Chapitre 41 - Le Coq

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20 décembre 1965

Ce matin-là, Renouf, Martineau et moi, battions le pavé devant l’entrée de la prison Bonne Nouvelle, afin de cueillir Lecoeur à sa sortie. Une petite bise glaciale soufflait sur la place, me faisant relever mon col. Quelques flocons voltigeaient sous le ciel gris et bas. Gelé lui aussi, le gardien de faction battait la semelle pour se dégourdir les pieds.

Les imposants blocs de pierre de la façade et les tours carrées de cette maison d’arrêt, l'une des plus vieilles de France, lui donnaient l'air d'une forteresse.

Renouf jetait de temps à autre un coup d’œil à la porte. Je décelai une certaine gravité sur son visage. Je savais que l'imposante porte d'entrée ne manquerait pas de lui rappeler de mauvais souvenirs. Mise en service dans les années 1860, rendue malsaine par sa surpopulation, la prison, fortement endommagée par des bombardements, avait été utilisée de juin 1940 à août 1944 par la Gestapo, qui y emprisonna des milliers de personnes, dont des résistants, des Juifs, ainsi que des détenus politiques.

Cependant, l’insalubrité continuait à s’aggraver. Bonne Nouvelle, la mal nommée, souffrait de son délabrement chronique. Le salpêtre gagnait les murs, les plafonds se fissuraient, les peintures s’écaillaient, mais, faute de crédits, l’Etat ne remédiait pas à cette dégradation.

Pourquoi un si triste endroit porte-t-il un nom aussi joyeux ? Cet établissement, officiellement appelé "Maison d’arrêt de Rouen", avait été construit sur les terres de "Bonne Nouvelle", situées autour d’un prieuré maintenant disparu.

"Fais attention, sinon tu finiras à Bonne Nouvelle", disent encore les Rouennais.

Pendant ce temps, gardant le silence, nous scrutions l’ouverture de la porte. Un bruit de serrure, un grincement et l’un des lourds battants s’ouvrit, laissant passer un homme se faufilant discrètement à l’extérieur. Il fit un salut au gardien qui le lui rendit.

Lecoeur, surnommé Joli Cœur, et aussi "Le coq", car très porté sur les femmes, était un ancien comédien sans talent, un séducteur de pacotille. Ne perçant pas dans sa profession malgré un physique avantageux, il tomba dans la dèche. Il eut alors le choix entre devenir maquereau ou perceur de coffres. Il prit la seconde option. Puis, un jour, il se fit bêtement attraper.

Ayant purgé sa peine, et devenu l’un de nos fidèles indicateurs de police, i se tint tranquille pendant quelques années. Soudain, l'année dernière, le voilà compromis dans une affaire d’escroquerie. Tout ça pour les beaux yeux d’une jeune poulette. "Si votre ramage se rapporte à votre plumage... " lui avait-elle sûrement dit.

Elle avait des gouts de luxe et l'avait fait plonger. Et elle n’était même pas venu le voir en prison. Quel manque de reconnaissance ! Le coq, déconfit, jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y reprendrait plus.

Et là, nous allions lui faire jouer l’un de ses meilleurs rôles.

Le bellâtre regarda à droite et à gauche, puis nous aperçut.

— Commissaire, Inspecteur ! Comme c’est gentil de m’accueillir à la sortie ! s’écria-t-il joyeusement, souriant tout en montrant ses fausses dents trop blanches.

Mais il déchanta vite lorsque chacun de nous deux le prit par le bras et le fit monter de force dans la DS de Renouf. Une fois assis à l’arrière entre Martineau et moi, il protesta.

— En voilà des manières ! Que me voulez-vous à la fin ? J’ai payé ma dette à la société !

— Peut-être, mais tu nous es toujours redevable. Indic tu étais, indic tu resteras ! rétorqua Martineau.

L’homme se mit à soupirer et prit un air affligé en haussant les épaules.

— Que voulez-vous, nul ne peut échapper à son destin !

— Oui, bah, tes envolées théâtrales, tes pleurs et tes soupirs, tu peux les remballer, intervint Renouf. Ecoute ! On a quelque chose à te proposer. Un beau rôle de composition et ensuite une mise au vert, ça te dit ?

— Comment ça un rôle, et me mettre au vert ? À la campagne ? répondit-il, haussant un sourcil interrogateur.

— Tu te mettras au vert où tu veux. En ville, à la campagne, sur la Lune… L’important, c’est que tu t’en ailles d’ici. Mais avant cela, tu dois nous rendre un petit service.

— Un petit service ? Quel service ?

— On t’emmène au commissariat. On t’expliquera.

— Ah non ! Ça ne va pas recommencer !

— Ta gueule ! s’écria Martineau.

Le Coq cessa aussitôt son chant. Le commissaire démarra.

Arrivé à son bureau, Renouf attaqua d’emblée.

— Quelqu’un t’attend-il chez toi ? demanda-t-il.

— Euh non ! Plus personne ! L’autre greluche m’a laissé tomber comme une vieille chaussette ! À vous dégoûter des femmes ! Je vais finir moine, si ça continue.

— C'est ça ! Dans un couvent de bonnes sœurs ! En tout cas, ta greluche, comme tu dis, elle n’a rien à faire de toi. Mais nous, nous avons un moyen de te guérir de ton chagrin d’amour.

Il sortit une enveloppe pleine de billets de son tiroir et la jeta sur la table. Le Coq ouvrit des yeux grands comme des soucoupes.

— Que faut-il faire pour la mériter ? Buter quelqu’un ? C’est pas mon genre ! Le mien, c’est plutôt le charme… l’esbrouffe.

— Non. Tu vas simplement faire courir une rumeur.

— Une rumeur ? s’inquiéta-t-il.

— Tu vas faire croire dans le milieu que tu as rencontré P’tit Louis à la maison d’arrêt et qu’il t’a donné l’emplacement d’une cachette.

— P’tit Louis a été arrêté ?

— Un braquage qui a mal tourné.

— Et cette cachette ?

— Celle où le butin de sa bande est planqué… On ne t’en dis pas plus.

— Dites-moi, vous ne vous serviriez pas de moi pour monter un coup tordu ? Voilà ce que vous êtes, des flics tordus ! Et… comment il va, P’tit Louis ?

— Il a été blessé et il est à l’infirmerie de Bonne Nouvelle, mentit Renouf.

Il nous jeta soudain un regard méfiant.

— Je ne sais pas ce que vous mijotez… mais tout ça ne me dit rien qui vaille. Je crains pour mes fesses. Et c’est le butin de quelle bande ?

— T’as raison. Oublie ! s’exclama Renouf en faisant mine de reprendre l’enveloppe. Désolé pour le dérangement !

— Attendez, attendez… Je n’ai pas encore dit non ! Mais, dites-moi, Quand ils entendront ça, les copains de P’tit Louis… Ils vont sûrement me chercher des crosses. Ils vont peut-être croire que je vais piquer leur pognon, ou je ne sais quoi d’autre ! Parce que je pense que le Louison, il n’a pas fait le coup tout seul, s’il y a un butin...

— C’est pourquoi, lorsque tu auras parlé par-ci par-là, tu vas te mettre au vert. On va te payer des vacances. Un billet pour Paris, ça te va?

Le Coq dodelina de la tête.

— Paris, c’est pas assez loin. Les DOM-TOM, c’est pas possible ? J’ai un passeport en règle.

— Fort de France ? proposa Renouf.

— Ok, tope-là ! Y aura de belles antillaises par là-bas. Elles ont une façon de remuer leur popotin…

— Pour être sûr que tu ne nous feras pas un coup tordu, on te contactera, dit le commissaire. Nous prendrons un billet d’avion à ton nom. Un aller simple pour Fort de France. On te donnera rendez-vous et on te conduira directement à l’aéroport d’Orly. Mais… Seulement quand tu auras rempli ta mission.

Renouf, tapotant sur l'enveloppe, continua.

— On te donnera ce viatique afin de t’établir. En revanche, il faudra te signaler à la gendarmerie. Simple précaution. Et puis, pas d’entourloupe ! Compris ?

Pour enfoncer le clou, Martineau regarda Le Coq d’un air menaçant.

— Tu joues gros, Le Coq ! Alors, fais gaffe à tes plumes !

— Bien, chef ! Combien de temps devrai-je y rester ?

— Tant que tu voudras !

Il réfléchit, ses yeux à-demi fermés. On aurait presque pu entendre les engrenages de son cerveau fonctionner.

— Oui, mais… Si je comprends bien, en marchant dans votre combine, je pourrais me retrouver vite fait les pieds devant, sans avoir eu le temps d’empocher la prime… Je vois l’entourloupe que vous voulez me faire… Je parle, je parle… Et ils me butent !

Il hocha la tête et reprit la parole.

— Alors, j’ai une autre idée… Quelqu’un d’autre que moi ira colporter ces rumeurs. Ça serait plus crédible. Et moi, je me débinerai vite fait avant qu’on veuille me faire mettre à table… comme ça je ne risquerai rien et je ne dévoilerai pas vos combines douteuses. C’est-y pas une bonne idée ça ?

— Et, selon toi, qui colporterait cette fameuse rumeur ? demanda Martineau.

— Je ne sais pas, un autre indic, ou n’importe quel idiot pour le faire. Tiens, lui, par exemple ! répondit-il en me désignant.

Il se mit à rire devant ma mine effarée.

— Pourquoi moi ? demandai-je.

— Parce qu’il a une tête de gugusse ! Vous trouvez pas ?

Il s’adressa à moi, hilare.

— Voyez-vous, cher Inspecteur… Si vous voulez l’avis d’un ancien acteur, il vous faudrait tenir un rôle de composition. En fait… changer de tête. Je ne sais pas, moi, teignez-vous les cheveux en brun… coiffez les en arrière… ou rasez-les carrément. Faites la gueule, prenez l’air méchant… Portez des Ray-Ban, ça fait gangster !

Il s’adossa au siège, l’air satisfait.

— Finalement, je le verrais bien dans ce rôle, moi ! s’esclaffa-t-il.

— Tu as fini de te foutre de notre gueule ? s’exclama Martineau en l’empoignant par le col.

— Non ! En tant qu’ancien comédien, j’apporte seulement quelques améliorations à votre plan tout pourri !

Il n’était pas bête, son plan… Mais, un poil dangereux… surtout pour moi !

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