Chapitre 46 – Réveillon au Flamingo Bleu
Je devais répéter avec les musiciens demain après-midi, le 31 décembre, afin d’animer le réveillon. Minuit passé, nous basculerons dans l’année 1966.
Cette virile discussion terminée, j’avais pu finir mon repas, réchauffé et apporté en personne par le cuisinier. J’avais même eu droit à un dessert. Le tout offert par le patron pour se faire pardonner de l’incident.
La soirée terminée, je revins à l’hôtel. Le froid humide s’intensifiait. Quelques flocons épars voltigeaient dans la lumière des phares. Rien de bien méchant. Il ne neigeait presque jamais en Normandie.
Je montai les marches, l’étui de guitare à la main. Le réceptionniste me suivait de son regard scrutateur, comme s’il cherchait déjà ce qui clochait chez moi. Je sentais ses deux yeux trop rapprochés me picorer la nuque, comme ceux d’un petit rapace.
Aussitôt arrivé dans la chambre, je me passai le visage sous l’eau, enlevant tout le mascara appliqué sur mes attributs capillaires. Contemplant le liquide noirâtre s’écouler en rigoles dans le lavabo, je me demandai combien de temps encore j’allais jouer les bellâtres bruns, moustachus et gominés.
J’enlevai ma chemise et mon maillot de corps. J’avais un sacré bleu sur l’estomac. Il ne m’avait pas loupé, le Maurice. Je me massai tout en grimaçant de douleur. Puis, je me couchai, fourbu, exténué. Demain est un autre jour. Que ne faut-il pas faire pour gagner sa croûte de policier !
Je me réveillai tard, la bouche pâteuse. Un rai de lumière blafard passait entre les rideaux.
Afin de m’éclaircir les idées, je passai ma tête sous le robinet du lavabo. L’eau froide me réveilla. Puis, après une rapide toilette, j’appliquai de nouveau mon maquillage de faux brun ténébreux. Gomina et mascara faisaient partie dorénavant de mon quotidien.
Une fois prêt, je descendis prendre un déjeuner au troquet du coin. L’estomac dans les talons, j’avais un urgent besoin de me sustenter.
Des pas résonnaient sur les pavés tandis que je sortais du restaurant. Je me retournai. Un monsieur, le chapeau enfoncé jusqu’aux yeux, me fit un signe discret, indiquant que je devais rebrousser chemin. Je le suivis. Il marchait tranquillement, voire précautionneusement. L’allure de cet homme à la carrure massive, le dos légèrement voûté, me semblait familière.
Il entra dans la cathédrale froide et silencieuse. J'y pénétrai à mon tour. Il n’y avait personne d’autre que nous.
Nous nous installâmes sur les bancs du fond, près de la sortie, comme deux conspirateurs.
— Alors, me dit Renouf à voix basse, avez-vous appris des choses hier soir ?
— Comment trouvez-vous mon déguisement ?
— Parfait ! Mais je vous ai quand même reconnu hier soir, à votre démarche.
J’esquissai un demi-sourire. Depuis que je m’étais fait tirer dessus il y a un an, j’avais gardé un léger boitillement de la jambe gauche. J’essayais de le corriger, mais, dès que je baissais la garde, celui-ci revenait immanquablement.
— Moi aussi, j’ai reconnu la vôtre. Vos cors aux pieds vous font-ils toujours autant souffrir ?
Il répondit par un grognement agacé me faisant comprendre qu’il ne fallait pas insister. Je continuai le compte rendu de mes activités.
— J’ai été convoqué manu militari dans le bureau du patron. Maurice, le serveur en chef, m’a bien arrangé hier. Un bon coup de poing dans l'estomac. Maintenant, j’ai un bleu.
— Ce sont les risques du métier. Mais, pourquoi vous a-t-il frappé ?
— Il trouvait que je parlais un peu trop avec la serveuse.
— Un jaloux ?
— Non, un prudent ! Il s’appelle Maurice Leblanc, arrêté pour cambriolage il y a quelques années. Je me suis demandé s’il ne se fichait pas de moi en me donnant ce nom-là.
— Leblanc ? Comme l'auteur du fameux Arsène d’Etretat ! En effet, nous avions beaucoup ri au commissariat lorsqu’on lui avait mis le grappin dessus, il y a quelques années.
— Pour lui, les clients, c’est sacré. Parmi eux, il y a d’anciens copains de prison. Je lui ai distillé la fameuse nouvelle. Il était au courant du hold-up de la bijouterie. Avec le battage qu’en avait fait la presse, pas étonnant ! Puis, il a rigolé en sachant que Lecoeur était au courant. Et il a fait le rapprochement avec moi. D’ailleurs, j’avais eu l’idée de prendre le même patronyme que le Coq : Je suis maintenant Danny Lecoeur, son neveu.
— Pas bête ! En tout cas, notre oiseau rare s’est déjà envolé. Il n’a pas demandé son reste. Après avoir pris son billet et empoché son pécule, il a pris le premier vol direct pour Fort de France.
— Tant mieux ! Cependant, Maurice n’a pas l’air de vouloir répandre cette rumeur. J’ai l’impression qu’il a peur. Il faudra que je m’en charge moi-même…
— Espérons que cela marchera.
Je poursuivis.
— Par ailleurs, il y a un certain Dumortier, soupçonné de trafic de drogue. L’un des serveurs a fait une vague allusion concernant un trafic entre Le Havre et Paris. Il était là hier soir. Pas difficile à repérer : un gars avec un grand nez.
— Oui, je l’ai aperçu, ce type. Mais ce nom ne me dit rien. Il est peut-être fiché à Paris, au Quai des Orfèvres. Comme je le craignais déjà, bien qu’on y mange convenablement, ce Flamingo Bleu est devenu un vrai repaire de voyous.
— Pour finir, le British aussi était là-bas, l’indic de Martineau qui nous avait rencardé sur Le Beau Gosse. Il m’a regardé plusieurs fois avec insistance. Maurice m’a dit qu’il vendait au plus offrant, en renseignant à la fois la police et la pègre et qu'il ne se privait pas de cafter à droite et à gauche.
— Dites-moi, Gilbert, vous êtes à fond dans votre rôle ! Rencardé ? Cafter ? Quel vocabulaire ! Décidément, ce milieu déteint déjà sur vous. Néanmoins, le British peut être diablement utile pour faire circuler cette rumeur. Mais, n’ayez crainte. Ce n’est qu’un proxénète qui se donne des grands airs. Vous semblez l’intéresser. S’il revient, essayez de parler avec lui. Faites-lui un gentil sourire, et si affinités, racontez-lui votre beau mensonge.
J'avais envie de lui dire que je ne croyais pas en sa fiabilité, mais trop tard. La porte s’ouvrit, laissant entrer un groupe de femmes d’âge mûr vêtues de noir. Le curé sortit de sa sacristie, prêt à officier pour sa dernière messe de l’année. Il était temps pour nous de repartir. Chacun alla de son côté en silence.
Plus tard dans l’après-midi, je revins au Flamingo Bleu pour la répétition. J’appréhendais ce moment. On constaterait sûrement mes carences en matière musicale. Enfin ! On verra bien !
J’avais troqué mon costume fatigué contre celui de mon mariage, bien plus approprié pour une soirée. Par chance, il m’allait toujours. J’avais aussi mis un nœud pap. Je donnai un coup de chiffon sur mes chaussures et le tour était joué !
Lorsque j’arrivai, je trouvai la salle éclairée. J’entrai. Les musiciens étaient déjà sur la scène. Après les salutations d’usage, je branchai ma guitare sur l’ampli.
Nous répétâmes plusieurs heures. Finalement, ce n’était pas si terrible que cela. J’avais repéré les morceaux sur lesquels je devais insérer mes solos de guitare : des slows, des twists, mais aussi des danses aux noms barbares : Mash Potato, Madison, Locomotion, Holly Gully, etc. J’étais guidé dans mes improvisations par mon imagination débordante. Il s’agissait seulement de jouer juste, de reprendre la mélodie principale, ou d’en inventer une autre, du moment qu’on était dans le ton. Tout cela joué en alternance avec le saxophoniste.
Vingt heures s’affichaient à ma montre. Les clients arrivaient. Manteaux de vison, bijoux clinquants… le même cinéma que l’autre jour. Je commençais à reconnaitre certaines têtes. Dumortier, que j’avais surnommé Cyrano, était là aussi, accompagné cette fois d’une belle rousse. Quel tombeur !
Il y avait d’autres femmes d’âge mur. Toutes parées de leurs bijoux clinquants, comme les avait décrites Piazzo. Et puis, des jeunes gens arrivaient également. Heureusement, nous avions revu notre répertoire en conséquence.
Le ballet avait commencé. La fille du vestiaire prenait les manteaux, les serveurs, les commandes… Ginette, me voyant, me fit un clin d’œil. Je crois bien que je lui plaisais toujours, malgré la gifle qu’elle avait reçue après m’avoir parlé. Je lui répondis par un sourire.
Renouf arriva, accompagné de Suzanne, son épouse. Ils s’assirent à la même table que la veille. Je le vis prendre sa main. Ils se regardaient, les yeux dans les yeux. Malgré les années et les épreuves endurées, la guerre, puis la perte de leur fils unique dans un accident de la route, la flamme était restée intacte. Ces vieux mariés se montraient attendrissants. J’espérais que Sophie et moi, dans quelques années… Mais on ne peut jurer de rien.
Je me sentais un tantinet coupable. Je ne serai pas là pour le réveillon. Sophie le passera avec ses parents et Jérôme. Dès que je le pourrai, j’appellerai à la maison afin de lui souhaiter la bonne année.
Décidément, il y a un an tout juste, gravement blessé lors une fusillade, j'étais à l’hôpital, dans le coma. Et maintenant, voilà que je passais de nouveau la fin de l'année loin des miens.
Je me surpris à soupirer.
Soudain, mon attention fut attirée par l’arrivée du British, accompagné de Petula, la blonde d’hier, coiffée d’un volumineux chignon. Elle devait plutôt s’appeler Martine ou Régine, mais cela faisait plus chic de s’affubler du prénom d’une chanteuse anglaise en vogue*.
Maintenant, la salle était presque pleine. Maurice s’approcha de moi, bien plus amical que l’autre jour.
— Alors, pas trop le trac ?
— Non ! Ça va !
— J’ai réfléchi. Je vais vous montrer des cas intéressants.
Il m’en désigna quelques-uns : des petites mains, des demi-sel, des demi-mondains, bellâtres professionnels. Pour corser le tout, se trouvaient parmi eux des notables. Il ne fallait pas les confondre. L’un d’entre eux retint mon attention. Un homme au visage d’ange et aux cheveux peroxydés… Trop blonds pour être honnêtes. Le Danseur, prostitué, homosexuel, plusieurs fois arrêté pour racolage.
Vingt et une heures ! Le moment de monter sur scène. Je rejoignis les musiciens. Lemoine, fidèle à son habitude, commença son discours : « Mesdames et Messieurs… »
Les lumières du restaurant se tamisèrent, celles de la piste s’allumèrent.
La soirée allait commencer.
*Petula Clark : elle chantait à l’époque « Que fais-tu là, Petula… »

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