Chapitre 26 – L’escalade

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Nous étions impatients de recevoir les résultats des analyses effectuées par les gendarmes. Après ce vol d’explosifs, une menace latente planait maintenant sur la Normandie. La police, mais aussi la gendarmerie étaient en état d’alerte. Cependant, qui se cachait derrière ? Cacheux et consorts ? Des terroristes ?

Varangue, le Préfet ne cessait de nous harceler. Mais nous ne savions où chercher. Des inspecteurs, dont Martineau et moi-même, sillonnaient désormais tout Rouen, multipliant les interrogatoires des indics. Mais, malgré les menaces policières, aucun ne savait -ou ne voulait dire- quoi que ce soit. Les polices du Havre, de Caen avaient également été mises à contribution, sans obtenir plus.

Les résultats des analyses nous parvinrent. Les balles extraites du corps des chiens étaient les mêmes que celles utilisées pour le hold-up de Pont-Audemer. Quant aux traces de pneus, elles correspondaient à celle d’une camionnette Peugeot D4 A sortie en janvier 1960, couramment "nez de cochon", à cause de sa calandre en saillie. Des éraflures de peintures avaient été retrouvées sur la clôture. Une peinture noire.

Jusqu'ici, tout semblait baigner dans un calme trompeur ! Celui d'avant la tempête…

Les choses prirent une tout autre tournure, deux semaines plus tard : une route peu fréquentée de l’Eure, par un petit matin brumeux de décembre, une fumée noire au loin, des automobilistes qui donnent l’alerte dans le village le plus proche.

Appelés, les gendarmes vinrent immédiatement sur les lieux, accompagnés par les pompiers et deux ambulances. Puis, le préfet nous contacta et nous nous y rendîmes le plus vite possible.

Le spectacle était édifiant. Un fourgon calciné, sa porte béante. Un type gravement brûlé, couvert de cloques et le visage noirci, son uniforme fondu sur sa peau, gémissait, allongé sur un brancard. Les secouristes, lui donnant les premiers soins, étaient sur le point de l’emmener à l’hôpital.

Les gendarmes nous firent le compte rendu de ce qu'ils avaient constaté. Un fourgon attaqué à la dynamite, trois victimes. Deux convoyeur tués : l’un par balles et le deuxième soufflé dans l’explosion, et un troisième gravement brûlé.

Se tenant à côté du conducteur, il avait réussi à s’extraire du fourgon en flammes, alors que celui-ci avait été tué dans l’explosion. On l’avait ensuite emmené à l’hôpital de Rouen.

— Ils ont employé de la dynamite, confirma le brigadier de gendarmerie. Un seul bâton lancé sous le véhicule et boum ! Ça n’a pas fait de pli ! Les portes se sont ouvertes sous le souffle de l’explosion. Le convoyeur à l’arrière a été littéralement déchiqueté.

Je jetai un œil sur les deux civières posées à même le sol, recouvertes d’une bâche. Une mare de sang et des traces de poudre subsistaient au sol.

— Je ne vous conseille pas de soulever ces bâches !

J’inspirai et expirai profondément, dans l’espoir de calmer mon émotion. Puis, je repris la parole.

— Le convoyeur a-t-il pu parler ?

— Il n’a pu dire que quelques mots, avant de perdre connaissance. Il est gravement brûlé. Espérons qu’il survivra.

Nous l’espérions aussi.


Sur le chemin du retour, nous roulions en silence, le commissaire, Martineau et moi, pour rejoindre la gendarmerie où le préfet nous attendait. Vivement secoués par les événements, nous semblions être pris d’une fatigue subite. Le fourgon calciné avait laissé dans l’air une odeur de métal brûlé et de plastique fondu qui s’accrochait encore à nos vêtements. Elle me rappelait celle de la guerre et je ne faisais que songer aux deux convoyeurs tués.

Les gangsters semblaient renseignés et bien synchronisés. L’attaque paraissait avoir été promptement menée avec une froideur calculatrice.

Et c’était bien cela qui nous inquiétait : on venait de changer de registre. On était retourné dans la violence du braquage de 1958, mais à un niveau supérieur ! Un saut dans la violence pure, menée avec une tactique implacable.

Varangue, petit homme sec flirtant avec la cinquantaine, nous attendait au poste de gendarmerie situé dans la région du Pont-de-l’Arche.

Nerveux, les traits tirés, il faisait les cent pas, fumant cigarette sur cigarette. Voyant Renouf arriver, il se planta devant lui.

— Vous avez vu ? lança-t-il sans préambule. C’est du jamais vu !

Martineau, lui, s’était assis sur une chaise, les coudes sur les genoux. Il était encore secoué.

— Ils savaient exactement ce qu’ils faisaient, dit-il. Une équipe entraînée. Pas des amateurs !

Le Préfet hocha la tête.

— Et ce vol d’explosifs, deux semaines plus tôt…

— On a tout de suite pensé à faire le lien avec Cacheux, déclara sèchement Renouf. Tous les indics ont été contactés, y compris ceux du Havre et de Caen. Aucune information n’a filtré. Soit c’est l’omerta, soit les braqueurs s’étaient bien cachés. Jusqu’à présent, nous n’avions que deux indices communs : les voix. Une voix féminine qui pourrait être celle de Marie Malandain, et une voix masculine, nasillarde, comme celle entendue lors du braquage de Pont-Audemer.

— La bande de Cacheux ?

— Peut-être. Mais il faudrait pouvoir interroger le rescapé. Pour l’instant, il est à l’hôpital.

— Mais Cacheux, malgré sa réputation, n’avait jamais utilisé d’explosifs !

— Il y a un début à tout…

— Ils ont sûrement voulu envoyer un message, dis-je enfin.

Le Préfet se tourna vers moi.

— Quel message ?

Je pris une inspiration.

— Qu’ils sont prêts à tout. Qu’ils ne reculeront devant rien. Et que si on les cherche, on trouvera pire.

Un silence lourd s’abattit dans la pièce.

Et derrière cette montée en puissance, il y avait forcément une tête, un homme, un cerveau. Quelqu’un qui connaissait les routes, les habitudes des convoyeurs, les délais d’intervention, les angles morts. Quelqu’un qui avait appris à frapper vite, fort, sans laisser de traces. Cacheux s’était certainement bien entouré, faisant appel à des spécialistes, voire des complices au sein de la société de convoyage.

Le Préfet écrasa une nouvelle cigarette dans le cendrier.

— Sauf si on les coince avant ! Je veux des résultats. Des noms. Des arrestations. Et vite. La presse va s’emparer de l’affaire. On ne peut pas laisser croire que la Normandie est devenue un terrain de guerre. Parce que des attaques, il y en aura sûrement d’autres !

Je sentis un frisson me traverser. Parce que, justement, c’était exactement ce que la Normandie pouvait devenir.

En sortant du poste, Martineau me lança un regard sombre.

— Tu sais ce que ça veut dire, tout ça ?

— Oui.

— Ils vont sûrement recommencer. Et on a intérêt à se dépêcher.

Je hochai la tête. Le calme avant la tempête était terminé. La tempête, maintenant, elle était là. Et elle ne ferait pas de quartier.


Le service des soins intensifs de l’hôpital de Rouen, tenu par des religieuses*, nous accueillit avec une forte odeur de désinfectant. Quelques néons moribonds grésillaient au-dessus de nos têtes, projetant leur lumière blafarde et saccadée, éclairant des murs vert bouteille. Des patients entourés de bandages arpentaient le couloir. Nous croisions aussi des infirmières portant la tenue stricte des religieuses, tout en gris et blanc. Prévenus que le survivant venait de reprendre connaissance, Martineau et moi arpentions le couloir à sa recherche.

Nous repérâmes sa chambre. Un gendarme en faction se tenait devant la porte. Nous lui tendîmes nos insignes et il nous laissa entrer.

— Il est faible, murmura-t-il. Le médecin autorise cinq minutes. Pas plus. Faites vite !

Je poussai la porte doucement. La chambre était plongée dans l’obscurité, éclairée par une veilleuse.

Le blessé gisait sur le lit, le torse, la tête et un bras bandés, la peau de son visage recouverte de brûlures rouges. Ses yeux, mi-clos, se tournèrent vers nous avec difficulté.

Nous nous approchâmes.

— Inspecteurs Lenormand et Martineau…

Il m’interrompit d’un souffle rauque, d’une voix d’outre-tombe, peinant à sortir de ses lèvres boursouflées.

— Je sais… On m’a dit que vous viendriez.

Sa voix était à peine audible. Martineau se plaça de l’autre côté du lit, bloc-notes en main.

— On a besoin de votre témoignage, dis-je doucement. Ce que vous avez vu peut nous aider à les arrêter.

Il déglutit et grimaça de douleur.

— Les salauds ! Ils savaient ce qu’ils faisaient !

Je me penchai légèrement.

— Combien étaient-ils ?

— Quatre… peut-être cinq. Je… je n’ai pas eu le temps de compter.

Il ferma les yeux un instant, comme pour rassembler ses forces. Puis les rouvrit. Il nous fixa alors de son regard terrible. Un regard acéré, ses yeux bleus, tranchant sur son visage brûlé.

— La camionnette… surgie de la petite route à droite.... On l’avait vue de loin... Elle tardait à passer alors qu’elle avait la priorité.... Nous aurions dû nous méfier…Et faire demi-tour ! Nous aurions dû...

Il sanglota. Martineau nota rapidement.

— De quelle couleur était-elle ?

— Noire ! Avec des éraflures.

— De quelle marque ?

— Je ne sais plus... C'était pas une Citroën...

— Ils étaient masqués ?

— Oui. Des passe-montagne. Juste des trous pour les yeux. Ils portaient des treillis.

Les doigts de sa main valide se mirent à trembler.

— Mon collègue… Il n’a rien vu venir. Une rafale… et il est tombé sur moi. Ça m’a sauvé…

Sa cage thoracique se mit à se soulever rapidement. Je posai une main sur le bord du lit, sans le toucher.

— Doucement ! Prenez votre temps.

Il hocha faiblement la tête et continua, luttant contre la douleur.

— Tout de suite, il y a eu une explosion. J’ai été projeté sur la portière qui s’est ouverte. J’ai roulé dehors, dans le fossé.

Il ouvrit les yeux, soudain plus lucides.

— Ce n’étaient pas des amateurs. Ils étaient bien renseignés.

— Pourquoi ?

— Nous ne passons jamais… par le même chemin. Vous devriez... venir enquêter chez nous.

— Vous avez entendu un nom ? Un accent ? Quelque chose ?

Il hésita. Puis, d’une voix presque inaudible :

— Le chef… je crois… il a dit : "On bouge. Bob veut pas qu’on traîne !"

— "Bob" ? Vous en êtes sûr ? .

— Je… je crois. Peut-être que j’ai mal entendu. Ma tête bourdonnait. Peut-être que…

Une religieuse entra aussitôt. C'était le médecin-chef.

— Messieurs, ça suffit ! Il doit se reposer. Il recommence à souffrir. Nous allons le remettre sous morphine.

Elle nous fit sortir.

Dans le couloir, Martineau me chuchota : "Bob… c’est pas le diminutif de Robert ?"

— Si Cacheux est vraiment derrière ça… on n’a plus affaire au même homme. C’est quelqu’un qui n’a plus rien à perdre.

Je jetai un œil à la vitre de la chambre. Le médecin surveillait la perfusion du malade qui reposait, les yeux mi-clos.

Puis, quelques secondes après, la sœur sortit.

— Il est brûlé à quarante pour cent de son corps, dit-elle. Priez pour sa guérison, autant que nous le faisons nous-mêmes .

— Il va s'en remettre ?

— Mais oui ! Son chemin sera long et difficile, il faudra qu'il guérisse, moralement et physiquement... N'ayez crainte. Dieu l'aidera !

Je souhaitai ardemment qu’il se remette rapidement. Mais je me demandai aussi quelle serait sa vie... après.



* L'hôpital fut tenu par les religieuses jusqu'en 1970.

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