Chapitre 25 – Souvenirs, souvenirs.
Il était presque deux heures de l’après-midi lorsque nous quittâmes la carrière. Nous n’avions pas encore déjeuné. Mon ventre gargouillait terriblement.
— Bon, j'entends que vos estomacs crient famine, observa le commissaire. Tâchons de trouver un restaurant qui accepte encore des convives à cette heure-ci.
— A Courseulles, nous risquons d’en trouver un, proposai-je.
— En plein mois de novembre ? Bon pourquoi pas ? L’espoir fait vivre. Alors, allons-y.
Finalement, nous avions trouvé un petit bistrot, près du port, sur le quai des Alliés, proposant des plats à prix raisonnables. Il n'y avait personne et le patron nous accueillit aimablement.
— Bien sûr que je peux encore vous servir ! déclara-t-il. Asseyez-vous où vous voudrez. Il y a le choix.
Nous primes une place près de la fenêtre, avec vue sur le port. Je contemplai les embarcations. Rien que des bateaux de plaisance. Le patron revint avec la carte des menus.
—Vous ne trouverez pas beaucoup de bateaux au port aujourd’hui, observa-t-il, semblant lire dans mes pensées. Ils sont partis en campagne de pêche à la coquille Saint Jacques. Ils en ont probablement pour la journée. Mais, ce soir, cela sera certainement plus animé !
Et nous serons repartis depuis longtemps. Nous choisîmes tous les trois une sole meunière avec des pommes de terre, accompagnée d’un Muscadet Sèvre et Maine, produit en Loire Atlantique. Le dessert, on le choisira plus tard.
Le vin fut apporté en premier. Sa belle couleur ambrée était de bon augure. Nous nous servîmes chacun un verre en guise d’apéritif et trinquâmes ensemble. Puis, le patron nous apporta les plats, et une autre bouteille.
Pendant que nous mangions, Renouf tint à faire le point.
— Que pensez-vous de tout cela ? demanda-t-il. Je veux dire, du vol des explosifs.
— Ça ne dit rien qui vaille, répondis-je. En tout cas, cela semble venir de la bande de Cacheux. Il y a d’abord la voix, d’une femme, puis celle, nasillarde du chef… Ça ne vous rappelle rien ?
— Oui, ça correspondrait pas mal aux descriptions données par les employés de la banque de Pont-Audemer, renchérit Martineau.
— En tout cas, il ne font pas preuve de prudence. Ils auraient dû s’abstenir de parler. Quant à l’hypothèse des barbouzes, dis-je en souriant, elle m’a paru totalement farfelue.
— Vous ne devriez pas prendre cela à la légère ! fit Renouf. Des attentats avaient aussi été commis en France jusqu’en 1962. Cela fait seulement trois ans. Qui sait si le feu ne couve pas encore… Rappelez-vous, à Rouen… Il y a eu des précédents. Les incendies de dépôts pétroliers en août 1958 au Petit Quevilly, en même temps que celui de la raffinerie du Grand Quevilly. Ce n’était pas rien ! Cela faisait courir un sacré risque à la population ! Je ne parle pas des attentats commis au Havre et cette bombe incendiaire lancée sur notre commissariat !
— D'ailleurs, on n’a jamais su qui en était vraiment à l’origine. On n’a même pas été chargés de l’enquête ! observa Martineau.
— C’était du ressort de la DST ! répliqua Renouf. Le FLN était certainement derrière !
Peut-être. Le FLN, l’OAS… À l’époque, on finissait par plus savoir qui faisait quoi. Pour compliquer le tout, des agents du contre-espionnage s’en étaient peut-être mêlés, perpétuant probablement des attentats eux aussi pour incriminer le FLN, ce qui contribuait à alimenter la confusion. Mais cela, c’était totalement officieux. En fait, on ne savait rien de précis.
C'était sept ans plus tôt. Je venais d’entrer au commissariat de Rouen quelques mois auparavant comme policier stagiaire. Je tapais un rapport pour l'inspecteur Bertier quand l’explosion eut lieu. Tout me revint en mémoire : le bruit assourdissant, les dalles du faux plafond qui s'étaient décrochées sous le choc, la sonnerie d’alarme, la fumée envahissant les couloirs, la panique généralisée... Heureusement, l’incendie ne s’était pas étendu et l’attentat n’avait fait aucun mort. Mais le planton de l’époque, notre cher Albert et le plus ancien du commissariat, blessé par des éclats de verre fut amené aussitôt à l’hôpital par les pompiers. Il n'y avait que des dégâts matériels, les murs de l’entrée noircis et la porte vitrée détruite. Profondément choqué, notre Albert n’était jamais revenu et avait pris sa retraite anticipée.
Je me souvins d’avoir quitté les locaux en vitesse, par les sorties de secours, dans une fumée à couper au couteau et une atmosphère de sauve-qui-peut. Oui, c’était chaud ! Très chaud, l’été 1958 ! Ça me rappelait l’Algérie. Là-bas, j’avais déjà été confronté à ce genre de situation… Ça sautait... partout !
Le silence se fit. Martineau devait lui aussi se rappeler de cette période. Il avait pris son air grave.
Ne voulant plus en parler, je baissai le nez dans mon assiette. Je m'appliquai, tout en silence, à dépiauter ma sole meunière avec le couteau à poisson, comme si je procédais à une délicate opération chirurgicale.
— Très bon, ce Muscadet ! remarqua le commissaire, tentant de redémarrer la conversation. Vous en voulez ?
Martineau tendit son verre, sans rien dire, et Renouf le remplit. Quant à moi, je refusai poliment. Devant conduire pour le retour, j’avais décidé de ne pas en reprendre. C’était déjà mon deuxième ou troisième verre. Puis le commissaire se resservit.
Nous continuâmes à ne rien dire, Martineau et moi.
— Bon ! Arrêtez de faire la tête, tous les deux ! Parlons un peu de l’enquête, alors !
— Il n’y a rien à dire, patron, commença Martineau. Pour moi, c’est sûr, c'est un coup de Cacheux et de sa bande ! N’est-ce pas, Gilbert ?
J’acquiesçai d’un signe de tête, tout en avalant une gorgée de vin blanc. C’est vrai qu’il était très bon !
— Je pense comme vous, conclut Renouf. On verra ce que donneront les empreintes sur la cisaille, les balles utilisées pour l’abattage des chiens. Si ça correspond aux relevés de Pont-Audemer…
— Pauvres bêtes, ajouta Martineau. Si c'est pas cruel de s'en prendre à des chiens... Ils n'ont aucune morale ces types-là !
Nous étions en train de nous attendrir sur le sort de ces pauvres canidés. Nous avions fini notre plat et éclusé les deux bouteilles. Peu de temps après, le patron vint nous demander si tout allait bien. Puis, il nous rapporta la carte pour le dessert. Il y avait de la tarte aux pommes, des babas au rhum et de la mousse au chocolat. Je commandai une part de tarte, Renouf et Martineau, des babas au rhum.
Ces délicieuses douceurs liquidées, nous commandâmes des cafés et un petit Calva.
Nous avions trinqué. Alors là, l’alcool aidant, l’ambiance se détendit nettement. Renouf et Martineau allumèrent chacun un cigare. Ils en offrirent un au patron. Moi, je ne fumais pas.
Nous reprîmes encore un petit verre de Calva, offert par la maison. J’essayai de refuser, sans parvenir toutefois à y échapper.
De souvenirs en anecdotes, ponctués de petits verres et de "encore un pour la route !", il était presque seize heures. Renouf regarda sa montre.
— C’est pas tout, mais faut qu’on rentre, dit-il soudainement.
Le charme était rompu. Je me levai, un peu flagada.
— Si on allait faire un tour ? suggérai-je, histoire de prendre l’air.
Je n'osai dire que j'étais encore un peu pompette. Mais je crois que nous l'étions un peu tous les trois.
— Oui, je crois que ça va nous faire du bien, répondit Renouf.
Nous quittâmes ce restaurant. Renouf avait réglé l’addition. Elle passera en note de frais. Puis, histoire de reprendre nos esprits, nous entreprîmes de faire un tour sur le port, poussant jusqu’à la plage. Nous longeâmes l’avenue des Alliés, pour gagner le bord de mer. Je me régalai alors du spectacle. Le soleil descendait lentement vers le couchant, faisant décliner la lumière. Les mouettes criaient, les bateaux rentraient au port, les cales remplies.
Je goûtais ce moment, respirant l’air marin à pleins poumons, ce qui me dégrisa rapidement. Je savais que le retour vers Rouen serait difficile: la circulation… et puis nos préoccupations qui reviendraient en force dans les esprits.

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