Chapitre 34 – La manière forte.
Martineau arriva quelques instants après ma discussion avec Renouf. Habitant à deux pas d’ici, il avait eu le temps de se recoucher et de faire un petit somme réparateur.
Aussitôt, il se frotta les mains d’un air satisfait.
— Alors, quelles surprises va donc nous réserver cette journée ? On va allez boire un petit noir au café. Je t’invite.
Puis, il me regarda.
— Tu t’es vu ? T’as une tête de déterré, mon pauvre vieux.
— Pas étonnant, je ne suis pas rentré me coucher, moi ! Mais, pendant ce temps, j’ai réfléchi.
— Ah ? À quoi donc ?
— Les trois gangsters qu’on a abattus se rendaient certainement à Pont-Audemer ou dans ses environs.
— Pourquoi cela ?
— Parce que c’est là d’où vient Cacheux. Son frère jumeau habite encore à Lillebonne. On va lui rendre visite et le questionner. Renouf est d’accord.
— Ah bon ! Si le boss est OK, eh bien… Ça nous fera une petite balade ! On va prendre une voiture de service.
— Il n’y en a plus de disponible. On va devoir y aller avec ma Deudeuche.
— Ce tas de ferraille ambulant ? Tu plaisantes ! On va mettre des plombes pour s’y rendre !
Il n’insista pas, devant mon air indigné. Prenant son arme de service et l’enfournant dans son holster, il me suivit. Je m’armai également. On ne prend jamais assez de précautions.
Une fois passés les traditionnels embouteillages rouennais, j’abordai la nationale 180, cap plein ouest vers notre destination. La Deudeuche, filochant du mieux qu’elle pouvait, nous emmena à 90 à l’heure sur la nationale. Un peu fatigué, je me taisais tout en me concentrant sur ma conduite.
— Finalement, dit-il au bout d’un moment, j’aime assez le bruit du moteur. On dirait un mélange de tondeuse à gazon et de moulin à café. A défaut de conversation, ça meuble ! Et puis, la suspension de tes sièges de jardin est confortable… ça m’endort. Je sens que je vais faire un somme. Tu me réveilleras quand on sera arrivés, hein ?
Posant son chapeau sur le nez, il se laissa aller sur le dossier. J’aurais dû lui jeter un regard noir. Au lieu de cela, j’esquissai un sourire en coin. J’avais l’habitude de ses railleries. C’est moi qui aurais dû dormir finalement. Mais, les yeux grand ouverts, je braquais mon attention sur ma conduite.
Puis, à Bourneville, je bifurquai en direction de Lillebonne, par les petites routes départementales. Le changement de régime le réveilla. Alors, se redressant, il remonta son chapeau et regarda la route.
Je pris la direction du bac de Quillebeuf pour franchir la Seine.
— Mais pourquoi ne prends-tu pas le pont de Tancarville ? demanda-t-il.
— Parce que, par ici, c’est plus joli !
Il soupira et haussa les épaules.
J’aimais prendre ces bacs folkloriques pour traverser la Seine. Cela faisait partie du charme de la Normandie. J’étais sûr que, la circulation s’accroissant et au nom du sacrosaint progrès, ceux-ci disparaitraient un jour ou l'autre, engloutis par le modernisme galopant poussant les décisionnaires à construire des ponts partout.
Je sais. Je suis un nostalgique, un sentimental, un réfractaire au modernisme à tout crin. Le fait que je m'obstine à rouler dans une Deudeuche hors d'âge en témoigne largement. Peut-être ai-je vu trop de destructions, trop de bouleversements.
Une fois arrivés, nous attendîmes un petit moment que le bateau revienne vers nous. J’en profitai pour admirer les falaises de craie blanches creusées par la Seine et annonciatrices de celles du littoral. Puis, une fois le flot des voitures déchargé, la Deudeuche monta sur cet antique bateau à fond plat, muni de deux rampes escamotables à chaque bout, avec sa cheminée qui crachait sa fumée noire, comme un train à vapeur.
La traversée ne dura que quelques minutes et nous reprîmes notre chemin. Plus qu'une poignée de kilomètres à faire.
Nous arrivâmes au domicile de Louis Cacheux. J’espérai qu’il serait chez lui. Il habitait l'une des maisonnettes en briques situées tout près du théâtre gallo-romain, disposé en arc de cercle et exceptionnellement conservé. Le soleil rasant de cette matinée de décembre éclairait les pierres d’une douce lumière, accentuant son romantisme.
Martineau siffla d’admiration en descendant de voiture. Il fit quelques pas vers l’amphithéâtre.
— C'est rudement joli, par ici !
— Oui, mais on n’a pas le temps de faire du tourisme !
— Minute ! Je voudrais visiter cet endroit… T'es vraiment incroyable ! Tu nous fais passer par des chemins à rallonge, et maintenant, tu nous presses.
Nous fîmes rapidement le tour de cet antique lieu, inattendu en Normandie.
Revenant sur nos pas, nous allâmes sonner à sa porte, appuyant longuement sur le bouton. Louis ne répondait pas. Celle contigüe à la sienne s’ouvrit. Une vieille dame sortit, les mains blanches de farine, qu’elle essuya aussitôt sur son tablier.
— Ce n’est pas la peine de carillonner comme ça ! Monsieur Louis est parti travailler. Il sera là ce soir.
— Où est-il ? Nous avons besoin de lui parler d’urgence.
— D'abord, qu'est-ce que vous lui voulez à Monsieur Louis ?
J’exhibai ma plaque de police tout en lui décochant mon plus beau sourire. Malgré cela, elle se renfrogna davantage.
— Le grand bazar, en face de la Mairie ! répondit-elle.
Puis, sans demander son reste, elle rentra, claquant la porte derrière elle. Martineau s’esclaffa.
— Abandonne cette habitude de sourire. Si tu as l’air trop gentil, ça parait encore plus suspect. Et puis, avec ton allure de grand escogriffe, tu fais peur aux vieilles dames.
— Je pense plutôt que les gens d’ici se méfient de la police. Ils se croient encore du temps de la Gestapo. D’un autre côté, je les comprends.
Apercevant la place, j’en pris la direction et Martineau m’emboîta le pas. Le panneau de la devanture indiquant "Quincaillerie-bazar" confirma que nous étions au bon endroit.
Une clochette tintinnabulante nous accueillit lorsque la porte s’ouvrit, ainsi qu’une odeur de lessive, de savon noir et de produits d’entretien. Cette ambiance me rappelait un peu l'épicerie des grands-parents, au Havre, disparue dans les bombardements. Près de l’entrée, des balais étaient accrochés au mur comme des sentinelles, têtes en haut hérissées de poils multicolores. Le magasin était désert. Seul, un homme, revêtu d’une blouse blanche impeccable et juché sur un escabeau, s’affairait à ranger des articles dans des étagères. Se redressant, il se retourna, son visage plus creusé et blême que jamais.
— Bonjour, que puis-je faire pour vous ?
Ensuite, me reconnaissant, Louis Cacheux sursauta.
— C’est encore Robert ? Désolé, je n’ai toujours pas de nouvelles de lui. J’ai entendu parler de ses exploits à la radio.
— Si vous nous disiez où il pourrait se trouver.
— Ma foi, je n’en sais toujours rien… soupira-t-il.
— Ses complices prenaient la direction de Pont-Audemer lorsque nous les avons interceptés hier. Il se cache probablement par ici.
— Je ne vois pas…
— Et vos parents ?
— Mon père ne peut plus parler. Il a été victime d’une attaque l’année dernière. Il est cloué dans un fauteuil roulant. Quant à ma mère… Elle ne sait rien non plus. L’interroger ne ferait que relancer son chagrin.
— Alors, vous n’avez pas d’idée où il se trouverait ? questionna Martineau.
Louis commença à s’énerver.
— Mais non ! Que voulez-vous que je dise d’autre ?
— Nous ne partirons pas tant que vous n’aurez pas dit où il était ! menaça-t-il. Ça peut prendre la journée. Ça tombe bien, on a tout notre temps !
Il se mit alors à errer dans le magasin en sifflotant, promenant son index sur les étagères, comme s’il faisait une tournée d’inspection destinée à traquer la poussière. Puis, s’arrêtant, il contempla son doigt.
— C’est gentil ici. Propre et bien rangé en plus !
Ensuite, saisissant un petit pot de peinture du bout des doigts, il tourna son regard vers le quincailler, esquissant un sourire machiavélique ne présageant rien de bon…
— Ce serait dommage… commença-t-il.
Louis blêmit davantage, craignant aussi que Martineau ne flanque tout par terre. Surtout la peinture! Ça tache et c’est difficile à ravoir...
Je compris aussitôt ce que mon collègue projetait de faire. Il voulait lui extorquer des aveux par la manière forte, en l’effrayant. Résolument contre ce genre de méthode, surtout avec une personne n'étant ni un suspect, ni un indic, j’étais sur le point de l’en empêcher lorsqu’un client ouvrit la porte. Sursautant, il fit aussitôt machine arrière et repartit. La nouvelle que deux flics venaient enquêter par ici avait dû se répandre comme une trainée de poudre.
— Je vous dis que je ne l’ai pas revu. Je ne sais pas où il est.
Sa voix tremblait. En sueur, il était sur le point de craquer. Martineau, reposant brusquement le pot sur le comptoir, l’empoigna par le col, le soulevant de quelques centimètres.
Je m’interposai immédiatement.
— Ça suffit ! Lâche-le, maintenant !
Martineau le relâcha tout en me jetant un regard plein de reproches.
— Louis, repris-je. On ne peut pas le laisser continuer. Il y a déjà eu plusieurs morts, et une personne est portée disparue. Elle a probablement été enlevée. Aidez-nous à éviter d'autres victimes. Faites un effort.
— De toute façon, au point où il en est, soupira-t-il, il sera abattu, ou exécuté. C’est un voleur, doublé d’un assassin… mais c’est mon frère ! Mais ce que vous me demandez...
Des larmes coulèrent sur ses joues. Il sanglotait.
— Peut-être… au château.
— Le château, celui de Toutainville ?
— Oui. Je crois qu’il est à l’abandon depuis des années… Il pourrait éventuellement se cacher là. Ou alors...à la rigueur… dans le Marais Vernier. Il y a de vieilles distilleries abandonnées. Nous aimions y aller en vélo lorsque nous étions gamins.
— Merci, lui dis-je.
Tournant les talons, nous repartîmes aussitôt. Avant de fermer la porte, je lui jetai un regard désolé. Je savais qu’il ne voulait pas le dénoncer, en proie à un dilemme cornélien. Robert était son jumeau, son double, comme une partie de lui-même. Alors, le trahir…

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