Chapitre 32 – Chasse à l’homme
Tard dans la nuit, un bolide noir fonçait sur la N180 en direction de Pont-Audemer. Soudain, le conducteur aperçut un barrage de gendarmes à hauteur de Monfort sur Risle, avant l’embranchement de la D89. Freinant brusquement, il opéra un virage à 360° et fit demi-tour.
Les gendarmes motorisés se mirent à sa poursuite. Une course s’engagea aussitôt entre la puissante voiture et les motos.
Le commandant de gendarmerie, resté sur place, lança un appel radio depuis le fourgon, signalant une voiture en fuite sur la N180 en direction de Rouen, une Porsche noire correspondant au signalement du véhicule recherché. Toutes les unités dispersées aux alentours s’apprêtèrent à prendre la direction indiquée.
La Porsche continuait sa fuite éperdue, talonnée par les gendarmes, toutes sirènes hurlantes, doublant les rares véhicules en klaxonnant.
A Bourg-Achard, traversant le village en trombe, et opérant un virage à 90° dans un crissement de pneus, elle accéléra de nouveau, bifurquant vers le nord, en direction d'Yvetot.
La route, quelques kilomètres plus loin, se rapprochant des boucles de la Seine, traversait la forêt de Brotonne. Les arbres défilaient à toute allure à la lumière des phares. Aucun véhicule à l’horizon sur la chaussée qui n’était plus qu’un long ruban gris tout droit. Le compteur marquait 190 à l’heure et la Porsche ne déviait pas d’un pouce. La lumière des motos n’apparaissait plus dans le rétroviseur. Les gendarmes semblaient avoir été semés. Les occupants crièrent victoire. La route était à eux.
Soudain, un sanglier surgit. Le choc fut brutal. La bête, heurtant la calandre, rebondit sur le pare-brise qui éclata aussitôt. Privé de visibilité, le conducteur freina à fond. La voiture tournoya et termina sa course dans un fossé.
Estourbis par le choc, ses occupants reprirent conscience rapidement et constatèrent qu’ils étaient miraculeusement en vie, bien que blessés. S’aidant les uns les autres, ils s’extirpèrent de leur piège et, traversant la route, s’enfoncèrent au cœur de la forêt.
Trois heures du matin. Le téléphone sonna. Je sursautai dans mon lit. L’esprit encore embrumé, sans prendre le temps de chercher mes pantoufles, je descendis les escaliers quatre à quatre. Décrochant le combiné, j’entendis la voix du commissaire.
— Gilbert, il y a du nouveau ! Une Porsche 911 correspondant au signalement a tenté d’échapper un barrage sur la N180. Les gendarmes l’ont pris en chasse, mais il y eu un accident.
— Que s’est-il passé ? demandai-je.
— Ils ont heurté un sanglier. On a retrouvé la voiture sur la départementale à la hauteur d’un endroit appelé "Le Chêne à la Cuve", abandonné, l’avant défoncé. Les occupants ont dû s’enfuir dans la forêt. Une battue est en cours. Je m’y rends immédiatement. Retrouvez moi là-bas ! Ernest a été prévenu, il nous rejoindra.
Il raccrocha.
Encore abasourdi, je me frottai les yeux. Sophie déboula dans l’entrée.
— C’est grave ?
— Il y a du nouveau ! On a retrouvé la trace des individus que nous recherchons.
— La fameuse bande de malfrats ?
— Oui. Excuse-moi, il faut que j'y aille aussi. Renouf m’attend. Rendors-toi, ma chérie.
L’embrassant brièvement sur la joue, je montai les escaliers quatre à quatre, direction, la salle de bains pour une toilette rapide.
Prenant la route à bord de ma Deudeuche, je rejoignis la nationale. Ensuite, après avoir bifurqué vers le nord, en direction d’Yvetot, je ne tardai pas à tomber sur le barrage des gendarmes.
Leurs gyrophares tournaient dans l’obscurité. L'un d’entre eux me fit signe de m’arrêter d’un geste de la main. Levant ma petite vitre latérale, je lui présentai ma carte de police. Renouf arrivant accompagné de Martineau, lui fit signe de me laisser passer.
Je me garai sur le bas-côté. L’épave de la Porsche était dans le fossé, ses portes restées grandes ouvertes, l’avant défoncé, le pare-brise éclaté.
— Alors ? demandai-je, on les a eus ?
— Pas encore ! Les CRS sont en train d’effectuer une battue, à l’aide de chiens. Allons les rejoindre !
J’espérai vivement qu’on les rattrape. Que cela cesse, qu’on passe à autre chose.
En dehors des puissants faisceaux des lumières, la forêt de Brotonne n’était qu’une masse noire, informe, menaçante. S’il n’y avait pas les projecteurs des forces de l’ordre déployées en arc de cercle, casquées et protégées par des gilets pare-balles, on aurait pu se perdre dans le dédale de ses bosquets ou se laisser piéger par les ronces.
La battue venait de commencer. Le vent faisait frémir les branches dénudées, portant avec lui une puissante odeur d’humus, exacerbée par la pluie tombée récemment. Je me félicitai d’avoir emporté mes bottes en caoutchouc, enfilées dès que j’avais quitté mon véhicule. Martineau, imprévoyant, pestait contre la boue, le bas de son pantalon se prenant dans les branches, tandis que Renouf marchait, tranquillement, solide, le pied sûr, ne semblant pas se soucier de souiller le bas de son pantalon.
Le commandant de gendarmerie nous rejoignit, talkie-walkie autour du cou.
— Ils semblent être trois, nous dit-il. Certains doivent avoir été blessés dans l’accident. On a retrouvé des traces de sang dans le véhicule
— Eux, apparemment, s’en sont bien tirés, répliqua Renouf.
— Auparavant, ils nous avaient donné du fil à retordre. Les motards ont eu du mal à les rattraper. Ils roulaient à près de 200 à l’heure. De vrais dingues !
On entendit leurs aboiements, suivis d’ordres brefs. Tenus solidement, ils tiraient sur les laisses, excités par l’odeur fraîche, menant la marche. Les autres gendarmes marchaient quelques mètres derrière, armes en bandoulière.
Le chemin se resserra, révélant des empreintes nettes. Sur les petites montées, des traces montraient qu’ils avaient couru, glissé et s’étaient relevés.
Un craquement se fit entendre, nous faisant dresser l’oreille.
— Ils ne sont peut-être pas loin, murmura Martineau. Je le sens !
— Serait-ce ton flair de limier ? ironisai-je.
— Chut ! Ecoute !
Je me figeai aussitôt. Le commandant leva le poing : "Stop ! arrêt immédiat !". Les lampes se braquèrent dans la direction du bruit. Tout le monde se tut.
Rien, hormis les gémissements plaintifs des bergers allemands à l’arrêt, impatients de continuer. Seulement le souffle du vent qui faisait craquer les branches...
— Là ! À gauche !
Trois silhouettes sombres détalèrent entre les arbres, à cinquante mètres. Ils couraient à perdre haleine, trébuchant sur les racines et se retournant de temps à autre. L’un d’eux se tenait le bras, un autre serrait un objet contre sa poitrine.
— Gendarmerie ! Arrêtez-vous, ou nous faisons feu !
Dédaignant l’avertissement, ils continuèrent leur course. Alors, un coup de feu claqua, sec, se répercutant dans la forêt. Un tir de sommation.
— Rendez-vous ! cria le commandant. Vous êtes encerclés !
Aucune réponse. Seulement les bruissements des branches qu’on écarte, les pas précipités de leur course, accompagnés de halètements.
Alors, les chiens reprirent la piste, surexcités, aboyant de nouveau. La battue se resserrait autour des gangsters. Les gendarmes se mirent à courir. Je les suivis, distançant Renouf et Martineau qui s’arrêtèrent, essoufflés.
Nous arrivâmes près d’une large dépression remplie d’eau, l’une des multiples mares qui parsèment la forêt. Les trois fugitifs, à l’arrêt, haletants, aveuglés par la lumière des torches apparaissant entre les arbres. réalisèrent qu’ils étaient piégés.
Je voulais voir. Tout voir ! À croupetons et caché derrière un tronc, j’étais aux premières loges. Martineau et Renouf me rejoignirent et s'accroupirent à leur tour.
— Jetez vos armes !
L’un d’eux leva la sienne pour tirer. Son voisin, posant la main sur son bras, l’en empêcha. Mais le troisième tira une salve pas loin de nos têtes, les balles ricochant sur les troncs des arbres.
Les gendarmes se mirent à couvert, ripostant de manière contrôlée, souhaitant les neutraliser sans les approcher. Les ordres fusaient, nets et précis.
La forêt se mit soudain à résonner de détonations, comme pour une bataille rangée. Puis, un silence lourd, ponctué de faibles gémissements. Nous nous redressâmes. Etait-ce terminé ?
Alors, les gendarmes avancèrent prudemment, en formation, comme des soldats, balayant la mare de leurs lampes. Les trois hommes gisaient au sol, immobiles.
Nous nous approchâmes, Renouf, Martineau et moi. Sous la lumière, apparaissaient trois hommes couchés sur le ventre, le corps perforé de balles. Nous les retournâmes : Marescot, Le Goupil et L’Ecureuil, sa serviette de cuir serrée contre lui. La bande venait de perdre trois de ses principaux membres Tout cela à cause d’un sanglier et de leur stupide fuite.
— Ils ont choisi de résister, murmura le commandant, s’essuyant le front.
— Ils savaient qu’ils n’avaient plus d’issue, répondis-je. Ça ressemblait à un baroud d’honneur, voire un suicide. Tout sauf la prison !
Renouf se pencha sur la dépouille de l’Ecureuil et tira la sacoche souillée de sang. Nous en analyserons son contenu.
La forêt redevint sombre et silencieuse, refermant sur elle ses secrets.
— Cacheux ne va sûrement pas aimer qu’on ait supprimé trois de ses lieutenants, repris-je. Et puis, interrogés, ils auraient pu parler…
Renouf me regarda de son air tranquille de capitaine de vaisseau, habitué aux coups de Trafalgar.
Nous avions gagné une bataille, mais pas encore la guerre. Les dirigeants, les cerveaux, restaient à débusquer, mais les outils nous permettant de les retrouver étaient brisés.

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