Chapitre 35 - La malle à surprises
Après avoir quitté la quincaillerie, Martineau me lança un regard furieux.
— Pourquoi m’avais-tu arrêté ?
— Parce que je savais ce que tu allais faire : saccager sa boutique. Ce ne sont pas des méthodes. Surtout pas avec des personnes qui ne sont ni des criminels, ni des suspects, ni des assassins. Il pourrait porter plainte.
— Oui, mais ça aurait pu marcher.
— Ma méthode aussi, elle a marché. Un peu de psychologie que diable ! Louis n’est pas un criminel. Et dénoncer son jumeau…
— Et s’il nous avait donné de fausses informations ?
— On verra ! grommelai-je.
— D’accord ! Je le reconnais, j’ai été un peu brutal. Mais, c’est souvent le seul moyen. Et puis… ne l’oublie pas. Je suis plus ancien que toi ! J’ai de l’expérience…
Je le pris comme un avertissement et gardai le silence pendant que nous regagnions la voiture.
— Bon, arrête de bouder. Si on allait le voir en premier, ce fameux château ?
Nous reprîmes la route, cette fois-ci, vers Toutainville. Pendant que nous roulions, je racontai en détail l’histoire de Robert Cacheux, la guerre, l’humiliation subie par son père, puis sa fuite au Havre.
— Je vois que tu n’avais pas perdu de temps pendant les quelques jours où tu t’étais évaporé, remarqua Martineau. Tu faisais ta petite enquête parallèle ! Tu aurais dû m’expliquer cela avant. Je ne me serais peut-être pas énervé autant.
Répondant à ses injonctions, je pris le pont de Tancarville. C’était bien plus rapide, en effet. Une fois la Seine traversée, la Deudeuche poursuivit son chemin. En arrivant au village, je levai la vitre latérale et demandai à un vieux paysan, vêtu d’un bleu de travail et coiffé d’un béret, et poussant une brouette, où se trouvait le château. Se rapprochant de nous, il me répondit avec un fort accent normand.
— Boujou(1) ! L’château du Viel ? Qu’allez-vous y faire ? Vous voulez l’acheter ? Il est en ruine depuis un bout’d’temps ! Y aura du boulot pour le remettre en état !
— Connaissez-vous son propriétaire ?
Il se méfia aussitôt.
— Pourquoi ? Vous êtes journaliste ?
Je lui montrai ma carte de police.
— La police ! Ah ben alors, je pourrai vous en dire, des choses ! Le Viel, il est mort depuis belle lurette, ce saligaud ! Y parait qu'y s’est étouffé en mangeant !
— Un saligaud ?
— Oui. Un sale type qui aurait fait fortune au marché noir et qui a débarqué juste après la guerre. Ben content qu’y soit mort, ç’ui-là.
— Pourquoi ?
— Parce que. À cause de c’que j’vous ai dit. C’était un gâ(2) pas recommandable ! Personne ne l’aimait ici !
— Et ceux d’avant, les Clamorgan ?
—Y sont partis juste après la guerre on n’sait pas pourquoi ! À mon avis, y z’ont p’têt eu des problèmes avec les FFI, allez savoir ! Y’avait ben son chauffeur… Un brav’gâ d'chez nous, c’ui-là !
— Les Cacheux, vous les avez donc connus ?
— Ben oui, il y avait la Marie, et puis, les deux bézos(3). Mais, boudiou, j'sais pas non plus c’qui sont dev’nus !
— Vous y avez vu du monde récemment ?
— Du monde ? J’traine pas par là-bas, surtout le soir. Il parait qu’il y a des fantômes.
— Des fantômes ?
— Enfin, j’dis ça… j’sais rien. Y a du bruit quéqu’fois et on voit des lumières.
— Des lumières ?
Il parut embarrassé, craignant en avoir trop dit.
— Bon. Faut qu’j’y aille. J’ai pas l’temps de bacouetter'(4), moi ! En tout cas, c’est tout droit. Vous traversez le village, et vous allez tomber dessus. Vous n’pouvez pas vous empommer(5).
Je le remerciai et repris la route. Effectivement, Le château se trouvait à quelques kilomètres du village.
Il était tel que Louis me l’avait décrite, mais encore plus décrépie. C’était une sorte de grande bâtisse du XIXème siècle. Les araucarias aux branches épineuses y montaient toujours la garde. Mais son jardin envahi de hautes herbes, son toit aux ardoises manquantes, ses carreaux cassés, témoignaient de son déclin galopant. Les volets, bercés par le vent, faisaient retentir leur sinistre mélopée.
Franchissant la grille rouillée restée ouverte, nous avançâmes avec précaution dans l’allée gravillonnée, lançant des "Y a quelqu’un ?" et recevant pour toute réponse le bruit des rafales du vent agitant les branches.
Revolver en main, nous pénétrâmes dans un grand hall dallé, celui que le jeune Robert avait tenté d’incendier dix-neuf ans plus tôt, avant de se raviser. Un grand escalier desservant les étages supérieurs se tenait au fond.
À droite, une vaste cuisine. Le carrelage était jonché de détritus, de pelures de pomme, de papiers gras et de boîtes de camembert vides. La grande table était recouverte de bouteilles de vin bues jusqu'à la dernière goutte, laissant parfois des ronds rougeâtres sur le plateau. Tout cela témoignait de l’occupation récente des lieux. Nous semblions être sur la bonne piste.
Nous entrâmes ensuite dans le salon, toujours l’arme à la main : des meubles recouverts de draps, un canapé défoncé laissant apparaître ses ressorts, des rideaux lacérés, brûlés par le soleil. Une vague odeur de tabac refroidi imprégnait la pièce. Des mégots de cigarette remplissaient les cendriers, des bouteilles de bière vide trainaient à terre.
Soudain, un courant d’air, suivi d’un claquement sec qui nous fit sursauter. Une porte ou une fenêtre probablement.
— Allons voir là-haut, chuchotai-je.
— Ok !
J’allais devant, l’arme pointée en avant. L’escalier au tapis poussiéreux craquait sous nos pas, tandis que les personnages à barbiches et à cols amidonnés des tableaux accrochés aux murs nous toisaient d’un air pincé. Peut-être des ancêtres arrogants des Clamorgan-Néel.
Première chambre, au papier jauni par le temps, exhalant une odeur de moisi : ses volets en fer battaient sinistrement, plongeant alternativement la pièce dans la lumière, puis l’obscurité. Il y avait un lit d’enfant et, sur des étagères, quelques poupées de porcelaine recouvertes de toiles d’araignées nous fixant de leurs yeux vitreux. Le nouveau propriétaire semblait l’avoir laissée dans son jus.
Deuxième chambre : probablement celle des parents. Un flacon de parfum à moitié plein trainait sur une commode. Face à la porte, un grand lit à baldaquin, avec des rideaux en cretonne déchirés et un matelas portant l’empreinte d’un corps. Des morceaux de corde étaient accrochés aux barreaux en laiton de la tête du lit.
— Hum ! J’ai l’impression qu’on a attaché quelqu’un ici.
— Ouaip ! constata Martineau, examinant les bouts de corde effilochés. On les a tranchés ensuite avec un couteau afin de libérer plus vite le prisonnier.
En reculant, je heurtai quelque chose de mon pied. Mon collègue se baissa pour l’examiner.
— Voyez-vous ça ! s’exclama-t-il. Un vieux Smith et Wesson de collection. Il date probablement d’il y a cent ans.
L’examinant du regard, il poursuivit :
— La crosse en bois, son canon court… Y a pas de doute ! Tu sais que ça vaut une fortune ces machins-là ? Ça peut valoir plusieurs milliers de francs aux enchères. C’est un cousin, un antiquaire, qui me l’a dit.
— C’est peut-être celui que Robert avait dérobé à Viel. Et il l’aurait oublié ici.
Martineau ouvrit le tiroir de la commode. Tirant un mouchoir en dentelle, il l’enveloppa avec. Vérifiant si la sûreté était enclenchée, Il ouvrit le barillet. Quelques balles y subsistaient encore. Il le referma et le posa sur la commode.
— Ce serait une bonne idée d’en faire analyser les empreintes, suggéra-t-il.
Nous poursuivîmes notre exploration. Les autres pièces étaient totalement vides, sans meubles, envahies de toiles d’araignées. Leur plancher était recouvert de poussière et le papier peint déchiré. Certains carreaux cassés laissaient passer un souffle glacial soulevant des rideaux grisâtres. Des infiltrations avaient fait tomber des morceaux de plafond par endroits.
Il ne restait plus qu’à aller au grenier. Lorsque nous y entrâmes, quelques ardoises manquantes laissaient passer un rai de lumière. Soudain, un battement d’ailes retentit dans la pénombre et une masse noire nous frôla les cheveux, nous faisant sursauter.
— Une chauve-souris ! On a dû la déranger, fit Martineau, reprenant contenance.
— Bon, partons d’ici, soufflai-je. Cette maison me donne la chair de poule ! Je ne serais pas étonné d’y voir des fantômes y déambuler le soir.
— Comme Cacheux et ses acolytes, par exemple ! se moqua-t-il.
Nous ressortîmes, soulagés, accueillis par la lumière du midi éclairant la façade. Nous entreprîmes de faire le tour du bâtiment et nous nous engageâmes du côté nord. Un bruit continu de cascade nous attira. C’était la Risle. La pluie constante de ces derniers jours ayant gonflé les rivières, le courant très fort la faisait déborder sur ses berges. La masure paraissait encore plus sinistre de ce côté-là. Sa façade orientée au nord restant perpétuellement à l’ombre, des lichens verdissaient son crépi par endroits.
Une dépendance se trouvait sur le côté est, probablement celle où les Cacheux habitaient jadis. Nous la visitâmes rapidement. Elle ne semblait pas avoir été occupée et était dans le même état de désolation que la maison.
Puis, nous continuâmes à en faire le tour, examinant aussi les fenêtres. Revenant sur le devant, nous nous rendîmes au garage, construit indépendamment, aux portes restées grandes ouvertes.
Une voiture ancienne s’y trouvait, recouverte de poussière, ses pneus dégonflés.
— Une Hotchkiss 1930 ! s’exclama Martineau. Décidément, on trouve plein de merveilles dans ce château.
Il balaya le capot de sa main, dévoilant une peinture bordeaux.
— Si c’est pas malheureux, se désola-t-il. Une si belle voiture. Quel gâchis !
Soudain, j’aperçus un liquide brunâtre s’écoulant de l'arrière où une grosse malle était attachée. Une odeur fétide s’en dégageait.
— Regarde.
Il pâlit.
— Tout ceci ne me dit rien qui vaille.
Il renifla.
— Surtout cette odeur !
Nous pensions tous les deux à la même chose.
— Qui ouvre la malle ? Toi ou moi ?
— Toi.
Je me demandai pourquoi je lui avais posé cette question idiote. Ce devait tomber sur moi à chaque coup. Comme lorsqu’on tire à pile ou face avec une pièce truquée.
— Tu sais bien que je ne supporte pas la vue ni l’odeur des cadavres. Lorsque je vais à la morgue…
— Eh bien, il est grand temps de t’endurcir, mon vieux. Fais un effort !
— Est-ce vraiment nécessaire ? À mon avis…
Avec une grimace de dégoût, je sortis un mouchoir et le plaquai sur mon nez. Je m’avançai doucement vers la malle. J’en défis les fermetures en tremblant…. Elle s’ouvrit brusquement. Je reculai lorsque son contenu tomba subitement à mes pieds.
Je me ruai dehors. Martineau s’approcha également, puis détala à son tour, venant à côté de moi se soulager sur les gravillons.
— Si je m’attendais, haletai-je, reprenant mon souffle.
— Eh bien, il n’y a plus qu’à appeler la scientifique. Ils ne vont pas être déçus du voyage !
— Tu crois que c’est Hazard ?
— Peu importe ! Dans l’état où il est de toute façon ! Il y a un cadavre et cela regarde la criminelle !
— La Crim’ c’est nous aussi !
Il soupira. Il ne savait plus où il en était.
— Ah oui, c’est vrai ! Les meurtres, les hold-up… On est vraiment la brigade du tout et surtout du n’importe quoi !
Moi, je lui avais trouvé un nom depuis longtemps, sans jamais l’avoir révélé à quiconque : "La brigade des causes perdues".
Petit lexique normand :
1 Bonjour ! - 2 Gars - 3 enfants - 4 bavarder - 5 se perdre

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