Chapitre 36 - Constatations
La lumière tournante des gyrophares éclairait la cour du château. Une fois de plus, cette bande avait semé la mort lors de son périple sanglant.
Des fourgons remplis de gendarmes étaient venus investir les lieux. Nous les avions alertés en fin de matinée. Puis, j’avais averti Renouf de notre trouvaille. Après cette macabre découverte, il nous fut impossible d’aller manger un morceau et c’est l’estomac vide que nous revînmes sur les lieux du crime.
Bien entendu, quelqu’un avait dû entendre notre conversation et la nouvelle s’était répandue comme une traînée de poudre. Nous eûmes du mal à nous frayer un chemin parmi la foule des curieux et des journalistes à l’affut du moindre renseignement, contenue tant bien que mal par le cordon de sécurité.
Les gendarmes regardaient le château avec circonspection tout en gardant leurs distances. Occupé par l’armée allemande pendant la guerre, déserté sans explication par les Clamorgan‑Néel à la Libération, puis racheté par Viel — un type aussi douteux que la transaction elle‑même — le domaine traînait derrière lui un mystère tenace.
Cerise sur le gâteau, voilà qu’une bande de criminels y avait séjourné en y laissant un cadavre. L’équipe scientifique débarqua peu de temps après.
Une armée s’échappa des fourgons de l’Identité judiciaire, telle une nuée de sauterelles, partant à l’assaut du château pour y relever traces et empreintes.
Un homme en blouse blanche, la trentaine, une bouille ronde et rieuse de gamin malicieux, ses joues creusées de fossettes, m’aborda, mallette en main.
— Où se trouve l’invité surprise ? me demanda le légiste de sa voix enjouée.
— Dans le garage ! Le cadavre était enfermé à l'intérieur d'une malle arrière de voiture. Celle d'une Hotchkiss 1930.
— Une automobile de collection ? Drôle d’endroit pour cacher un corps ! Enfin, j’en ai vu d’autres. J’ai annulé un déjeuner avec une charmante personne afin de venir ici, alors j'espère je ne serai pas déçu du voyage !
Je le guidai jusque là-bas. Je pénétrai de nouveau avec réticence dans ce garage, mon mouchoir collé au nez. Bien que la porte soit restée ouverte, l’odeur persistait. Le cadavre gisait par terre, tel qu’il était tombé à mes pieds, replié en position fœtale et ligoté avec une corde.
— On a une idée de son identité ? demanda le médecin.
— Nous supposons que c’est Jean Hazard, le convoyeur disparu, probablement enlevé par la bande de Cacheux. Nous l’avons trouvé enfermé dans cette malle.
Le macchabée ressemblait plus ou moins à la photo de la pièce d’identité incluse dans le dossier d’enquête.
— Cacheux ? Celui qui fait trembler toute la Normandie ? Mazette ! Je savais bien que je n’étais pas venu pour constater une mort banale ! Voilà un cas pas ordinaire, voire intéressant !
"Une mort banale ! pensai-je. Fichu métier que le sien ! Il doit être blasé, encore bien plus que nous".
Il se pencha, puis l’examina brièvement, tandis que je continuai à plaquer mon mouchoir sur le nez.
— Terrible odeur, n’est-ce pas ? Vous n’êtes pas le seul. Beaucoup de policiers ont du mal à s’y faire ! Et encore… il semble être décédé il y a quelques jours seulement. Sinon… Enfin, je vous épargne les détails, les insectes et tout le reste !
A cette idée, le sang se retira de mon visage. Se retournant pour me regarder, il se mit à rire devant mon malaise croissant. Jamais je ne m’habituerai à l’humour macabre des légistes. En attendant, j’avais hâte qu’il ait fini et de quitter les lieux.
Se repenchant de nouveau sur le corps, il reprit son monologue, tout en l’enregistrant sur un petit dictaphone portatif. C’était la première fois que j’en voyais un.
— C’est un homme entre trente et cinquante ans, ligoté après la mort… Vous avez un canif ? me demanda-t-il.
Je lui tendis l'opinel que je trimballais tout le temps dans ma poche, tout en maintenant mon mouchoir sur mon nez.
Il coupa la corde qui le liait et tenta de bouger l'un de ses membres. Il put le faire, mais le corps restait dans la même position. Après m’avoir rendu le couteau et poursuivant son examen, il continua son commentaire.
— La rigidité cadavérique s'est atténuée. Il est mort depuis au moins 72 heures. Les poignets sont entaillés. Ils semblent avoir été attachés par une corde. La victime a dû tirer pour se libérer, en vain... Grosse plaie sur le crâne.... Pas d’impact de balle... Pas de traces de strangulation. Ah ! Suspicion de fracture cervicale. Je pencherais pour une mort accidentelle, peut-être une chute, mais il faudra que l'autopsie le confirme. Marques sur les côtes… Il semble avoir été transporté ici à bras le corps.
Remballant le dictaphone dans sa mallette, il parcourut le garage à la recherche de traces de sang. N’en trouvant pas, il revint devant le corps et s’adressa à moi.
— A mon avis… ce pourrait être une bavure, reprit-il après un temps de réflexion. Il est peut-être mort à l'intérieur du château ou dans les environs, puis caché ici après. Par manque de temps pour l’enterrer, on a dû l’enfermer là-dedans.
Ensuite, il étudia la malle, l’état de son bois, et le liquide brunâtre qui s’en était échappé. L’examen terminé, il ordonna à son équipe de prendre des photographies et les mesures nécessaires.
— Bon ! dit-il enfin, de son air toujours enjoué. On l’embarque et on vous enverra une copie du rapport d’autopsie.
Je lui donnai l’adresse de la police judiciaire de Rouen. N’ayant rien d'autre à dire, et désirant au plus vite échapper à cette senteur fétide et entêtante, j’abrégeai la conversation et sortis aussitôt, sous le sourire narquois du légiste qui me lança un "bon courage !".
Soulagé, je rejoignis Martineau resté dans le château. L’effervescence était à son comble. Celui-ci avait été envahi par une armée d’hommes en blouse blanche dont certains photographiaient les lieux et d’autres saupoudraient les objets et les meubles à la recherche d’empreintes. Il y avait fort à faire. Le château semblait avoir servi à la fois de planque et de prison.
Nous revînmes dans la fameuse chambre à coucher. On y prenait également des photos du lit et des cordes coupées attachées à ses barreaux. À la demande de Martineau, un technicien prit également le Smith et Wesson pour l’introduire dans un sachet de papier.
Était‑ce le revolver que Cacheux avait dérobé à Viel vingt ans plus tôt ? S’il l’avait conservé comme une sorte de relique, il avait dû l’abandonner dans un moment de panique. L’analyse des empreintes nous le dira peut‑être.
— Alors, à propos de ce cadavre, qu’est-ce qu’il en dit, le légiste ? demanda Martineau, au moment où nous étions sur le point de partir.
— Eh bien, sa nuque est brisée et il a une plaie à la tête. Le légiste suspecte une mort accidentelle, peut-être due à une chute. On a retrouvé aussi des traces de cordes sur ses poignets. Il a sûrement été ligoté sur le lit.
— Pauvre gars ! s’exclama-t-il. Finir comme ça ! En tout cas, j’avoue que ça m’a fait drôle. Et pourtant, j’en ai déjà vu des corps. Mais, celui-là, jaillissant de la malle comme un diablotin d’une boîte…
— Alors, toi aussi… ça t’a fait quelque chose ?
— Bien sûr ! à moi aussi ! Je suis un être humain, pas une machine, figure-toi !
Il était dix-sept heures. La nuit commençait à tomber. Lorsque nous nous dirigeâmes vers la voiture, je jetai un dernier regard à cette maison. Les fourgons repartaient déjà, les uns après les autres, plongeant sa façade dans l’obscurité.
Nous franchîmes enfin la grille rouillée. Un gendarme la referma, non sans peine, devant la foule des curieux qui commençait à se dissoudre. Elle grinçait terriblement. Puis, il la cadenassa, afin d’empêcher les intrusions. Le château retomba dans le silence, sa porte scellée se refermant à jamais sur ses secrets et ses drames.
Un journaliste tambourina à la vitre de ma voiture, à la recherche d’informations. Mais je ne lui répondis qu'un laconique :" l’enquête suit son cours". La Deudeuche repartit sous une avalanche de protestations.
Nous reprîmes la route. Après ma courte nuit, j’étais lessivé et j’avais l’estomac dans les talons. Martineau avait proposé de conduire ma voiture. Je dois avouer que, m’arrêtant sur le côté, je condescendis à lui passer le volant. Il la pilota avec maestria jusqu’au commissariat.
Arrivés là-bas, nous fîmes un compte rendu à Renouf. Il nous écouta avec attention et gravité. Nous venions de faire une découverte majeure. Nous avancions dans cette enquête, comme une tortue rhumatisante, tandis que les lièvres couraient toujours.
Combien de temps encore avant que nous ne mettions la main sur ces gangsters qui semaient la mort et la désolation sur leur passage ?

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