Chapitre 30 – Montée de tension
Abandonnant un tenancier du café complètement dépité, le fourgon de police nous embarqua illico, immédiatement suivi de la dépanneuse. Quel équipage ! Direction, la zone industrielle !
Circulant dans ce dédale obscur, nous finîmes par retrouver l’endroit où la malheureuse 403 nous attendait.
L’agent qui nous accompagnait poussa un sifflement en voyant le véhicule. Quelques minutes plus tard, nous vîmes partir notre fidèle 403, tractée comme un animal blessé. Direction le commissariat.
Maintenant, il ne nous restait plus qu’à retourner à ce fameux garage. Nous le retrouvâmes près de la casse auto, les portes restées grandes ouvertes. Nous pénétrâmes à l’intérieur, munis de lampes de poche. Je finis par trouver un interrupteur et un néon clignotant éclaira les lieux.
Au fond, dans une cabine de peinture, se tenait une camionnette Peugeot modèle D4, fraîchement repeinte en gris, ses plaques d’immatriculation enlevées. D’autres plaques pas encore fixées se tenaient alignées le long du mur. C’était sûrement le fameux véhicule qui avait servi à bloquer le fourgon, prêt à changer d’identité pour une nouvelle mission. Mais ses clefs manquaient. Les truands avaient dû les emporter.
Contigüe à la cabine, une porte, fermée. Nous l’ouvrîmes avec un passepartout. C’était un petit bureau crasseux chargé de dossiers sur des étagères.
Le local fut intégralement fouillé. Dans les classeurs, nous avions trouvé des factures d’achat de pièces automobiles au nom d’Oswaldo Gomes, avec son adresse. Elles étaient anciennes, datant de l’année dernière. Il ne nous restait plus qu’à convoquer ce Gomes manu militari.
Le brigadier appela le commissariat avec le téléphone du fourgon. Il demanda une autre dépanneuse pour procéder à l’enlèvement de la camionnette. Nous tenions enfin une pièce à conviction.
Une fois tous les documents avaient été entassés dans le fourgon, les portes furent refermées et le garage mis sous scellés. De toute façon, la bande n’était pas près de revenir.
Nous franchîmes les portes du commissariat un peu après vingt et une heures. Le hall, se figea à notre arrivée. Deux agents interrompirent leur conversation, le préposé à l’accueil, bouche bée, posa son stylo.
— Bon Dieu… s’exclama l’un d’eux. On a vu revenir la voiture. Qu’est-ce qui vous est arrivé ?
Je ne répondis pas. Martineau, lui, se contenta d’un geste vague.
Joubert surgit presque aussitôt, les yeux écarquillés. Une heure plus tôt, il avait vu à travers la porte l’état de la 403, tractée par la dépanneuse et venant de se garer dans la cour.
— Mais… Mais… bégaya-t-il. Alors, c’est vrai ce qu'on raconte ? On vous a tiré dessus ?
— À l’arme automatique, répondis-je. Quasiment à bout portant.
Le silence se fit brusquement. Renouf, nous entendant parler, déboula.
— Enfin, vous voilà ! Vous allez m'expliquer tout ce cirque, dit-il, désignant son bureau. Allez, hop !
Nous racontâmes alors tout : la piste fournie par Moustique, le mal-nommé, la filature, la Porsche que Martineau avait reconnu être la 911, le hangar, l’embuscade, la découverte de la fourgonnette dans une cabine de peinture du garage et la saisie de documents qui s'y trouvaient, comportant le nom d'un suspect, un dénommé Oswaldo Gomes, résidant à Rouen.
Renouf se tourna vers moi.
— Ne me dites pas que vous aviez essayé de suivre une Porsche 911 avec la 403 ?
— Euh…
— Bon, j’ai compris. Et vous avez pu voir ceux qui vous ont tiré dessus ?
— Non ! Ils étaient cagoulés ! L’un d’entre eux tenait une mitraillette et n’avait pas hésité à tirer sur la voiture.
Il inspira profondément.
— Bon ! Lenormand, essayer de les suivre, ce n’est pas ce que vous avez fait de mieux. Vous auriez pu vous faire descendre tous les deux. Quant à la voiture…
Il soupira.
— Maintenant, reprit-il, ce n'est plus qu'une simple affaire de braqueurs. Ils n’hésitent pas à viser la police. Je vais donner immédiatement le signalement de cette Porsche 911 noire. Ça ne doit pas courir les rues ! Et on convoquera cet Oswaldo Gomes demain matin !
Un agent entra précipitamment.
— Commissaire… on a reçu un appel. Le journal télévisé a parlé tout à l’heure de l’attaque du fourgon blindé de l’autre jour. Ils mentionnent l’existence probable d’un "gang paramilitaire". Et ils disent que la police aurait perdu le contrôle de la situation.
Renouf ferma les yeux une seconde. Une chape de plomb venait de tomber sur lui, comme un nouveau coup dur à encaisser. Il reprit aussitôt contenance. Ses prunelles lancèrent des éclairs.
— Foutus journalistes ! Très bien. Qu’ils racontent ce qu’ils veulent. Cela ne nous empêchera pas de continuer.
Puis, il se tourna vers nous.
— Vous deux, allez à l’infirmerie faire soigner vos écorchures ! Et ensuite, vous me rédigez un rapport complet. Je veux chaque détail, ce soir-même !
Martineau se leva, mais Renouf ajouta, plus bas, l’air grave :
— Et surtout… faites attention. Ils vous ont repérés. Ils savent qui vous êtes. Vous devenez des cibles.
Je sentis un frisson me parcourir. Non content que nous étions entrés dans la ligne de mire des criminels que nous poursuivions, mais une panique, attisée par la presse, pourrait plonger la région dans une sorte d’état d’urgence.
Mais ce n’était pas fini. Nous allâmes à l’infirmerie faire désinfecter nos égratignures et les protéger par de petits pansements. Plus de peur que de mal. Sachant que la nuit serait longue, je prévins aussitôt Sophie que je rentrerai bien tard, sans dire quoi que ce soit concernant l’incident.
Nous commencions à rédiger le rapport, Martineau et moi, sur sa machine, lorsque nous entendîmes des éclats de voix. Nous reconnûmes celle de Varangue. Prévenu des événements, sa réaction ne s’était pas fait attendre. Une heure après, son long manteau battant sur les mollets, il avait déboulé à grand pas dans notre salle de commandement, escorté par deux agents qui peinaient à le suivre.
— Hum, je crois qu’on nous attend là-bas, fis-je à Martineau. À mon avis, il y a de l’explication dans l’air !
Alors, nous nous y rendîmes toute affaire cessante. Varangue était là, balayant la pièce de son regard acéré, scrutant les bureaux et les agents présents. Ses yeux s’arrêtèrent sur nous, puis sur la 403 visible par la fenêtre.
— C’est la voiture ? lança-t-il d’une voix blanche. Que s'est-il passé ?
Le commissaire tenta de répondre, mais le Préfet leva la main, exigeant une explication de nous seuls. Je pris une inspiration avant de répondre, tentant de résumer la situation avec précision.
— On nous a indiqué la présence de la fameuse camionnette utilisée lors de l’attaque du fourgon blindé. Elle se trouvait dans la zone industrielle près du port. Nous nous y sommes rendus, et deux hommes armés et cagoulés conduisant une Porsche 911 ont ouvert le feu sur nous. Mais, heureusement, nous avons découvert quelques indices…
Il m’interrompit d'un nouveau geste auguste.
— Ils ont tiré… sur des policiers ?
— Sur notre véhicule, alors que nous étions encore à l’intérieur. Mais… je vous rassure, tout va bien !
— À l’arme automatique, précisa Martineau en hochant la tête.
Je soupirai. Il en remettait une couche !
— En revanche, repris-je, l’information reçue était exacte. La fameuse camionnette que nous cherchions se trouvait bien dans le hangar. Repeinte, toute prête à resservir. En fouillant le garage, nous avons retrouvé le nom du propriétaire. Il n'y a plus qu’à le convoquer.
Le silence se fit. Varangue inspira profondément, cherchant ses mots.
— Vous vous rendez compte de ce que ça signifie ?
Pendant qu’il poursuivait, sa voix montait dans les aigus.
— Ce n’est plus un braquage, ni une affaire de banditisme. C’est une escalade terroriste. Et vous… vous étiez à deux doigts d’y rester !
Il fit quelques pas, tournant en rond, les mains dans le dos. Puis, il reprit, d’un ton glacial :
— Ces hommes ont franchi une ligne rouge. Ils ont décidé que la police n’était plus un obstacle, mais une cible.
Il reprit, d’un ton impérieux qui n’admettait aucune réplique :
— Ecoutez-moi bien ! Dorénavant, j’exige une coordination totale entre police, gendarmerie et renseignements. Toutes les routes doivent être contrôlées, y compris les voies secondaires. Je veux aussi des équipes en civil, des surveillances nocturnes, des barrages mobiles…
— C’est déjà fait, répondit Renouf calmement. Vous nous l’aviez déjà demandé l'autre jour… Tout est opérationnel. C’est moi qui assure le commandement du dispositif. Des barrages ont été mis en place et nous avons aussitôt signalé cette Porsche 911 à toutes les unités.
Varangue le regarda sans rien dire, le visage fermé. Puis, il se retourna vers nous.
— S’ils ont osé tirer sur vous aujourd’hui… demain, ils tireront sur n’importe qui. Ne l’oubliez pas !
Il quitta la pièce et la tension retomba aussitôt. Dès lors, je crus voir une expression de soulagement parmi nous. Nous respirions de nouveau.
— Voilà qui est rassurant ! s'amusa Martineau. Un cran de plus dans le mélodrame ! Déjà l’histoire du gang paramilitaire, maintenant le terrorisme… Vous y croyez, vous, commissaire, à cette hypothèse ?
Renouf, ayant allumé une gitane, en tira une bouffée.
— Vous savez, moi, je ne crois en rien. Tant que je n’ai pas de preuves tangibles… La mayonnaise monte, le préfet panique, on s’excite, on suppute, on imagine des paramilitaires, voire des terroristes et pourquoi pas des extra-terrestres ou des espions du KGB pendant qu’on y est ?
Il tira une nouvelle bouffée.
— Face à ces délires, il faut raison garder, conclut-il. Bon, je crois qu’on ne va pas tarder à aller se coucher. Demain est un autre jour.
J’admirai sa force tranquille et son bon sens. Mais je pensai alors que j’aimais mieux enquêter sur des affaires de meurtres que m’occuper de banditisme. Je les trouvais un peu plus reposantes… quoique, parfois…
Le rapport tapé et transmis à Renouf, Martineau et moi reprîmes le chemin de nos domiciles respectifs. La nuit sera courte.
Ma montre indiquait minuit. Il pleuvait toujours. Pendant que je roulais à bord de ma Deudeuche, je réfléchissais, mes pensées ponctuées par l’incessant va et vient des essuie-glace.
Une fois de plus, je me demandais comment j’avais atterri dans une histoire pareille. Cacheux nous filait entre les doigts tel une anguille, tout le monde était en panique, préfet et médias y compris. Cependant, Renouf continuait à avancer, droit devant lui, comme s’il connaissait déjà la fin de l’histoire.
Moi, j’en tournais les pages jour après jour, espérant que Martineau et moi, ne tombions pas sur un chapitre où notre nom apparaîtrait dans la rubrique nécrologique.
J’arrivai chez moi, harassé et tendu comme une corde de piano. Sophie venait de se coucher. Semant mes vêtements au fur et à mesure, j’allai droit à la salle de bains et tournai les robinets de la baignoire. Une fois celle-ci remplie, je m’immergeai complètement. Sous l’eau, j’espérais ainsi ralentir les battements de mon cœur, retrouver du calme, comme un fœtus baignant dans un liquide amniotique et protecteur.
Une minute après, à bout de souffle, je refis surface. Sophie entra alors dans la salle de bains et me regarda fixement, l’air inquiet.
— Je t’ai entendu rentrer. Ça va bien mon chéri ?
Je fis non de la tête. Non, ça n’allait pas si bien que ça !

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