Chapitre 33 - Après une nuit agitée...

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Après cette nuit agitée, je retournai directement au commissariat affronter une nouvelle journée. Je n’avais pas le temps de rentrer chez moi. J’allai aux lavabos me passer un coup d’eau fraiche sur le visage. Je jetai un regard dans la glace. Les yeux cernés et la barbe naissante, je ne semblais pas au mieux de ma forme, malgré mon esprit en alerte depuis cette nuit.

Planté devant le miroir, je laissai soudain mes pensées vagabonder. Les choses semblaient se précipiter tout à coup. Après une longue stagnation, cette enquête partait maintenant tous azimuts.

On suspectait que des renseignements auraient pu fuiter au sein de la compagnie de transport de fonds. Martineau et moi ne pouvant être sur tous les fronts, d’autres inspecteurs avaient interrogé un par un les salariés.

La veille de l’attaque, Jean Hazard, employé irréprochable, célibataire et sans enfant, avait appelé son patron pour l’avertir qu’il ne se sentait pas très bien. Ce convoyeur devait participer au transport des fonds le jour de l'attaque. Un collègue venu le remplacer au dernier moment avait malheureusement été tué. Mais depuis, Hazard n’avait plus donné signe de vie.

— Il semblait avoir une voix bizarre, avait dit l’employé du Service du Personnel. Je pensais qu'il était malade. Mais peut-être était-il anxieux.

Alors, mes collègues se dérangèrent à son domicile. Les coups de sonnette restés sans réponse les décidèrent à ouvrir la porte. Elle n’était pas fermée. Ils n’y trouvèrent personne. Le lit défait, le repas resté sur la table, la vaisselle trainant dans l’évier, tout cela donnait l’impression d’un départ précipité.

Passant l’appartement au crible, les policiers trouvèrent des papiers d’identité bien rangés dans le tiroir d’une commode de la chambre, parmi les cravates et les chaussettes. Sinon, rien de particulier pouvant indiquer une complicité de sa part.

Aussitôt, les voisins furent interrogés, ainsi que la concierge. N'ayant rien vu, ils n'étaient d'aucun secours, mais elle, par contre, l’avait aperçu en compagnie d’autres hommes monter dans une camionnette noire, sans pouvoir donner leur description. "Ils portaient des chapeaux" avait-elle simplement dit.

La camionnette noire, celle du braquage du fourgon ? La gardienne, convoquée ensuite au commissariat, la reconnut sur des photos, mais aucune des personnes que l’on lui montrait.

Néanmoins, la piste de Cacheux se précisait. L’enlèvement de ce salarié pour lui extorquer des renseignements était plus que probable. Un avis de recherche et un appel à témoins avaient aussitôt été émis. Pour l’instant, sans résultat.

En attendant, le trajet des trois membres de la bande de Cacheux me tracassait toujours. Où devaient-ils donc se rendre en pleine nuit, roulant à tombeau ouvert, sinon pour rejoindre la bande ?

Je consultai la carte de la région, accrochée au mur. Ils avaient pris au départ la RN180*. Je suivis la route des yeux. Celle-ci menait tout droit à Pont-Audemer. Allaient-ils y retrouver leur chef ? Celui-ci avait-il revu son frère ? J’envisageai d’aller l'interroger de nouveau. Mais, parlerait-il ?

J’étais seul dans le commissariat déserté, à part quelques policiers d’astreinte qui somnolaient, assis sur des chaises et des clochards avinés qu’on avait ramassés pendant la nuit, ronflant bruyamment sur les bancs de la cellule. Il était six heures. Il me fallait patienter encore pour me rendre au troquet du coin prendre un café matinal en compagnie des ouvriers. Rien qu’une heure. Je bâillais de fatigue. Afin de ne pas m’assoupir, je décidai d’aller faire un tour sur les bords de Seine.

J’empruntai les rues désertes, mes pas résonnant sur les pavés, le silence parfois troublé par le fracas des camions des éboueurs. Il faisait encore nuit lorsque j’atteignis les quais où circulaient encore peu de voitures. Je respirai l’air frais à plein poumons. M’accoudant au parapet, j’essayai de rassembler mes pensées. Le fort courant de la Seine à son niveau maximal, flirtant avec la crue, créait des tourbillons, brouillant les lumières de la ville qui se reflétaient sur l’eau. Comme hypnotisé par leurs incessants maelströms, je lâchai prise, laissant défiler mes pensées sans réfléchir.

Soudain, je fus frappé par une idée, comme une évidence. Tout semblait tourner autour de Pont-Audemer : l’attaque de la banque, Louis, son frère jumeau, le château de son enfance à Toutainville, au bord de la Risle... Cacheux aurait pu vouloir se réfugier dans cette région qu’il connaissait bien, comme un retour aux sources, là où il se sentait chez lui. C'était là que les trois complices voulaient probablement se rendre. Ça semblait coller.

Je pourrais y aller. C’était un pari risqué. Juste une intuition. Je pouvais aussi me casser le nez et ne rien trouver. Mais, avant toute chose, il me fallait en parler à Renouf.

Je ne savais depuis combien de temps je me tenais là, mes coudes reposant sur le muret. Les premiers rayons du soleil levant me tirèrent brusquement de ma rêverie, m’éblouissant, tout en dardant ses ocres sur le paysage. Je consultai ma montre. Il était presque sept heures trente. Frissonnant soudain, remontant le col de mon pardessus, je revins vers le commissariat et entrai dans le troquet juste en face.

Il y avait déjà du monde. Des ouvriers en salopette tachée de peinture, tout en parlant fort, buvaient leur café-crème quotidien ou un petit verre de blanc au comptoir avant de commencer leur journée. M'accoudant à côté d’eux, je commandai un café et des croissants. Je croquai dedans à pleine dents. Ce petit déjeuner me fit du bien. Après avoir payé, je rentrai au bureau.

Renouf était là. Fidèle au poste, seul, lisant un rapport de police. J’en profitai pour aller le voir. Inoxydable, il paraissait ne pas être fatigué de sa courte nuit. Malgré la marche du temps, rien ne semblait avoir de prise sur lui.

— Vous êtes-vous recouché ? me demanda-t-il.

— Non. Habitant assez loin, je suis revenu immédiatement ici. Et puis, j’ai trop de choses en tête, dont je voudrais vous parler.

— Je vous écoute.

— Voilà. Je me demande où pouvaient bien aller les trois membres de la bande qu’on a abattus. Ils avaient pris la RN180, qui mène à Pont-Audemer, avant de bifurquer afin d’éviter le barrage de police.

— Et alors ?

— Louis, le frère jumeau, y habite pas très loin. Il y a aussi le château de Toutainville. Celui où ils ont passé leur enfance. Tout me porte à croire que Cacheux serait revenu par là. Et puis, les jumeaux, ils ont généralement une connexion qui subsiste. C’est plus fort qu’eux. Ils ne peuvent vivre loin de l'autre trop longtemps.

— Vous croyez ?

— Je ne sais pas. C’est juste une intuition. Je sais que… les intuitions ne font pas toujours les bons flics.

— C’est juste, mais, au point où on en est ! Suivez votre instinct ! Allez-y avec Martineau. Par contre… prenez votre voiture. Pour l’instant, on n’a aucun véhicule disponible. La 403, elle va partir à la casse. Trop de kilométrage au compteur et de réparations à faire.

Me sentant de nouveau coupable, je baissai le nez. Il soupira et me fixa de son regard bleu.

— Et surtout… Soyez prudents tous les deux ! Maintenant que Cacheux a perdu des hommes, il va se montrer de plus en plus nerveux. Surtout, s'ils sont là, ne tentez rien. Appelez du renfort. Promettez-le moi !

— Promis !

— Ouais ! grommela-t-il, pas vraiment convaincu.

Faisant la moue, il se plongea à nouveau dans son rapport. N’ayant plus rien d’autre à dire, je quittai le bureau. Après mes exploits de l’autre jour, j’étais fermement décidé à tenir ma promesse.

*Devenue depuis la RN175 en 1972.

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