Chapitre 44 – Tangos et pasodoble.

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J’étais accoudé au comptoir, en train de siroter une bière lorsque les musiciens déboulèrent. Leurs instruments étaient déjà installés sur la scène, tout au fond de la grande salle, dont une partie était occupée par les tables du restaurant.

Je leur donnais la trentaine environ, donc un peu plus âgés que moi. Ils étaient habillés en costard-cravate. J’étais dans le ton en ce qui concerne la tenue.

— Alors, les garçons, qu’est-ce que je vous sers ? demanda Auguste, le barman.

Ils commandèrent des blondes. Puis, l’un d’entre eux, le contrebassiste, s’adressa à moi.

— Alors, le moustachu, ce serait donc toi le nouveau gratteux ? Georges nous a prévenus qu’il avait embauché quelqu’un.

— Oui, répondis-je. C’est moi. Je me présente : Daniel Lecoeur.

Je lui tendis la main. Il la serra.

— Michel Lemoine, contrebasse, et voici Yves Eléard, piano, Paul Tiercelin, batteur, Robert Leclerc, saxo, Jean Eustache, accordéon… surnommé « Piazzola » pour les intimes. Un virtuose… d’après lui-même !

L’intéressé se mit à rire.

— Pas de chichis ! Appelle-moi donc « Piazzo » en toute simplicité ! répliqua ce dernier en me serrant chaleureusement la main.

— Et toi, c’est Lecoeur ? demanda le pianiste. Avec un blaze pareil, tu dois en briser… des cœurs ! D’où viens-tu ?

— Du Havre. Quartier des Neiges.

Celui où habitaient mes oncles.

— Alors, bienvenue, Danny ! renchérit Lemoine. Tu permets qu’on t’appelle comme cela ? Ça sonne bien : « Danny Lecoeur and his orchestra ! »

Il se mit à rire. Il semblait être un joyeux drille.

— Pas de problème. Ça me fait même plaisir.

— On est bien content d’avoir un guitariste, reprit-il. Heureusement, Robert, notre saxo, le remplaçait dans les solos en attendant.

— Ça tombe bien ! Je suis spécialisé dans le rock.

— C’est le ciel qui t’envoie. Vraiment, tu nous sauves la vie !

Puis, il s’adressa aux autres.

— Les gars, vous ne trouvez pas qu’il a un petit air de rocker gominé, avec un air sud-américain. La moustache, peut-être.

— C’est vrai, intervint Piazzo. Dans le genre beau ténébreux. Ça collerait bien avec le tango. Il a une tête de danseur de tango professionnel. La moustache, ça irait dans ce contexte.

Il se pencha vers moi.

— Avec ton physique d’assez beau gosse, et ton patronyme, je te verrais bien faire valser les vieilles peaux. Y en a qui ont des sous. On les repère aux colliers et aux bagouzes. Ça cliquète tellement qu’on les entend arriver de loin.

— Attention ! intervint Piazzo. Il y a des types prêts à les séduire et les dépouiller. Alors, fais gaffe ! La concurrence est rude !

— Mais est-ce que j’ai une tête de gigolo, moi ? m’offusquai-je, riant à demi.

Il éclata de rire.

— Non, mon vieux, quoique… la moustache, finalement, elles aiment bien. Ça les chatouille dans le cou pendant les slows. Alors, quand on sait bien s’y prendre… Mais ce n’était qu’une simple mise en boîte pour tester ton sens de l’humour.

— J’espère avoir réussi l’examen. En revanche, je ne serai pas en mesure de vous accompagner ce soir, précisai-je. Je vais regarder comment vous jouez.

— Bien sûr ! Et il faudra répéter avant. Pas de problème ! Observe, renifle, imprègne-toi, fais-toi une idée ! Sois cool ! Bois des coups, mais pas trop ! De toute façon, on fera une répète demain après-midi.

— Bon, les gars, on n’est pas là pour discuter ! Préparez-vous ! tonna Georges, le patron, surgissant de son antre. Les clients ne vont pas tarder…

Il s’arrêta brusquement.

— Ah ! Je vois que vous avez déjà fait connaissance…

Puis, il repartit. Je me réfugiai dans un coin de la salle. Je resterai discret. Simple observateur… même si je ne me sentais pas très sûr de mon coup.

Du monde arrivait, par vagues, prenant place aux tables. Des jeunes femmes saisissaient les manteaux de fourrure et les portaient aux vestiaires. Des serveurs prenaient les commandes. Presque toutes les tables étaient prises. Bientôt, le Flamingo Bleu afficherait complet.

De ma place, j’observais le charmant ballet des serveurs, élégamment vêtus, nœud pap et veste blanche. Ils virevoltaient entre les tables, plats en mains. Les clients semblaient apprécier les mets. Ce restaurant-cabaret avait la réputation de servir une bonne cuisine.

Je les admirais. Ils étaient stylés. Avec ma maladresse légendaire, jamais je n’aurais pu m’infiltrer en tant que garçon.

Vingt et une heures. Les musiciens montèrent sur scène. Lemoine, qui semblait être le plus disert, s’installa derrière le micro.

— Mesdames et Messieurs, préparez-vous à entrer dans la danse…

Les lumières du restaurant se tamisèrent, des spots éclairèrent la piste. L’orchestre débuta par un cha-cha-cha bien sage, agrémenté des solos du saxophone.

Je craignis à ce moment-là qu’ils ne découvrent mes carences dans ce genre de musique. Il me faudra improviser.

D’ailleurs, cette immersion était une totale improvisation. Je ne savais vers quoi tout cela allait m’emmener. Je sentais déjà une petite boule se former dans mon ventre.

Certains clients dansaient bien sagement. La plupart, des quadra ou des quinquagénaires. Pas de jeunes amateurs de rock ou de twist.

Un endroit bien pépère… loin des truands à la mine patibulaire que j’avais imaginés. Paraphrasant Scapin dans les Fourberies, je pensai : « que suis-je venu faire dans cette galère ? »

Une jolie serveuse brune aux cheveux courts s’approcha de moi.

— Désirez-vous quelque chose ?

— Une autre bière, s’il vous plaît. Une blonde.

— Tout de suite, Monsieur.

Elle ne tarda pas à revenir avec son plateau.

Sirotant ma boisson, je continuai mon observation. Soudain, je sursautai. Un de nos indics, Le British, venait d’entrer, accompagné d’une belle blonde pulpeuse couverte de vison et portant un collier voyant. Que faisait-il là ?

Je reconnaissais son élégance naturelle et sa distinction : moustache en guidon de vélo, un œillet à la boutonnière et son éternel parapluie accroché à l’avant-bras. La jeune fille prit leurs manteaux.

Craignant qu’il me reconnaisse, j’inclinai un peu mon chapeauv vers l'avant.

On les installa à une table, pas très loin de moi. Son regard, balayant la salle, s’arrêta brièvement sur moi. Le British me dévisagea un bref instant, puis se mit à converser avec sa compagne. Il lui prit la main et la caressa, semblant lui conter fleurette.

Le garçon apporta le menu. Ils prirent leur commande. L’orchestre attaqua un tango.

Soudain, ils se levèrent tous les deux et se rendirent sur la piste. Il dansait très bien, le bougre. Pas le tango des grand-mères des bals du 14 juillet, mais le vrai, le fougueux.

Bientôt, les autres danseurs leur ayant laissé toute la place, ils prirent possession des lieux.

Ils s’avancèrent tout droit, leurs mains jointes pointant vers moi. Tournant la tête brusquement, le British me lança un bref regard scrutateur, puis ils repartirent en arrière. Ils firent plusieurs allers-retours, le regard du British braqué sur moi. À chaque approche, je me liquéfiais un peu plus sur ma chaise. Leurs mouvements étaient fluides et élégants. De vrais professionnels. Le British devait fréquenter les salons, bien loin du troquet enfumé où je l’avais rencontré récemment.

Quel drôle de type. Difficile à cerner. Il semblait se glisser partout, à l’aise en toutes circonstances, comme un poisson dans l’eau. Un précieux allié pour Martineau.

— Olé !

Ce cri d’admiration, proféré par les musiciens à la fin du morceau, marqua ma délivrance. Les applaudissements crépitèrent. Les deux danseurs regagnèrent leur table. Alors que le serveur leur apportait leurs entrées, l’indic me jeta un dernier regard soutenu, teinté de curiosité.

Je me demandai ce qui avait bien pu me trahir.

Bon sang ! Mes parapluies intégrés… mes capteurs de brise… autrement dit mes oreilles décollées, que mon chapeau ne pouvait pas cacher.

Mais peut-être ne suis-je pas le seul. Des tas de gens sont affublés d’oreilles décollées.

Soudain, de nouveaux clients arrivèrent : Renouf, accompagné de son épouse. Hasard… ou voulait-il vérifier comment je me débrouillais.

Reçus avec une déférence manifeste, ils furent installés à une table, à l’écart, près d’une baie vitrée. Le commissaire balaya la salle du regard. Celui-ci glissa sur moi, sans s’arrêter. M’avait-il reconnu ?

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