Chapitre 37 - Dans l'attente
Aussitôt rentré chez moi, affamé, je me jetai littéralement sur le dîner. Sophie me regarda d’un air étonné. pendant que lui racontais cette étrange journée : l’interrogatoire un peu musclé de Martineau et la découverte du corps à l'intérieur de la malle arrière d’une vieille voiture, mais sans parler de l’odeur, craignant de lui couper l’appétit.
Le lendemain matin, je revins au commissariat après avoir passé une nuit agitée de cauchemars. Je me rappelle que l’un d’entre eux, me montrait le cadavre rompant ses cordes, se relevant et déambulant devant moi, le visage blême et gonflé d’œdème, les yeux vitreux enfoncés dans les orbites et criant sans cesse la même phrase : "On m’a poussé dans l’escalier !"... jusqu'à ce que je me réveille, haletant et en sueur.
Ce matin-là je trouvai Renouf au bureau, l'air morose, en train de lire un journal local, "Paris-Normandie". Sans rien dire, il m’en montra les gros titres sur la première page : "Drame au Pays de la Risle", puis "Assassinat dans un château, l’enquête s’organise".
Je pris le journal qu'il me tendait et lus : "Un homme a été découvert sans vie, hier en fin de matinée, à l'intérieur de la dépendance d’un château abandonné depuis quinze ans, aux alentours de Toutainville. Alertés, les gendarmes de Pont‑Audemer se sont immédiatement rendus sur les lieux. La brigade a été renforcée par des enquêteurs venus de la Police Judiciaire de Rouen. Les premières constatations laissent penser à un acte criminel. L’identité de la victime n’a pas encore été communiquée. L’enquête se poursuit."
Puis, il me tendit un exemplaire de France soir. Là, on était dans un registre plus sensationnel.
"Terreur en Normandie - Un assassinat à Toutainville : La découverte d’un corps à l'intérieur d'un château aux environs de cette petite commune de l’ouest de l’Eure a plongé la région dans la stupeur. Les circonstances du drame restent floues, mais les habitants parlent d’un climat de peur qui ne cesse de s’intensifier."
Je lui rendis les journaux.
— Des journalistes étaient déjà là, à l’affut. Pourtant, Martineau et moi ne leur avons parlé de rien. A moins que ce ne soit les gendarmes ou bien… lorsque j’ai donné mon coup de fil pour vous prévenir. C’était au troquet du coin, il n’y avait personne… à part le patron. Heureusement, ils n’ont pas mentionné Cacheux et sa bande. Cela accentuerait le climat de terreur qui commence à régner.
— Et Varangue serait encore plus sur notre dos ! répliqua-t-il. Ah, ces journalistes ! Je les évite comme la peste. Toujours à fouiner partout, à l’affut du moindre renseignement, quitte à fouiller les poubelles. Souvent, ils extrapolent, pour faire du sensationnalisme.
— Fouiller les poubelles, ce n’est pas ce que nous faisons parfois dans nos enquêtes ?
— Oui, c’est vrai ! Mais c’est pour la recherche de la vérité. Eux, c’est pour vendre du papier !
— Mais il arrive parfois que les journalistes enquêtent sur des affaires que la police ne parvient pas à résoudre, et grâce à eux, la vérité éclate, un jour ou l’autre.
Il me fixa sans rien dire. Cela pouvait arriver dans le pire des cas. Lorsque nous échouions. Puis, il soupira, se sentant probablement dépassé. Il passa nerveusement la main sur ses cheveux.
— Où peuvent-ils se cacher maintenant ?
— S’ils reviennent sur les lieux, ils vont avoir des surprises en voyant les scellés. Cependant, je doute qu’ils y retournent. Louis Cacheux a parlé du Marais Vernier. Son frère et lui avaient l’habitude de s’y rendre lorsqu’ils étaient gamins. Il a mentionné aussi l’existence d’une distillerie abandonnée.
— Les gendarmes avaient déjà sillonné ce coin lors de l’attaque de la banque de Pont-Audemer sans rien trouver. Il n’y a que des champs et des étangs. Non ! Ils doivent se planquer quelque part, dans un trou à rat quelconque.
Il se leva et tourna en rond, en proie à un vive agitation.
— En tout cas, reprit-il, vous aviez eu du flair d’interroger son frère. On sait par où cette bande est passée, mais aussi… ce qu’est devenu Hazard, ce malheureux convoyeur. Une victime collatérale de plus !
— Le légiste va m’envoyer le rapport d’autopsie le concernant.
— Attendons ce fameux rapport. Puis, on va aller voir Farcy. Il ne m’a pas encore appelé, mais je sens que cela ne va pas tarder. S’il a lu les journaux, ça va le démanger. Il va nous parler du pays, je le sens !
Nous étions encore dans le flou. Chaque fois, nous découvrions de nouveaux éléments, sans toutefois pouvoir avancer et retrouver la trace de ces malfaiteurs.
Quelques jours plus tard, ce document tant attendu nous parvint. Il confirmait l’identité de la victime, grâce à son dossier dentaire. Voici en gros ce qu’il contenait :
Rapport d’autopsie – Extrait
Service médico‑légal de l’Eure
Date : 5 décembre 1965
Médecin légiste : Dr. P. Leclerc
Référence dossier : PL‑65‑214
Objet : Examen du corps de M. Jean Hazard, 38 ans
Décès remontant à plus de 72 heures. Début de décomposition, phase 1.
L’examen externe du corps met en évidence plusieurs contusions réparties sur les membres supérieurs, le thorax et le flanc droit. Leur localisation et leur nature sont compatibles avec une chute brutale dans un escalier.
L’examen du rachis cervical révèle une fracture nette des vertèbres C1 et C2, à l’origine d’une rupture des structures nerveuses cervicales. Cette lésion est considérée comme la cause immédiate du décès.
Aucune trace de lutte, de défense ou de lésion antérieure au traumatisme principal n’a été relevée. Les vêtements présentent des déchirures et frottements correspondant aux marches de l’escalier décrit par les enquêteurs.
L’examen montre des lésions circulaires aux deux poignets, compatibles avec un frottement ou un serrage par corde.
Ces blessures sont antérieures à la chute.
Conclusion médico‑légale :
Le décès résulte d’une fracture cervicale consécutive à une chute dans un escalier, les contusions relevées confirmant la dynamique de la chute.
Aucun élément observé lors de l’autopsie ne permet, à ce stade, de conclure à l’intervention d’un tiers.
Sa chute avait donc provoqué sa mort. Le légiste avait auparavant évoqué une possible "bavure" de la part de ses ravisseurs. Une évacuation précipitée ayant tourné au drame ? Les truands auraient-ils paniqué ?
Peu de temps après, les autres relevés d’analyse nous parvinrent : les empreintes sur le Smith et Wesson retrouvé correspondaient parfaitement à celles de Robert Cacheux. La tache sur le tapis était bien du sang, celui de Hazard, provenant de sa plaie à la tête.
Muni de ces informations, et sur son insistance, nous vînmes voir le procureur. Pour la première fois, il ne nous épargna pas ses remontrances. L’enquête n’avançait pas beaucoup, les indics, maintes fois questionnés par Martineau et moi-même, restant totalement muets.
La presse aussi s’y mettait, commençant à émettre des commentaires acerbes concernant cette enquête qui piétinait. Varangue s’était manifesté de nouveau à plusieurs reprises. Tout le monde, y compris le commissaire divisionnaire, mettait la pression sur Renouf dont la nervosité allait croissant. Bref, l'ambiance n'était pas au beau fixe à la PJ et nous subissions les colères de Renouf sans broncher. L’inspecteur Bertier, parti pour un an suivre une formation de commissaire, me manquait terriblement. Lui seul, avec la force tranquille qui émanait de lui en toutes circonstances pouvait calmer le jeu.
Néanmoins, la bande de Cacheux ne s’étant pas manifestée depuis, était passée sous les radars. Les barrages routiers avaient fini par être levés, la vigilance se relâchait.
Mais un nouvel événement providentiel, nous remit sur les rails...

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