Chapitre 29 – Chez Momo
Nous marchâmes en silence dans les ruelles désertes sous la pluie insistante. Maudite pluie ! Elle ne nous lâchait pas depuis notre rencontre ratée sur l’ile Lacroix. De temps en temps, elle s’arrêtait durant quelques heures, le soleil perçait parfois timidement, puis cela reprenait pendant des journées entières.
Martineau marchait tête baissée, le col de son imper relevé, son chapeau enfoncé sur ses yeux. J’avais aussi remonté le mien. Mes cheveux, comme d’habitude, toujours à l’air libre, dégouttaient sur mon front. Agacé, je plaquai ma mèche en arrière. Je grelottais dans mon imper imbibé et mes chaussures inondées.
Au bout d’une heure, la lumière d’un troquet nous apparut, comme un havre salvateur dans la tempête : "chez Momo", café, bar restaurant, couscous. Il ne payait pas de mine avec sa pauvre devanture à la peinture écaillée, ses vitres fêlées grossièrement réparées à l’adhésif. Nous y entrâmes avec notre allure de chien mouillé. Seuls quelques travailleurs nord-africains jouaient tranquillement aux cartes.
Aussitôt, le silence se fit. Une dizaine de prunelles sombres se braquèrent sur nous avec un regard peu engageant. Le patron, un homme rondouillard d’une quarantaine d’années aux cheveux bouclés, leva vers nous ses yeux inquiets. Des mecs en imperméable, français de surcroit, c'étaient sûrement des flics. Souvent brutaux, il fallait les caresser dans le sens du poil et ne pas opposer de résistance.
— Ces Messieurs désirent ? demanda-t-il avec un sourire crispé.
— Ces Messieurs désirent deux cafés bien forts, et un téléphone, répondit Martineau.
— C’est au fond, à droite, près des waters.
Je m’y rendis. Le taxiphone était accroché au mur plein de graffitis. Une odeur fétide émanait par la porte ouverte des toilettes attenantes. Fronçant le nez, je la refermai aussitôt. Enfilant la monnaie dans la fente, je composai le numéro du commissariat sur le cadran. Je tâchai de parler doucement afin que l’on ne m’entende pas de la salle. Puis, j’expliquai la situation en quelques mots : besoin d’assistance… fusillade dans la zone industrielle… alerte concernant une Porsche 911 véhicule de police accidenté, et donnai l’adresse du café où nous nous trouvions.
Je revins au zinc et bus le breuvage qui m’attendait. Il était sacrément fort, mais il me fit du bien. Martineau sirotait le sien, enserrant la tasse de ses doigts pour les réchauffer. Entretemps, les habitués s’étaient remis à jouer.
— Sale temps, n’est-ce pas ? déclara le patron en essuyant ses verres.
— Ouais ! Sale temps ! répondit Martineau. C’est vous, Momo ?
— C’est moi. Mon prénom, c’est Mohamed. Momo pour les intimes.
Il nous dévisagea un long moment. Puis, un dialogue entre Martineau et lui s’engagea.
— Qu’est-ce que tu as à nous regarder, dit Martineau. Tu n'as jamais vu de flics ?
— Si, j’en vois souvent... Un peu trop même. Soyez pas vexés ! Mais pourquoi avez-vous des coupures sur le visage ?
— Si on te le demande, tu diras que tu n’en sais rien. D’accord ?
— Ok ! C’était juste pour causer…
Il continua à essuyer ses verres en nous regardant avec insistance.
— Dites, c’est vrai ce qu’on raconte à la radio ? reprit-il.
— Quoi donc ?
— Eh bien, qu’il y a des terroristes en Normandie ? Ils ont attaqué un fourgon…
— Faut pas croire ce qu’on dit à la radio, ni à la télé, d’ailleurs ! Les journalistes disent des trucs pour se faire mousser. Y a pas plus de terroristes que de beurre en branche. C’est seulement des voyous. Dormez tranquilles, braves gens ! s’écria Martineau, se retournant vers l’assemblée.
Les clients, surpris, levèrent la tête, puis reprirent leur jeu.
— De tout ’façon, j’ai pas la télé ! j’ai pas les moyens !* répondit le patron.
— Eh bien vous ne perdez pas grand-chose. Ils n’y passent que des conneries, les yéyés**, Intervilles, Guy Lux, Léon Zitrone***, tous ces machins-là… Des conneries !
— Alors, vous… n’êtes pas venus pour m’interroger ?
— Non, pourquoi, t’as quelque chose à dire ?
— Non… mais… enfin oui...
Il se pencha sur nous.
— Si ! Je pourrais vous dire des trucs, chuchota-t-il.
— Des trucs ? T’es quoi, un indic ? Je te connais pas, pourtant.
— Non, mais c’est qu’il s’en passe de drôles, ici. On n’est pas tranquille. Même mes habitués, ils ont peur. Vous savez, ce ne sont que d’honnêtes ouvriers. Ils travaillent dans le bâtiment. Ils n’ont pas envie d’avoir des ennuis et d’être renvoyés en Algérie. Ils aiment la France, tout comme moi !
Il nous fit signe d’aller dans une petite salle attenante. Nous y entrâmes. Nous rejoignant, il ferma le battant de la porte vitrée. Une petite salle garnie de quelques tables recouvertes de nappes à carreaux. Bien plus avenante que le café.
— Ici, on sera tranquille pour causer.
— Oui, bon, accouche !
— Eh bien, il y a de nouvelles têtes par ici.
— De nouvelles têtes ? demandai-je.
— Oui. Y a du va et vient dans la zone à côté. C’est des gars de la cimenterie qui me l’on dit. Une fourgonnette qu’ils ne connaissent pas… puis une superbe voiture de sport dans un garage, qui allait et venait… La fourgonnette, OK, mais la voiture de sport, c’est un truc de riches, ça ! Qu’est-ce qu’elle ferait dans un endroit pareil ? Elle a peut-être été volée ?
— Comment était-elle ? De quelle marque ? De quelle couleur ?
— J’sais plus. J’ai pas l’habitude. Une Jaguar ?
— Ce ne serait pas plutôt une Porsche ?
— Oui, je crois que c’est ça. En tout cas, elle était noire, ils m’ont dit.
Le patron sursauta lorsque notre car de police arriva soudain, toute sirènes hurlantes.
"Bon sang, pensai-je. Je leur avais dit d’être discrets !"
— Ne vous inquiétez pas, le rassurai-je. Ils ne viennent que pour nous !
Nous ressortîmes de la salle. Le café était vide, les habitués s’étant volatilisés.
— Voilà ! Vous avez fait fuir mes clients ! s’exclama Momo.
Martineau se retourna vers le patron.
— Dis-moi, ta licence IV, elle est en règle ?
— Oui, pourquoi ?
— Parce que… le renseignement que tu nous a fournis sans qu’on te le demande… D’habitude… on est obligé d’insister lourdement…
L’un des agents franchit le seuil.
— Bon, alors ! Où est-il, cet accident ? J’ai pas que ça à faire ! La dépanneuse attend !
Notes de l'auteure :
*A cette époque, l’acquisition d’un poste de télévision n’était pas donnée à tout le monde. Cela coûtait le prix d’une 4L et on l’achetait souvent à crédit.
**Pour les jeunes qui me liraient : c'étaient les stars de la télé de l'époque. On ne voyait qu'eux. Les yéyés, courant musical français de 1960 à 1965, tenaient ce nom de l'onomatopée "yeah yeah !" proférée par les chanteurs anglo-saxons qu'ils tentaient d'imiter.
*** Guy Lux et Léon Zitrone animaient une émission "Intervilles", dans laquelle des villes de province s'affrontaient, tout cela dans une avalanche de gags, et parfois émaillée d'incidents divers et variés. Ces soirées faisaient le bonheur des bambins dont je faisais partie à l'époque, et aussi... des plus grands.

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