Chapitre 31 - Oswaldo La Bricole

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La nuit avait été agitée, peuplée de cauchemars au cours lesquels je revivais la fusillade. Pendant mon petit-déjeuner, l’œil vague, faisant le bilan, je me retrouvai plongé dans un abîme de réflexion.

Je m’étais conduit comme un parfait idiot, la colère m’ayant fait perdre toute ma lucidité. Nous aurions pu nous faire tuer ou gravement blesser tous les deux.

"Je suis un danger public ! pensai-je. Poursuivre une Porsche 911 avec une 403 !"

Plus puissant que le modèle commercialisé pour le grand public, notre véhicule ne pouvait malheureusement pas rivaliser. J’avais précipité sa fin. Compte tenu de son kilométrage important, elle irait certainement tout droit à la casse. Dorénavant, on m'appellerait sûrement "Lenormand, le destructeur".

Mais pourquoi ne disposions-nous pas d’équipements adéquats ? Un téléphone nous aurait permis de donner l’alerte immédiatement. La police marquait souvent un temps de retard sur les malfrats, parfois mieux outillés que nous.

Heureusement, nous avions retrouvé des indices. La camionnette et ce fameux Gomes, sur lequel nous devions mettre la main, en attendant de retrouver cette Porsche.

Hier soir, je m’étais montré silencieux. Sur le point de craquer dans la salle de bains, je n’avais finalement rien révélé. Non ! Sophie ne devait pas savoir. Pas tout de suite. Peut-être, lorsque cette affaire sera terminée. Afin d’apaiser mon angoisse, je m’étais réfugié dans ses bras rassurants… et je m'étais endormi.

Une fois prêt, j’embrassai ma femme et mon gosse. Peut-être avec plus d’intensité que d’habitude car Sophie leva un regard étonné vers moi. Les voir tous les deux chaque matin renouvelait mon courage, me permettant d'affronter la journée.

Bon ! Quand faut y aller, faut y aller ! Je démarrai la Deudeuche, maintenant à l’abri dans mon garage, enfin achevé et débarrassé de son encombrante bétonneuse. Les travaux dans la maison n'étaient pas achevés. Il restait beaucoup à faire pour la rénover. Mais il faudrait avoir le temps...

Le soleil s’était remis à briller, comme par miracle, éclairant ce paysage tout neuf lavé par la pluie. Alors, pour la première fois depuis un an, je me risquai à reprendre mon ancienne route. Serpentant le long des lacs, ce raccourci me mènera tout droit à la nationale. Ce chemin était toujours aussi peu fréquenté. Les collines d’Amfreville-sous-les-Monts se reflétaient sur l’eau. Le ronron rassurant du nouveau moteur de ma Deux Chevaux et la vision de ce paysage tant aimé me réconfortaient. Tout semblait redevenu comme avant.

J’arrivai au commissariat sans encombre et me garai sur le parking. La 403 y trônait toujours, comme un reproche, protégée par une bâche. Je détournai vite les yeux et je franchis la porte du commissariat.

— Ah ! Gilbert, m’annonça Joubert qui assurait l’accueil aujourd’hui. On t'attendait ! Martineau est allé pêcher ce fameux Oswaldo ce matin. Il a été mis au frais dans la salle d’interrogatoire.

Il continua.

— Au fait ! Tu sais, la camionnette. D’après le numéro du châssis, elle était dans le fichier des voitures volées. Quant à la Porsche… pas de nouvelles pour l’instant !

Pas étonné plus que ça, je le remerciai. Puis, j’allai au bureau déposer mon manteau à la patère. J’entrevis Martineau en train de discuter avec le commissaire et je les rejoignis.

A la demande de Renouf, un agent vint chercher Gomes et le conduisit dans notre bureau. Une fois de plus, j’étais chargé de taper le compte rendu d’interrogatoire et je m’attelai à la machine de Martineau.

La quarantaine, petit de taille et brun de cheveux, un regard sombre et inquisiteur sous des sourcils broussailleux, Oswaldo Gomes semblait se demander ce qu’il faisait là et ce qu’on lui reprochait.

De bon matin, on était venu le débusquer chez lui, un trois-pièces situé dans l’un de ces nouveaux HLM de Rouen, pas très loin de l’immeuble où résidait Pierrette, ma demi-sœur. Des policiers lui avaient demandé de les suivre, sous les regards stupéfaits de sa femme et de ses trois enfants ainsi que ceux des voisins, ameutés par le bruit. Sur le point de partir travailler, il avait clamé son innocence.

— J’ai rien fait ! avait-il protesté. Pourquoi m’emmenez-vous ?

Oswaldo Gomes, trente-cinq ans, marié, casier judiciaire vierge, nous raconta sa vie, avec son accent chuintant et roulant les "r". Fuyant la dictature de Salazar, arrivé en France dix ans plus tôt, il avait épousé une Normande et travaillait dans un garage comme mécanicien. L’irruption des policiers lui avait peut-être fait revivre de douloureux souvenirs.

— Monsieur Gomes, questionna Renouf, comment se fait-il que nous retrouvions des factures de pièces détachées à votre nom dans un garage dans la zone industrielle de Rouen ?

— C’est normal, répondit-il, c’est un local que j’ai racheté pour trois francs six sous et où je bricole mes vieilles voitures. C'est ma passion. Il m’arrive de commander des pièces de rechange. Parfois, j'en récupère dans la casse auto, juste à côté. C’est bien pratique. Mais pourquoi… C’est interdit ?

Il prit alors un air inquiet.

— Non, tant que vous n’en faites pas un commerce.

— Nous, on ne vend rien. On fait juste ça entre copains, le samedi après-midi. On partage les frais. On organise des expositions de véhicules anciens. Vous devriez aller les voir…

— Un jour, peut-être, si j’ai le temps. Mais alors, comment expliquez-vous la présence d’une camionnette D4 volée dans votre cabine de peinture ?

— Une camionnette volée ? s’étonna-t-il, si j’avais su… j’aurais dit non ! Je veux pas être mêlé à un truc comme ça, moi !

— Expliquez-vous alors.

Elle était simple, son histoire. Oswaldo, surnommé "La Bricole", avait le cœur sur la main. Il prêtait volontiers son atelier et gratuitement en plus. Ses voisins, récupérant des pièces à la casse, venaient y bricoler leur auto : remplacer des démarreurs qui ne démarraient plus, redresser puis repeindre une voiture cabossée, changer une aile suite à un accrochage… Sans compter les fondus de vieilles teuf-teuf comme lui qui remettaient celles-ci en état. Parfois, on lui piquait des pièces sans rien lui dire et il y était souvent de sa poche. Alors, il était devenu un peu plus regardant sur les candidats à la réparation.

Mais un jour, dans un café où il discutait avec ses potes, un individu élégant, mais assez antipathique, l’avait approché. Notre interlocuteur nous raconta tout par le menu. On peut imaginer la scène ainsi :

— Dis donc, c’est toi, Oswaldo la Bricole ?

— Oui, c’est moi.

— On recherche un garage avec une cabine de peinture. On a repéré le vôtre en passant devant.

— Pour quoi faire ?

— On a un véhicule à réparer. On vous loue le local pour un mois. Quatre mille francs !

— Quatre mille francs ?

Oswaldo le regarda d’un air ahuri. C’était une sacrée somme.

— Vous ne voulez pas qu’on vous fasse la réparation ? dit-il, flairant la bonne affaire, on vous fera un prix d’ami.

— Non, on s'en chargera nous-mêmes. Mais à une condition. Que le garage soit entièrement vidé de vos voitures. Qu’il soit clean !

— Clean ? C’est quoi "clean ?"

— Ça veut dire "propre et qu’il n’y ait rien dedans". On a besoin de place pour opérer.

— Mais… pourquoi faire ? C'est un char d'assaut que vous réparez ?

— Je vois que tu as le sens de l’humour. Mais, t'occupes pas du chapeau de la gamine ! Quatre mille francs. C’est à prendre ou à laisser !

Les compères s’étaient brièvement concertés.

— Tope-là, dit Oswaldo. On vous le prête pour un mois ! Mais pas plus ! Parce qu’on y a du boulot à faire, nous aussi !

Et voilà comment les choses s’étaient certainement passées. Oswaldo avait contacté les propriétaires des véhicules en réparation et demandé qu’ils les retirent rapidement, puis nettoyé le garage, et ensuite, donné ses clefs au type lors d’un rendez-vous, ce dernier n’ayant pas laissé de numéro de téléphone.

— Et vous ne vous êtes pas posé de questions ? demanda Martineau.

— Si, un peu, mais à ce tarif-là…

— Et de quoi avait-il l’air ?

— La quarantaine, brun, costaud, l’air pas commode.

A tout hasard, j’allai ressortir la photo anthropométrique de Cacheux du fichier et la montrai à Gomes.

— Non, c’est pas lui, dit-il. Une tête comme ça, on ne l’oublie pas. Mais, je me rappelle… il était entré dans le café, accompagné d'une blonde, très jolie, mais un peu trop... enfin, pas trop mon genre. Elle s’était assise à une table et avait commandé quelque chose. Puis, ils sont repartis ensemble.

"Marie ?" me demandai-je. Extirpant sa photo de notre fichier, fournie par sa mère adoptive, je la lui montrai également.

— Ah oui ! c’est elle.

Puis, une idée me vint. Je retournai au classeur et extirpai une autre photo. Celle d’Henri Marescot, que m’avait fait parvenir Pierre Dubosc. Bien que n'étant qu'un fac-similé, elle était assez lisible.

— Et celui-là ?

— C’est lui ! Mais là, il fait plus jeune !

— Normal, c’est une vieille photo. Et les clefs ? Quand doivent-ils vous les rendre ?

— Dans une semaine. Le gars doit me rappeler au garage où je travaille.

— Si toutefois ils vous recontactaient, téléphonez-nous. Inspecteurs Martineau et Lenormand. C’est très important, lui dis-je.

Nous lui donnâmes nos deux cartes. Gomes les regarda un moment et les enfouit dans sa poche. Renouf lui fit comprendre qu’il pouvait repartir. Celui-ci, rassuré, ne demanda pas son reste. Un agent le raccompagna à la sortie.

Nous tenions un embryon de piste.

— Qu’est-ce que c’est que cette photo ? s’enquit Renouf en l’examinant.

— Commissaire, je vous présente Henri Marescot, dit Riton, proxénète de son état, que m’a envoyée l’Inspecteur Pierre Dubosc du Havre : une vieille connaissance de Cacheux dont j’ai un peu étudié le passé. La description de Gomes m’a fait penser à lui.

— Il aurait donc renoué avec un autre de ses anciens complices ? demanda Renouf. La fine équipe reconstituée !

— Avec Alphonse Le Goupil, toujours pas retrouvé. Celui qui a percé le coffre chez les Glatigny. Couillard l’avait dénoncé.

— Oui mais je ne les vois pas attaquer les fourgons à coup de dynamite ! Il y en a sûrement d’autres. Des plus jeunes, plus nerveux, plus dangereux…

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