Chapitre 42 - Alea jacta est !
Lorsque j’avais imaginé ce plan improbable, je n’aurais jamais pensé devoir y jouer un rôle. Si j’avais su, je me serais abstenu de suggérer quoi que ce soir. Mais, trop tard ! Cette idée saugrenue m’était revenue en pleine figure comme un boomerang mal maîtrisé.
Renouf et Martineau avaient acquiescé et trouvé que c’était une très bonne idée. Surtout Martineau, avec son air rigolard. J’aurais bien tordu le cou à ce Coq de malheur pour l’empêcher de chanter pendant que celui-ci, fier comme Artaban, avait continué de parader tel un paon vaniteux, affichant l’énervant sourire Gibbs de son râtelier.
Evidemment, les yeux du commissaire et de mon collègue s’étaient immédiatement dirigés vers moi, tandis que Lecoeur exhibait un sourire béat.
J’aurais pu refuser… mais je ne l’ai pas fait. Martineau, conformément à ses habitudes, m’aurait peut-être traité de pétochard. J’ai quand même ma fierté.
Alors, j’avais accepté. D’ailleurs, ils n’auraient pas trouvé à la PJ ou chez les indics un type assez idiot pour se jeter dans la gueule du loup.
Aléa jacta est !
Néanmoins, après le départ de Lecoeur, Renouf m’avait mis en garde.
— Faites attention où vous mettrez les pieds ! Il va falloir vous infiltrer dans le milieu. Ce n’est pas sans danger ! Si cela tournait mal, je souhaite que vous en sortiez immédiatement. Je ne veux pas de prise de risque inutile. Et vous me tiendrez au courant heure par heure.
Les dernières phrases du commissaire avaient renforcé mon inquiétude, me plongeant dans un doute affreux tout l’après-midi. Comme d’habitude, guidé par mon impulsivité maladive, je m’étais lancé dans un projet hasardeux. Et des tas de questions se bousculaient dans mon esprit. Si je me trompais ? Si la bande flairait le piège ? Et s’ils s’en prenaient à moi ?
Lorsque je revins le soir, j’hésitais à en parler à Sophie. Je tournais en rond, l’air préoccupé, comme un poisson dans son bocal. Pourtant, il fallait que je le fasse. Cela allait radicalement bouleverser notre vie pendant quelques temps.
Après avoir emmené Jérôme au lit, nous nous mîmes à table tous les deux, face à face, comme à notre habitude, la télévision en sourdine débitant son flot d’actualités, sur fond de guerre du Vietnam et de catastrophes diverses et variées.
Sophie, me regardant fixement, attaqua la première.
— Il y a quelque chose qui ne va pas. Tu fais une drôle de tête ! Tu baisses le nez dans ton assiette ! Tu me caches quelque chose !
— Non, non ! Tout va bien ! rougis-je.
— Non ! Tu as l’air aussi coupable qu’un gamin pris la main dans un pot de confiture ! Alors, parle !
Je soupirai, appréhendant d’être soumis à un interrogatoire serré. Elle était parfois pire que Martineau ou Bertier. Mais je restai coi.
— Sophie ! Je me suis engagé dans un drôle de truc. Après Noël, je vais devoir quitter la maison quelque temps et prendre une autre identité.
— Mais pourquoi ?
— Pour diverses raisons. Je ne peux t’en dire plus.
— Prendre une autre identité ? C’est dangereux alors ? Gilbert, tu joues avec le feu. Avant d’accepter, tu aurais pu te rappeler que tu es marié et que tu as un enfant. C’est pour l’argent ? Pour ce que la police te paiera ?
— Non, m’insurgeai-je. C’est pour coincer un dangereux malfaiteur, et je suis payé pour ça, figure-toi.
Je regrettai immédiatement mes paroles.
Elle baissa les yeux et je vis se mains trembler légèrement. Ce fut comme une claque. Je me sentis coupable. À cause de mon impulsivité, j’avais fait passer ma profession avant ma famille, dépassant des limites que je n’aurais pas dû franchir.
J’aurais voulu la prendre dans mes bras, la rassurer, mais je ne le fis pas. Un moment de silence s’installa. Puis, après un soupir, je repris la parole.
— Je ne sais pas si je vais le faire, finalement. Tu as raison ! Je vais dire à Renouf que je renonce.
Elle redressa la tête.
— Non ! Si tu crois que c’est nécessaire, fais-le ! Tu as raison ! C’est ton boulot !
Elle ne semblait pas réellement convaincue. Je la regardai.
Certaines femmes de policiers craquent, des couples se fissurent et se séparent à cause de cela. Je devais veiller à ce que cela n’arrive jamais. Ne pas aller trop loin. Cela augmenta mon sentiment de culpabilité. Puis, je repris :
— Je devrai aussi changer mon apparence et mon nom. Afin de ne pas vous mettre en danger tous les deux, je vais habiter ailleurs. À l’hôtel, par exemple.
Elle me regarda longuement, les yeux mouillés.
— Promets-moi de tout faire pour revenir, dit-elle simplement. Pour moi, et pour ton fils !
— Je te le promets, Chérie !
Elle se leva de table, s’approcha et tenant mon visage à deux mains, m’embrassa. Je lui rendis son baiser. Elle s’assit sur mes genoux. Nous restâmes joue contre joue pendant longtemps, tandis que la télévision continuait à débiter son monologue dans le vide.
Je me sentais tellement coupable !
Le lendemain de Noël, je commençai à préparer ma transformation. Renouf m’avait accordé un délai, afin que je puisse passer cette fête en famille. Ne venant plus au bureau, je cessai de me raser pendant quelques jours, me laissant pousser des pattes, du genre rouflaquettes. Je portai des ray-ban teintées et remis le fameux blouson de cuir noir que j'aimais tant et qui m'avait valu des ennuis avec les gendarmes l'année dernière. Me coiffant différemment en lissant mes cheveux en arrière avec un peu de gomina, ce qui les rendit plus bruns, je fus rapidement méconnaissable et j'avais presque "une tête à faire peur", d'après Sophie.
D'ailleurs, mon fils de bientôt neuf mois, ne me reconnaissant pas, s'était mis à pleurer en me voyant ainsi pour la première fois. Sophie alla le consoler, disant plusieurs fois « c'est papa ! » mais... peine perdue !
Puis, il finit par s’habituer à voir déambuler cet inconnu dans la maison. Il ne pleurait plus mais il gardait ses distances.
Un soir, nous eûmes une discussion, à propos de ma transformation, qu’elle n’aimait pas du tout.
— Tu as vraiment une sacrée dégaine avec ton blouson de cuir ! J'aurais moi-même eu peur si je t'avais rencontré dans la rue, tard le soir.
— A ce point-là ? Tu parles presque comme le faisait l’inspecteur Bertier. Je n'avais pas conscience que mon apparence était si effrayante !
Elle rit.
— C'est bien simple, tu as simplement l'air d'un Marlon Brando de banlieue ! Il ne manquait plus que la moto et ce serait parfait. Tu serais bon pour jouer dans "L'équipée sauvage".
S'interrompant brusquement, elle me fixa intensément du regard.
— Mais qui es-tu réellement, Gilbert ? dit-elle soudain.
— Hein ? Ben, je suis ton mari, quelle drôle de question !
— Je me le demande parfois. Quand tu es à la maison, un jour, tu fronces les sourcils et tu prends ton air de policier, et maintenant, tu te transforme en voyou et cela ne me plait pas du tout, et parfois, je te retrouve tel que je te connais, gentil et attentionné, mais ceci, de plus en plus rarement. Il ne faudrait pas mélanger les genres. Je ne sais plus avec quel Gilbert je vis en ce moment.
— Explique-moi donc ce que tu veux dire par "tu prends ton air de policier", je t'entends le dire souvent.
— Eh bien, quand tu prends ton air de policier, tu commences par froncer les sourcils, tu te grattes la tête, puis tu déambules de long en large dans le salon, parfois même en pleine nuit, et tu soliloques.
— Je soliloque ? Moi ? Allons donc !
Je me mis à rire.
— Mais si ! Tu parles tout seul !
— Non, je ne parle pas tout seul. Lorsque quelque chose me tracasse, je réfléchis tout haut, ce n'est pas pareil !
— Quelle mauvaise foi. Tu joues sur les mots. Néanmoins, continua-t-elle, j'aimerais bien retrouver le Gilbert d'avant, attentionné, gentil, rieur et souvent drôle et farfelu, qui bricole le week-end pour réparer la plomberie ou repeindre quelque chose dans la maison, un Gilbert avec lequel je pourrais sortir ou me promener. Voilà ce que je souhaiterais, mais ce Gilbert-là, je ne le vois de moins en moins souvent.
Je me rembrunis. Je n’imaginais pas à quel point mon métier pouvait influencer ma vie privée.
Voyant ma moue, elle me fit un baiser, comme pour me consoler.
— Je me fais du souci pour toi. Quand vas-tu la commencer, cette fameuse infiltration ?
— Dans deux ou trois jours. Ne t’inquiète pas. Tout va bien se passer.
Néanmoins, la perspective de jouer ce rôle m'amusait énormément. Finalement, j'avais peut-être tout bonnement raté une vocation d'acteur. Ferai-je un jour des étincelles sur les planches ? Non, soyons sérieux ! Effectivement, quelques jours avaient suffi à me donner l'air d'un voyou plutôt antipathique et j'espérais vivement ne pas être reconnu par mes indics si je les rencontrais. Ça ferait plutôt désordre !

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