme celle d’un adolescent. Plutôt… celle d'une femme. Oui, on aurait dit une femme !

Nous nous regardâmes tous les trois. Le nom de Marie Malandain nous vint aussitôt à l’esprit.

— Je me rappelle qu’un autre a dit : "ferme-là ! Arrête de chiâler, c'est que des sales clebs !".

L'évoquant, l’homme eut les larmes aux yeux. Il semblait s’être fortement attaché aux compagnons de ses rondes nocturnes.

— Mes pauvres chiens.... Ils étaient si beaux…

Sa voix s’étrangla. Renouf reprit ses questions.

— Et la voix du type qui avait parlé, elle était comment ?

— Ah ! Une voix désagréable, comme nasillarde. C’est lui qui tenait la mitraillette. Les autres avaient des revolvers… ou des pistolets, je ne sais plus.

Il raconta la suite. Les individus l'avaient forcé, collant la mitraillette dans le dos, à aller vers le local de stockage. Arrivé devant la porte, il avait ressenti une violente douleur à l'arrière de la tête et avait perdu connaissance. Il s'était réveillé ensuite, bâillonné, pieds et poings liés. Il faisait nuit. Il avait tenté de ramper vers la sortie en se tortillant, sans y arriver, jusqu’à ce que l’un des carriers le découvre le lendemain matin…

*Ces carrières existent réellement. Une partie, abandonnée, a été transformée en réserve naturelle. Le reste est toujours en exploitation.

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