Chapitre 43 – Première soirée

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Jeudi 30 décembre 1965

Le réceptionniste de l’hôtel borgne où je logeais me tendit la clef de la chambre, après m’avoir demandé de remplir le registre. Tout mon pedigree : nom, prénom, date et lieu de naissance, profession, adresse et signature.

— C’est pour la police, crut-il bon de souligner, tout en soupirant.

Il me fixa de ses yeux rapprochés, encadrant un gros nez violacé, épaté et piqueté comme une fraise. Il ne devait pas sucer de la glace, celui-là.

J’officialisai ainsi ma fausse identité. Je serai désormais Daniel Lecoeur, natif du Havre. Profession : musicien. Et aussi neveu de Lecoeur, celui à qui P’tit Louis s’était soi-disant confié.

Je lui rendis son stylo.

— Vous comptez rester longtemps ? me demanda-t-il.

Le front baissé, je me contentai de lui lancer le regard méfiant et taiseux de Lino Ventura dans un de ses rôles de gangster. Voyant cela, il n'insista pas. Il me fixa d’un œil torve et, d’une voix rauque abîmée par le Calva, me lança : "C’est au deuxième !" 

Sans rien dire, j’empoignai ma valise ainsi qu’un étui à guitare et montai les marches grinçantes de l’escalier aux murs défraichis. Je croisai des jeunes femmes fardées d’un maquillage outrancier et arborant de faux-cils et parfois des perruques. Leurs jupes un peu trop courtes pour être honnêtes dévoilaient des bas résille.

Me jetant un regard, l’une d’elle se mit à glousser. Me voyaient-elles déjà comme un client potentiel ?

J’entendis dire : « Tiens ! Un nouveau. Il a une drôle de gueule, celui-là ! »

Un hôtel de passe assez miteux ! On ne pouvait rêver mieux pour se fondre dans le décor et jouer au musicien fauché et un tantinet louche.

J’ouvris la porte et tournai l'interrupteur. Ma chambre, éclairée par une petite loupiote à la lumière vacillante, était à l’avenant de cet hôtel à la façade défraichie : odeur de moisi, papier peint jauni et parfois déchiré aux murs. Face au lit en fer, il y avait une armoire sans serrure, dont la porte s’obstinait à rester béante et une petite table bancale, calée avec un bout de papier plié en huit. Tout pour plaire ! Mon hébergement ne coûtera pas bien cher à la Police.

Le lavabo, tapi dans un coin, fuyait un peu, l’eau suintant en dessous dans une bassine en émail remplie d’eau rouillée. Devant ce désastre, une envie subite me prit de revenir, outils en mains, régler ce problème sanitaire une bonne fois pour toutes.

Même pas fichus de réparer une fuite ou changer un joint ! soupirai-je, regardant mon reflet dans la glace piquetée.

J’admirai ma transformation, tout en détestant cordialement le type de l’autre côté du miroir. La gomina avait changé ma couleur blond foncé en châtain. Ayant chipé le mascara de Sophie, j’avais noirci la moustache et mes pattes ainsi que mes sourcils, me transformant en brun ténébreux. Le tour était joué. J’esquissai un sourire carnassier.

Non, c’était un peu trop. Mieux valait jouer la sobriété, le mystère, pas le tueur à gages au rictus inquiétant.

L’étui à guitare pouvait laisser supposer l'existence d'une arme. En fait, j’y avais mis une vieille guitare électrique Gibson achetée d’occasion il y a quelques années. Un rêve d’adolescent dopé aux sons de Bill Haley, Chuck Berry, vite avorté. La vie, la guerre d’Algérie, mon entrée dans la Police, puis mon mariage…

Georges Petipas, patron d’un dancing des environs qui faisait aussi bar et restaurant, indic à ses heures et bien connu de Renouf, avait accepté de nous aider. Un service en valait bien un autre. C'était l'un des derniers établlissements. Voués à disparaître peu à peu au profit des discothèques, ils  faisaient encore valser les rombières dans les bras des taxis boys, bellâtres payés pour les faire danser, et plus si affinités.

Cet homme charitable était prêt à me faire endosser le rôle de musicien dans son orchestre. Et comme chacun savait au sein de la PJ que j’aimais parfois taquiner les cordes…

C’était, d’après Renouf et Petipas, un repaire où les gangsters pouvaient venir se distraire, ou manger un bon repas, se mêlant aux honnêtes gens. Un lieu où des liens plus ou moins licites se nouaient.

J’ouvris la fenêtre pour aérer. La chambre donnait sur la rue Saint Patrice, bordée de maisons à colombages plutôt décrépites, dans le dédale du vieux centre-ville de Rouen.

J’étais entré en terrain connu, ayant déjà dû y seconder le commissaire, aux côtés de Bertier, dans une enquête sur le meurtre d’une prostituée. Un sale crime crapuleux où jalousies et rivalités se mêlaient.

Je déballai ma valise sur le lit. Comment allai-je m’habiller ce soir ? En rocker ? Finalement, j’optai, tout en gardant cette coiffure gominée, pour une apparence plus passe-partout. Un simple trench-coat, un costume gris, une chemise blanche et une cravate noire, ainsi que des chaussures de cuir pas trop neuves : l’allure d’un musicien qui essaierait d’avoir l’air propre, mais qui ne roulerait pas sur l’or. Je remisai mon blouson dans l’armoire, le jugeant trop « voyou », ainsi que toutes mes affaires, puis je m’habillai.

Et, pour la première fois de ma vie, je portais un chapeau, emprunté à un copain. Je me regardai dans la glace fixée sur la porte de l’armoire. Hum ! J’avais toujours l’air d’un grand dadais, mais à moustaches cette fois-ci.

Ayant rapidement terminé, je redescendis. Il était dix-sept heures. Je me dirigeai vers ma Deudeuche, garée un peu plus loin. Le soir brumeux avait déjà envahi la ville. Mes pas résonnaient sur les pavés luisants. De puissantes odeurs d’urine émanaient des caniveaux.

Un type en imperméable, surgissant d’un coin obscur, me fixa de ses yeux fiévreux. Un de ces vicieux qui trainaient à la nuit tombée pour traquer les petites employées sortant des magasins ? Je hâtai le pas.

Passant devant un bistrot à la peinture écaillée et aux vitres embuées, je perçus les mélodies sucrées des chansons à la mode provenant d’un juke-box. C’était l’heure où les jeunes investissaient les cafés, jouant au flipper sur fond de rock and roll ou de chansonnettes yéyés, Sylvie Vartan en l’occurrence. « Ce soir, je serai la plus belle pour aller danser… »

Je retrouvai ma voiture, garée près d’une petite place. Je la démarrai et pris la route vers l’établissement, situé à quelques encâblures au sud de Rouen, sur les bords de Seine.

Il apparut au détour d’un virage, resplendissant de lumière, éclairé des mille feux de ses petites ampoules multicolores qui se reflétaient sur l’eau. L’enseigne, un néon bleu représentant un oiseau haut sur pattes, éclairait vivement son entrée. Le « Flamingo bleu ».

Une petite plage de sable y était adjacente, servant vraisemblablement de piste de danse en été. Je stationnai ma voiture sur le parking vide et m’en approchai, mes pas faisant crisser le gravier.

Les flonflons d’un orchestre n’y résonnaient pas encore, mais l’intérieur vivement éclairé attestait qu’il y avait déjà du monde. Probablement les employés qui préparaient la salle. J’entrai. Je fus soumis au regard acéré du barman à la longue figure qui essuyait des verres. Aussitôt, il les reposa et disparut par une porte latérale.

Quelques secondes plus tard, un autre homme en sortit. Le patron. Renouf me l’avait présenté au préalable. Il avait un visage large, buriné, une carrure épaisse. Celle d’un homme dur à la tâche, qui s’était « fait tout seul », comme il aimait le dire.

— Vous désirez ? m’interrogea-t-il.

Baissant les yeux, il vit mon étui de guitare.

— Ah ! s’exclama-t-il. Suivez-moi, on va discuter.

Aussitôt, il ouvrit la porte d’ une pièce attenante : son bureau, fermé par une petite porte équipée d’un judas vitré. Je lui emboîtai le pas. Après avoir refermé la porte, il me détailla alors de haut en bas.

— Inutile de vous présenter, fit-il. Déguisement assez réussi, ma foi ! Je m’y suis laissé prendre. Trench-coat légèrement élimé… tout à fait la tenue du musicien un peu désargenté, le même air que celui des pauvres hères que j’emploie. Enfin, je rigole. Je les paye plutôt correctement.

Il me considéra encore un instant, avant de reprendre.

— Vous savez, c’est bien pour faire plaisir à Renouf, que j’ai accepté de me prêter à cette mascarade. Mais attention ! Mon personnel n’est pas au courant. Les musiciens non plus. Il faudra rester discret. Quant à votre insertion dans le milieu, ce ne sera pas facile, mais c’est faisable.

Il continua son discours.

— Bien sûr, parmi la clientèle, il y a des gens plus ou moins louches qui fréquentent cet établissement : des marlous et des demi-sel, des gangsters, qui pourraient être intéressés par l’information que vous allez distiller. Mais il y a aussi des gens honnêtes, bien élevés, corrects, et parfois assez fortunés. Des notables ! Alors, pas d’esclandre, pas de scandale, pas de bagarre ! Ici, c’est un peu sélect. Vous comprenez ?

J’acquiesçai silencieusement.

Un endroit sélect fréquenté à la fois par la pègre et par les gens chics. Y évoluer semblait un exercice d’équilibriste bien difficile à tenir. Cependant, ce lieu était idéal pour un indic tel que lui.

— Le commissaire m’a dit qu’on y jouait du rock et aussi de la variété, me risquai-je.

— Oui. Avez-vous déjà joué dans un orchestre ?

— Dans quelques bals de quartier, au Havre, lorsque j’étais jeune… Surtout du rock.

Il fit la moue.

— Hum ! Alors, une petite remise à niveau s’impose. Ici, c’est plutôt tango et pasodoble, mambo, cha-cha-cha et valse musette, agrémentés d’un doigt de twist et d’un zeste de rock and roll…

Il vit mon air accablé. Moi qui voulait jouer au rocker… Me voilà propulsé dans le tango et la valse musette. Pas vraiment mon truc. Il faudra que je réinvente mon personnage, et surtout, ma musique.

— Ne vous faites pas de bile, mon vieux, reprit-il. Vous aurez droit à quelques répétitions. Vous ne jouerez pas ce soir. Vous observerez. Je vous présenterai aux autres musicos.

Il s’arrêta.

— Bon, reprit-il, les gars ne devraient pas tarder à arriver… Allez prendre un verre. C’est offert par la maison…

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