Chapitre 45 – Un dîner indigeste
Je me sentais cerné, entre Renouf et le British. Ce dernier regagna sa place, accompagné de sa danseuse.
Le serveur leur apporta des huitres. L’indic déploya sa serviette et se l’attacha autour du cou. Simple précaution de quelqu’un qui ne souhaitait pas se salir. Pas une éclaboussure ne devait tacher ce costume et cette chemise impeccables et ternir une élégance entretenue avec un soin maniaque.
Les voyant dîner tranquillement, je pensai qu’on m’avait oublié.
La faim me tenaillait. J’appelai la serveuse d’un signe et demandai le menu. Les prix me firent sursauter. Je choisis le moins cher : une entrecôte maître d’hôtel et un petit verre de vin.
Pendant ce temps, je scrutai la salle. Mis à part l’indicateur de police, je ne voyais personne de bien intéressant et je me demandai ce que je pouvais ficher là.
C’est pas possible ! J’ai dû me tromper de boutique.
La serveuse revint avec l’entrecôte et le verre de vin. Je déposai mon chapeau sur le siège à côté.
— C’est bien vous le nouveau guitariste ?
— Rien ne vous échappe !
— La guitare… mais votre visage m'est totalement inconnu. Vous venez d’où ?
— D’un quartier populaire du Havre ! Et vous ? Vous êtes de Rouen ? vous semblez bien connaître les gens qui fréquentent cet établissement.
— C’est pas difficile ! Ce sont toujours les mêmes ! Il y a pas mal d’habitués.
— Et le type, là-bas, très élégant, avec la blonde.
— Ah oui, ce monsieur, répondit-elle avec un demi-sourire narquois.
— Il a la classe. C’est un notable ?
— Pourquoi ? Vous êtes de la police ?
Je pris un air offusqué.
— Bien sûr que non… Il m’intrigue, c’est tout ! Sacré danseur, en tout cas !
Pour être plus à l’aise, elle tira une chaise et s’attabla en face de moi.
— Disons… qu’il aime bien les dames…
— Séducteur ? Gigolo ?
— Non ! s’esclaffa-t-elle. Puisque tu dois travailler ici, il faut que tu sois affranchi. C’est un…
— Proxénète !
— Gagné !
Elle se mit à rire.
— Pourquoi un endroit aussi classe reçoit-il ce genre de clientèle ?
— Tu sais… Ce n’est pas écrit sur leur front. Regarde, l’autre, là-bas…
— Lequel ? Celui qui a un grand nez et des cheveux frisés ?
— Oui. Eh bien il vend de la…
Elle s’arrêta net lorsqu’un serveur costaud surgit, l’air courroucé.
— Dis donc, Ginette ! T’as rien à faire d’autre que bavarder ? Surtout pendant le coup de feu ?
— Pardon ! Le devoir m’appelle ! s’excusa-t-elle avec un accent qui n’aurait rien à envier aux faubourgs parisiens, rappelant celui d’Arletty.
Elle repartit, soupirant, presque en traînant les pieds, suivie du garçon. Celui-ci, se retournant, me lança un regard peu engageant.
Je me mis à réfléchir. Le grand pif, il vendait quoi ? De la schnouf ? La drogue commençait à circuler un peu partout, via Le Havre. Drôle d’endroit, en tout cas ! Et drôle de serveuse !
Tout cela commençait à devenir diablement intéressant.
Affamé, je me jetai littéralement sur mon entrecôte maître d’hôtel cuite à point, accompagnée de pommes frites. Je dégustai également mon verre de rouge à petites gorgées, tout en regardant « Grand Pif » à la dérobée. Il avait un sacré quart de Brie, celui-là.
Cela ne l’empêchait pas de dîner en compagnie d’une brune qui n’avait rien à envier aux stars de cinéma. Du genre Sophia Loren. Décidément, le British et lui étaient accompagnés de filles belles à tomber par terre.
L’orchestre continuait à jouer ses cha-cha-cha, tandis que des clients dansaient sur la piste. Des dames d’âge mur se trémoussaient aux côtés de bellâtres. Piazzo, pendant que le saxo jouait son solo, se reposait, tout en me jetant un regard de temps à autre, l’air de dire « alors, on se régale ? ».
Je levai mon verre pour trinquer à sa santé. Il se mit à sourire d’un air complice. Il semblait m'avoir à la bonne.
Soudain, le serveur costaud revint vers moi, l’air peu engageant.
— Si Monsieur veut bien me suivre…
— Mais… je n’ai pas fini mes frites…
— La direction veut vous parler. Vous allez venir quand même et sans faire d’histoires.
Cela devenait sérieux. Sans mot dire, je me levai et lui emboîtai le pas. Nous entrâmes dans le bureau du taulier. « Arletty » se tenait dans un coin, sanglotant, une marque rouge sur sa joue.
— Alors, comme ça, on débauche les serveuses ? On leur pose des questions sur les clients ?
— Non, hésitai-je. C’était juste pour parler… Pourquoi avez-vous frappé la petite ?
— T’occupes pas du chapeau de la gamine. Quant à ta gueule, elle ne me revient pas du tout. Ici, on n’aime pas les fouineurs, surtout ceux qui viennent du Havre !
Auguste, le barman, entra sur ces entrefaites. Le serveur lui expliqua le problème.
— T’es payé pour être un musicos. Pas espionner les clients ! rugit-il. Alors, t’es qui ?
Il avait perdu son air affable du début. Soudain, le serveur m’envoya un coup de poing dans l’estomac qui me fit plier en deux. Le patron entra au même moment.
— Maurice, tu as perdu la tête ? Pourquoi tapes-tu sur le nouveau gratteux ?
— Monsieur pose des questions sur les clients. Trop de questions, à mon avis ! Ginette commençait à lâcher le morceau. Alors, qu’est-ce qu’on en fait de celui-là ?
Georges soupira.
— Que veux-tu qu’on en fasse ? On va pas le jeter dans la Seine les pieds dans le béton. On n’est pas des criminels, quand même ! C’est un policier. C’est moi qui lui ai proposé de venir ici…
— Quoi ? Un poulet ? Tu aurais dû m’avertir. Et qu’est-ce qu’un Royco fait ici ?
— T’occupes. Il est en mission. Je préfèrerais que personne ici ne le sache.
Maurice soupira.
— Georges, je ne sais pas ce que tu fabriques, mais à jouer sur les deux tableaux, les flics, le milieu… tu prends des risques. Et des sacrés !
— Jusqu’à présent, c’est moi le patron, c’est moi qui décide, coupa-t-il sèchement.
— Bon ! D’accord. C’est toi le taulier ! Tu me l’as déjà dit !
Il s’adressa à moi pendant que je reprenais mon souffle.
— Désolé. Je ne savais pas. Je vous trouvais louche. J’avais peur que Ginette ne vous parle trop. Quand elle commence et qu’elle a un coup dans le nez…
Je souris tant bien que mal.
— Moi, j’ai plutôt trouvé qu’elle ne me parlait pas assez, coassai-je. Que craigniez-vous ?
— Moins on en dit, mieux on se porte. En ce moment, tout le monde est à cran !
Il hésita, et poursuivit.
— C’est à cause de cette histoire de l’attaque du bijoutier. Cacheux et ses gars sont sur les dents. C’est pas le moment de les chatouiller. Ça peut mal tourner.
— Cacheux et ses gars ? Combien sont-ils ?
— Est-ce que je sais, moi ? Plusieurs en tout cas. Le bruit court qu’ils détiennent tout un arsenal. Des explosifs, des armes de guerre… même ceux de la deuxième guerre mondiale. Mais personne ne sait où la bande se cache.
— Et l’élégant, celui à l’œillet à la boutonnière ?
— Le British ? C’est une vraie commère. Il sait tout sur tout le monde. Méfiez-vous de lui. Il se vend au plus offrant. Aux flics comme aux trands.
— Il faudrait que je lui parle. Ça pourrait devenir instructif. Et le frisé avec un grand pif au fond de la salle ? Il vend de la drogue ?
— Tout ce que je sais, répondit Maurice, c’est qu’il fait des allers-retours entre le Hare et Paris. Belles bagnoles, belles pépées… C’est sûr, il en croque.
— Comment s’appelle-t-il ?
— Dumortier.
— Quels liens as-tu avec eux ?
Maurice regarda Georges qui acquiesça silencieusement.
— J’ai fait de la prison il y a quelques années. Pour cambriolage. Forcément, ça crée des liens. Mais Je suis tombé dans l’honnête maintenant. Fini les combines. Parfois, ils se confient à moi. Un mot par-ci, un mot par-là…
— Alors, mon cher Maurice, tu ferais un merveilleux indic.
— Ah non ! Je ne veux pas entrer là-dedans ! Moins je vois de flics, mieux je me porte. Je suis devenu allergique !
— J’ai pourtant des informations qui pourraient intéresser tout ce beau monde.
— Quoi donc ?
— P’tit Louis a été blessé lors du braquage. Il est sorti d’affaire et désormais incarcéré à Bonne Nouvelle. Mais il a parlé à son codétenu de l'endroit où la bande de Cacheux a enterré son butin. Celui-ci vient de sortir de prison.
— Il est maboul ! Pourquoi a-t-il fait ça ?
— Pour se venger de ceux qui l’ont laissé sur le carreau lors de l’attaque de la bijouterie.
— C’est vrai que ce n’était pas fair-play. Mais ils ne pouvaient faire autrement. On leur tirait dessus. Et la môme de Cacheux qui s’est fait descendre... Il n’aurait pas dû l’entraîner là-dedans. C’est pas une place pour une femme. Et à qui a-t-il donné cette info, P'tit Louis ?
— Le Coq !
— Le Coq ? Cet escroc ? Il est sorti de taule, celui-là ?
Maurice s’esclaffa bruyamment.
— Si cela se sait… c’est sûr, il va passer un mauvais quart d’heure, Le Coq… Gare à ses plumes ! Mais dis-moi, il s’appelle Lecoeur, comme toi ! Y aurait pas comme un lien de parenté ?
— Si on te le demande, tu diras que c’est mon oncle !

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