Chapitre 38 – Un braquage qui tourne mal
C’était une semaine avant Noël, un samedi matin, dans la rue du Gros-Horloge*, l’une des plus commerçantes du centre-ville de Rouen. En ce jour d’affluence exceptionnelle, la foule aurait dû s’y presser, piétiner sur les trottoirs devant les boutiques illuminées, déborder sur la chaussée, les automobiles se frayant avec peine un chemin parmi cette multitude.
Mais, ce jour-là, rien ne se passa comme d’habitude.
Aux alentours de onze heures du matin, avant le grand rush des cadeaux de Noël, une camionnette de livraison grise se gara sur le trottoir à quelques mètres de l’une de ses plus prestigieuses bijouteries. Tout à coup, la porte latérale ainsi que les deux portières s’ouvrirent brusquement et quatre individus cagoulés, armés et déterminés, en jaillirent devant les passants médusés.
Le magasin venait d’ouvrir ses portes. Tout alla très vite : les cinq hommes se ruèrent à l’intérieur, intimant l’ordre aux clients de se plaquer au mur. L'un d'entre eux avait braqué une arme automatique sur eux. Le bijoutier, tremblant, ouvrit tour à tour toutes les vitrines, également sous la menace d’une arme à feu .
Les trois autres raflèrent tout : montres, bagues, diamants, poussant tout en vrac dans des sacs de sport. Puis ils s’élancèrent dehors, bousculant les piétons qui criaient, tirant en l’air pour se frayer un passage.
Mais un tir provenant de l’extérieur faucha l’un des gangsters avant qu’il n'ait pu atteindre leur véhicule.
Ils tentaient de le relever, lorsqu’un second coup de feu retentit. Un deuxième complice portant un sac tomba également. Alors, attrapant le sac, ils le lâchèrent et coururent s’enfourner dans la camionnette.
— Tant pis ! On se tire ! hurla leur chef.
Les portières claquèrent. Celle-ci démarra en trombe, faisant crisser ses pneus et laissant derrière elle un nuage de fumée et les deux complices gisant sur les pavés.
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Le téléphone sonna dans le bureau du commissaire. Il décrocha aussitôt. Son visage se rembrunit. Puis il vint nous voir.
— Un hold-up eu lieu dans une bijouterie rue du Gros-Horloge ! On y va ! Les forces de l’ordre et les secours sont déjà sur place.
— Y a-t-il des victimes ? demandai-je.
— Un mort et un blessé ! Pour une fois, pas parmi les clients, mais les malfrats. Un cow-boy anonyme leur aurait tiré dessus et aurait fait un carton.
J’attrapai au vol la clef du véhicule de service accrochée au tableau. Renouf, Martineau et moi, nous nous enfournâmes à toute vitesse dans la voiture. Gyrophare en marche et sirène hurlante, il ne nous fallut que quelques minutes pour arriver sur les lieux.
Un cordon de sécurité empêchait la foule des curieux d’entrer dans cette rue étroite. Un corps était étendu sur une civière reposant sur les pavés, totalement recouvert d’un drap. Renouf le souleva :
— Une femme ! s’exclama-t-il. Attention ! c’est pas beau à voir !
On lui avait retiré la cagoule éclaboussée de sang qui dissimulait ses traits. Elle était revêtue d’un survêtement noir. Une tache rouge vif s’étalait sur sa poitrine.
— Oh ! Marie ! m’exclamai-je, la reconnaissant.
Horrifié, je ne pouvais détacher mon regard de son visage aux traits figés et du regard vide de ses yeux restés grand ouverts.
— Oui, Marie Malandain. Ça confirme la piste de Cacheux. Mais, celui qui a tiré a fait de sacrés cartons ! tant donné les dégâts, ila dû utiliser un fusil de chasse.
Il se retourna vers moi.
— Je vois que cela vous touche. Mais, c’est tout ce qui pouvait lui arriver de mieux ! Triste destin, quand même ! Cependant, j’aimerais bien savoir qui a tiré ! Allez ! Venez !
Il me tira par le bras.
— Et l’autre ? demanda Martineau.
Nous nous approchâmes du deuxième, déjà allongé dans l’ambulance. Un homme d’assez petite taille, d’une quarantaine d’années au crâne dégarni. Il était encore en vie. Il geignait. Une tache rouge s’élargissait sur sa cuisse autour de sa blessure.
— P’tit Louis ! Une vieille connaissance ! s’exclama Renouf.
— On a reçu des ordres de l’embarquer à l'hôpital de Rouen ! intervint l’infirmier. Ça urge ! Il perd beaucoup de sang.
— On ira l’interroger là-bas lorsqu’il sera en état de répondre.
La porte se referma dans un claquement sec. Puis, le véhicule s’éloigna rapidement, au son strident des deux tons de sa sirène. Une deuxième ambulance emmena Marie, directement à la Morgue.
— Maintenant, les témoins, où sont-ils ? demanda Renouf au policier se trouvant sur place.
Celui-ci désigna un petit groupe de personnes.
— Là-bas ! Il y a les clients, le bijoutier, et aussi les passants les plus proches du hold-up.
— Vous avez pu localiser le tireur ?
— Non. D’après les témoignages, on pense que cela venait de cet immeuble, dit-il en montrant une façade.
Le commissaire se dirigea vers eux et nous le suivîmes. Il se présenta.
— Commissaire Renouf, et voici mes deux adjoints.
Les témoins, encore sous le coup de l’émotion, racontèrent ce qu’ils avaient vu. Dès le premier coup de feu, ils s’étaient réfugiés dans les boutiques. Un commerçant avait fermé immédiatement sa grille. Un petit enfant pleurait au milieu de la rue. Sa mère s’était ruée dehors pour le saisir et se réfugier dans une boulangerie. Elle tenait encore dans ses bras le garçonnet apeuré, qui s’accrochait désespérément à elle.
Ils avaient vu les deux gangsters tomber, et l'un des complices prendre le sac de l'un d'entre eux et l'abandonner.
Quant aux clients de la bijouterie, ils décrivirent également la scène avec précision. Les cinq portaient une cagoule. Deux d'entre eux étaient armés, tandis que trois autres raflaient le contenu des vitrines.
— Et par où les gangsters sont-ils partis ?
— Par-là, répondit un retraité, montrant la direction de l'ouest. Ils ont démarré à tout berzingue, puis ils ont pris à gauche, rue Jeanne d’Arc.
— Ils sont passés par les quais. Maintenant ils doivent être loin. De quel véhicule s’agissait-il ?
— Une camionnette de livraison grise. Une Citroën. La même que vos paniers à salade.
— Y avait-il un nom dessus ? Avez-vous vu sa plaque d’immatriculation ?
— Non, malheureusement.
— Lenormand, prenez les noms et adresses de tout le monde afin qu’on les convoque à la PJ pour leur déposition.
Je m’acquittai de cette tâche, tandis que les policiers évacuaient les lieux. La rue fut entièrement fermée. Puis, Renouf esquissa quelques pas dans cette direction, accompagné de Martineau. Celui-ci se pencha pour ramasser plusieurs douilles tombées devant une porte cochère.
Il leva les yeux, scrutant la façade. Les fenêtres de l’immeuble restaient obstinément fermées. Il franchit le seuil. On le vit revenir quelques minutes après, tenant fermement par le bras un homme tenant un fusil de chasse.
— Le voilà, notre justicier ! s’écria-t-il.
— Alors ? questionna Renouf, que s’est-il passé ?
— J’ai entendu les cris, répondit l'individu. J’ai aussitôt compris qu’on attaquait le bijoutier. J’ai sorti mon fusil de chasse… Vous comprenez, on est régulièrement attaqués. Et étant donné ce qui se passe en ce moment…
Renouf soupira. Les attaques de Cacheux avaient plongé la région dans l’inquiétude, alimentée par les médias et cette violence devenait contagieuse. Très contagieuse !
—Allez hop ! Embarquez-le, ordonna Renouf aux forces de l’ordre. Direction, la PJ de Rouen. On va tirer tout cela au clair !

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