Chapitre 28 – Filature dangereuse

5 minutes de lecture

Quelques jours plus tard, notre standardiste passa un appel sur ma ligne : Moustique, ancien délinquant et garagiste de son état. Contrairement à son sobriquet, du haut de ses un mètre quatre-vingt-dix, il flirtait avec les cent vingt kilos. Il prétendait avoir aperçu une camionnette noire correspondant au signalement dans la zone industrielle contigüe au port de Rouen.

Nous avions interrogé tous les indics que nous connaissions et donné le signalement du véhicule. Notre large ratissage avait peut-être déjà porté ses fruits. Au point où nous en étions, la moindre piste pouvait valoir de l’or.

Je passai la communication à Martineau, et pris le deuxième écouteur.

— Tu es sûr ? lui demanda-t-il.

— Absolument sûr ! Pourquoi me donnerai-je la peine de vous téléphoner ? Je l’ai vue moi-même. La "nez de cochon" noire, avec des éraflures sur le côté droit. Je l’ai aperçue dans un garage aux portes grandes ouvertes, près d’une casse. A côté se trouvent de vieilles cabines de camion rouillées.

Cela semblait correspondre. Nous nous rendîmes illico dans le bureau de Renouf. "Allez-y ! nous avait-il dit, mais faites attention de ne pas vous faire repérer. Juste en reconnaissance."

Il faisait déjà nuit. Notre 403 banalisée nous emmena dans ce quartier industriel de Rouen près du port, un enchevêtrement d’entrepôts, de hangars et de ruelles désertes. De nuit, cela pourrait se transformer en un lieu plutôt mal famé, un endroit où l’on disparaîtrait sans laisser de trace.

— C’est sûrement là, dit Martineau, désignant du menton un bâtiment en tôle ondulée, entouré de cabines hors d’usage. La casse est juste à côté.

M'arrêtant à une cinquantaine de mètres, je coupai le moteur. Le silence se fit.

— Que fait-on maintenant ? demandai-je.

— On y va à pied.

— T’es sûr ?

Je fis une moue dubitative.

— Et si on tombait sur la bande, armée jusqu’aux dents, demandai-je. Que ferait-on avec nos petits calibres .38 ?

— Pétochard, va ! Bon, je vais simplement voir ce qu’il se trame. Toi, tu restes à bord.

Il sortit de la voiture. Ouvrant la vitre, je m’accoudai à la portière pour prendre l’air. Peine perdue ! Il régnait une visqueuse odeur de métal et de cambouis, comme celle que l’on peut sentir dans les vieux garages. Je surveillais Martineau. Il progressait doucement braquant son révolver devant lui, longeant les murs tout en évitant les flaques d’huile.

Il était quasiment arrivé devant lorsque les battants de la porte s’ouvrirent brusquement vers l’extérieur. Une voiture de sport surgit, phares allumés, telle un diable noir, fonçant droit devant elle. Martineau se jeta de côté. Elle passa à quelques centimètres de lui, soulevant un nuage de poussière. Un peu plus, elle lui roulait dessus.

Mon sang ne fit qu’un tour. Je démarrai aussitôt la voiture et ouvrant la porte, je me positionnai à la hauteur de mon coéquipier.

— Monte ! criai-je.

Il sauta sur le siège. Puis, virant brusquement, je me mis à suivre ce bolide à travers ce dédale parsemé d’entrepôts et de mares d'eau stagnante.

— C’était quoi, cette voiture ? demandai-je.

— Une Porsche ! N’espère pas de la suivre. Une 403 contre une Porsche, c’est perdu d’avance.

— C’est mal me connaître ! Impossible n’est pas Lenormand !

Accélérant, le bolide zigzaguait, essayant de nous semer, prenant des virages sur l’aile en faisant crisser ses pneus, roulant dans les flaques et provoquant de grandes gerbes, tout en percutant des bidons vides qui venaient se fracasser sur notre pare-chocs.

— Pour la discrétion, tu repasseras ! s’écria Martineau, devenant vert et se cramponnant à la poignée de la porte.

Slalomant entre les bidons et les flaques, j'avais du mal à la suivre. Soudain, la voiture disparut, au détour d’une ruelle. Nous nous y engageâmes à notre tour. Cul de sac !

— Où est-elle, nom d’une pipe ! grommelai-je.

Nous étions sur le point de repartir en arrière. Soudain, je vis dans le rétroviseur deux silhouettes bondissant en dehors, cagoulées et armées. L’une d’elles leva son arme automatique et nous visa.

— À couvert ! Ernest, baisse toi !

Une rafale fit exploser le pare-brise et les vitres, recouvrant tout de minuscules morceaux de verre.

— Ils tirent pour tuer ! dis-je, haletant, le cœur battant à tout rompre.

— Tu t’attendais à quoi ? À un pot d’accueil avec des petits fours et du champagne ?

Une deuxième rafale crépita, aussi bruyante que des marteaux piqueurs, suivie quelques secondes plus tard d’un vrombissement de moteur et du crissement aigu de pneus. Le bolide, sorti d’un recoin sombre, repartit en trombe.

Un silence assourdissant régna alors.

— Rien de cassé ? demandai-je.

— Non. Et toi ?

— Ça va !

— Tes joues saignent ! Elles sont écorchées.

— Toi aussi ! Ça doit être les éclats des vitres.

Nous sortîmes nos mouchoirs pour les éponger.

— On s’est fait avoir comme des bleus !

— Ouais ! A mon avis, c’était un avertissement ! Ça commence à bien faire ! Ça fait deux fois qu’on se fait tirer dessus ! dit-il en massant son bras qui venait tout juste de cicatriser.

Je risquai un œil dehors par la vitre ouverte, espérant qu’ils étaient bien partis. Personne. Après avoir attendu une minute ou deux, nous ressortîmes pour évaluer les dégâts, époussetant nos vêtements couverts de minuscules éclats de verre.

Atterré, je contemplai les lignes d’impacts de balles sur la carrosserie, le pare-brise arrière, les vitres en miettes et les pneus crevés. Puis je me tournai vers la ruelle vide. Pour un simple repérage, c’était plutôt mouvementé.

Une odeur d’essence vint soudain chatouiller nos narines. Une flaque huileuse commençait à se répandre sous la voiture. Le réservoir, percé, se vidait peu à peu.

Et nous n’avions ni radio, ni téléphone pour alerter les secours.

— À ton avis, combien de kilomètres à pied avant de trouver un troquet avec un taxiphone et appeler la cavalerie ? demandai-je. C’est le désert ici. Tout est fermé.

— Pfff ! soupira Martineau. Un certain nombre ! J'ai déjà mal aux pieds rien que d'y penser !

— Et… qui les appellera ?

— Toi !

— Pourquoi moi ?

— C’est bien toi qui a eu l’idée de courir après la Porsche, alors c’est toi qui les appelleras !

Puis il reprit, l’air sardonique : "Une simple reconnaissance, hein ? Impossible n’est pas Lenormand, n’est-ce pas ?"

J’étais contrit et je poussai un long soupir. Je redoutais à l’avance la réaction de Renouf. Je sais, je suis trop impulsif. J’avais déjà esquinté la calandre de la 403 l’année dernière, et maintenant, celle-ci était transformée en quasi-ruine ambulante.

Abandonnant notre véhicule en espérant que celui-ci ne prendrait pas feu, nous commençâmes à traverser les ruelles vides et obscures.

Et soudain, comme si cela ne suffisait pas, la pluie recommença à tomber…

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire KatieKat ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0